Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Patriote de notre bien commun !

Patriote ? Qui suis-je pour prendre position sur l’état de mon Québec ? Suis-je Québécois de souche ? Je suis, comme nous tous, fils d’immigrant, de par mon père et ma mère.
Voici mon bref historique familial. Du côté paternel, nous sommes arrivés en terre d’Amérique en 1658. Mon ancêtre s’appelait Paul Benoît. Il était venu s’établir en Nouvelle-France afin de rejoindre Maisonneuve et Jeanne Mance dans leur rêve fou qu’était Montréal. En arrivant dans cette bourgade de 16 ans, Paul Benoît était surtout mû par un instinct de survie, et ne se doutait pas qu’il participait à la fondation d’une future métropole. En effet, il quittait sa région, le Livernois, et cette France qui ne lui offrait plus aucun espoir. Impossible d’y exercer son métier de charpentier, d’obtenir son lopin de terre, de subvenir à ses besoins, encore moins à ceux d’une éventuelle famille ! Il préfère tout risquer au lieu de subir la vie de misère qui lui était destiné. Il s’installe donc à Montréal, y exerce le métier de Maître-Charpentier, fonde une famille et finit ses jours à Longueuil. Bien sûr la vie fut très difficile, entre l’éloignement, la maladie, les rigueurs de l’hiver et les attaques des Iroquois… Un de ses fils fut d’ailleurs enlevé par les Iroquois, pratique de guérillas plutôt courante à l’époque. Mais malgré la rudesse et les douleurs de cette vie, il parvint à faire une vie beaucoup plus épanouie que le cul-de-sac qui lui était réservé en France.
Mon premier ancêtre maternel pour sa part, arriva en 1716. Il se nommait Jean-Baptiste Briand dit Sans-Regret. Le nom deviendra plus tard celui de Pontbriand. Il s’était enrôlé comme soldat dans une des compagnies franches de la marine et fut envoyé en Nouvelle-France pour protéger la bourgade de Montréal contre les attaques des Iroquois. Il se retrouva dans le régiment de Repentigny, sous les ordres de Sieur De Repentigny et fût posté à… Repentigny. Bien que la raison officielle de la présence du régiment fût la défense de Montréal, la véritable raison était surtout de garantir l’accessibilité des fourrures en nouvelle-France… N’oublions pas qu’à l’époque les Iroquois étaient en alliances stratégiques avec les Hollandais et les Anglais. Les dits Hollandais et Anglais armaient les Iroquois, ceux-ci attaquaient les habitants de Nouvelle-France ainsi que les tribus qui commerçaient avec eux et rapportaient leur butin, constitué surtout de fourrures, aux Anglais et aux Hollandais. La guerre que les régiments (comme celui de mon ancêtre) menaient était principalement une guerre économique. Le commerce des fourrures, qui était si lucratif pour quelques biens nantis de l’époque, ne devait surtout pas tomber aux mains des Anglais ou des Hollandais.
Jean-Baptiste Briand ne s’était pas enrôlé dans son régiment par grandeur d’âme ou par désir de casser de l’Amérindien. Il n’avait aucune science des armes ou des arts de la guerre et il était conscient qu’il pouvait mourir dans le nouveau monde, si toutefois il l’atteignait. Pour lui aussi, la vie en France était devenue invivable. Sans métier, sans terre, il n’avait pas un grand avenir devant lui. Soit, s’il était chanceux, devenir apprenti sans possibilité d’avancement, soit offrir ses bras au Seigneur de sa région, Nanteuil en Vallée. Travailler pour le Seigneur c’était pratiquement devenir un esclave consentant. Peu importaient ses choix, le rêve de fonder une famille et d’avoir une fin de vie heureuse était impossible. Il arrive donc en Nouvelle-France et, après son service militaire, fonde une famille, s’établit à St-Ours et se fait coureur des bois. Le surnom de Sans-Regret, qu’il portera toute sa vie, parle à lui seul.
