Édition du 12 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Attentats de Paris

Lutte contre Daech - Ni état d'urgence ici, ni bombardements des villes là-bas

Près de 1200 perquisitions administratives – c’est-à-dire échappant à tout contrôle – ont été réalisées en France depuis le 14 novembre. L’état d’urgence décrété par les deux va-t-en-guerre de Matignon et de l’Elysée aura permis de rassembler triomphalement 230 armes et de mettre à jour 77 cas de détention de stupéfiants. Un résultat qu’un effort similaire dans le cadre des lois et des droits démocratiques existants aurait sans doute égalé.

L’efficacité de l’état d’urgence reste donc à démontrer, même sur le simple plan policier. En revanche, les bavures s’accumulent. Perquisitions de nuit, portes d’entrée défoncée à coup de bélier, erreur sur la personne, blessure infligée à un enfant, arrestations au petit bonheur la chance : le répertoire est complet. Trompettiste de jazz renommé, natif de Beyrouth, Ibrahim Maalouf a été retenu plusieurs heures. Son passeport avait fait l’objet d’un signalement auprès d’Interpol. Il en ignorait tout et il n’en comprend pas la raison.

Ah, ces fiches de signalement, les fameuses fiches « S » ! Présentées comme le premier pas de la sécurisation des populations, elles ratissent large, très large : plus d’une dizaine de milliers de personnes y figureraient en France. Etablies « pour prévenir des menaces graves pour la sécurité publique ou la sûreté de l’Etat » elles laissent une large part à l’interprétation et à l’arbitraire. Le journal Le Monde notait qu’« un hooligan, un manifestant altermondialiste régulier ou un opposant actif à la construction de l’aéroport à Notre-Dame-des-Landes peut se retrouver fiché S au même titre qu’un combattant djihadiste connu par les services de renseignements de dizaines de pays » (31.8.2015). Et ces fiches ne garantissent en rien une protection effective : plusieurs des auteurs des attentats barbares du vendredi 13 novembre avaient fait l’objet d’alertes sur leur dangerosité, sans conséquence comme on a pu le constater tragiquement.

En revanche, le dispositif militaro-policier de l’état d’urgence a déjà porté ses fruits en matière de suspension des libertés et des droits démocratiques. Avant même que le gouvernement belge passe à la phase 4 de l’alerte antiterroriste à Bruxelles, une conférence organisée sur le thème « Guerre et révolution en Syrie » à Saint-Gilles, une des communes de l’agglomération bruxelloise, était interdite par le maire, le 20 novembre. L’annulation des manifestations prévues autour de la réunion de la COP 21 à Paris en décembre en est un autre exemple.

Dernier cas connu, le convoi des « zadistes » de Notre-Dame-des-Landes, qui proteste contre la reprise du projet d’aéroport près de Nantes, a été bloqué plusieurs heures avant d’arriver à Angers ; la police lui a notifié qu’il serait interdit d’accès à Saclay, dernière étape avant Paris. Sous prétexte de lutte contre le terrorisme, il s’agit simplement de faire taire toute contestation politique, sociale et environnementale de l’ordre en place. L’état d’urgence avait été précédé d’un renforcement sans précédent des pouvoirs des services secrets. Une démarche similaire a été entreprise en Suisse, à l’occasion de la révision de la Loi sur le renseignement contre laquelle un référendum a été lancé. Les attentats de Paris servent évidemment de justification à ce tour de vis sécuritaire.
 
 

A l’autre bout de l’arc de cercle de la lutte contre le terrorisme, en Syrie et en Irak, l’intensification des bombardements aériens contre les camps et les bases de Daech entraînera nécessairement un lot élevé de victimes civiles. Les bombes à sous-munitions et à implosion utilisées par l’aviation russe sont meurtrières pour la population. Des évaluations indépendantes estiment que 80 % des frappes aériennes de Poutine ne visent pas Daesh, mais d’autres opposants au régime criminel d’Assad, afin de le remettre en selle.

Lorsque les états-majors parlent de bombarder Rakka ou Mossoul, il faut bien se rendre compte qu’il ne s’agit pas de camps d’entraînement en pleine campagne, mais bien en pleine ville. Et la blague des « frappes chirurgicales » ne fait plus rire personne. Le Washington Post écrivait à ce propos le 18 novembre qu’« après une année de bombardements, les combattants de Daech ont appris à mettre leurs armes à l’abri, à sécuriser leurs outils de communication et à se cacher dans d’importants bunkers ce qui fait que le nombre de civils qui meurent ou sont blessés est élevé au point d’être intolérable ». Les mort·e·s et les blessé·e·s civils de cette barbarie-là sont les meilleurs arguments de propagande de Daech.

On peut constater l’impasse de la réplique des plus ou moins grandes puissances à la menace de Daech et son effet contre-productif. On aurait tort de s’en réjouir. Car elle implique une pérennisation de la barbarie et de son possible déchaînement. La seule possibilité de faire reculer Daech consiste à soutenir, contre vents et marées, les populations et les organisations démocratiques et progressistes qui, là-bas, combattent, au prix de mille difficultés, ces faux musulmans et ces vrais assassins. On ne fera pas l’économie de cet internationalisme.

Daniel Süri

Solidarité, Suisse

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