Mes 2 premiers ancêtres n’étaient pas de farfelus rêveurs. Ce n’étaient pas d’excentriques gentlemans venus jouer aux découvreurs. C’étaient des gens acculés au pied du mur qui jouaient leur dernière carte pour tenter de survivre. Comme nombre d’immigrants le font encore aujourd’hui, ils cherchaient une nouvelle terre d’accueil…
Paul Benoît et Jean Baptiste Briand fondèrent famille et, peut-être par miracle, eurent des descendants jusqu’à moi. Pendant qu’ils traversaient le temps, le pays vivait nombre de bouleversements économiques et politiques mondiaux sur l’échiquier des puissants… Ce fut la France contre l’Angleterre, la guerre des barons de la fourrure, suivi par la prise de possession du bois, des poissons, du territoire… Et ainsi de suite sur le grand fleuve du temps qui passe. Le pays changea de mains, changea de noms plusieurs fois. De Nouvelle-France en Bas-Canada. De Canada-Français en province de Québec… Mes ancêtres y assistaient, le destin plus ou moins ébranlé à chaque fois, constatant le saccage du pays, y participant même en tant que main-d’œuvre bon marché. Tentant d’assurer, tant bien que mal, leur survie avant de s’offrir le luxe de s’indigner. De génération en génération, en se mariant avec d’autres familles de survivants, ils ont peuplé mon passé. Aujourd’hui, ce sont des centaines de destins, douloureux mais nobles, qui coulent dans mes veines.
Des ancêtres qui, je le répète, ont survécu tant bien que mal en se faisant tour à tour coureurs des bois, cultivateurs, bûcherons, ouvriers, hommes et femmes de tous métiers. Endurant tant bien que mal les injustices, les heures ingrates, les mauvais salaires, la maladie, la souffrance, la peur, la faim… Se tournant vers ce Dieu énigmatique, dont leur rebattait les oreilles l’élite religieuse, souvent réduits à espérer une vie meilleure dans l’autre monde. « Tu es ici-bas sur terre pour gagner ton ciel, fais pénitence et prie pour la clémence du Dieu vengeur ! »
Au fil du temps, l’oppresseur a changé de forme, a changé de nom, mais le but des puissants reste toujours le même : s’enrichir, contrôler, décupler leur pouvoir, maintenir les « petits » dans une quasi-servitude. Nous laisser juste assez de libre arbitre pour avoir l’impression de contrôler, un tant soit peu, nos destinées…
Comme au début de la colonie, nos richesses nous glissent entre les doigts, emportées par des investisseurs étrangers, elles quittent le pays en ne laissant que des miettes en retombées. C’était la fourrure, le bois, le papier, le poisson. C’est l’électricité, le fer, le zinc, le cuivre, l’or, l’uranium, le titane, les diamants, le gaz... Ce sera l’eau, le pétrole, la nourriture, les gaz de schiste, sans compter tout ce qu’ils nous arracheront encore.
Ne nous laissant, encore et toujours, que des forêts rasées, des trous, des sols contaminés, des rivières harnachées, des nappes phréatiques souillées ou asséchées…
Comme moi, tu as sans doute immigré ici par espoir d’un avenir meilleur. Que ce soit depuis 3 semaines ou 3 siècles, tu es Québécois, tout comme moi ! Et tu te fais déposséder de tes biens, tout comme moi ! Je suis Patriote, non pas par nostalgie pour mes ancêtres, mais par devoir pour mes enfants !!!
Aujourd’hui, je crois que nos richesses se doivent d’être partagées de façon équitable. Et surtout, leur exploitation doit être faite avec une extrême prudence et une vision à long terme… Évidemment, pour notre richesse collective mais surtout, surtout pour la pérennité de la vie sur cette terre Québécoise.
J’en ai assez d’être assis et, s’il faut renverser les formes actuelles du pouvoir, s’il faut aller jusqu’à réinventer la Démocratie…
Je suis là ! Je suis debout ! Je dis présent !!! Félix Benfort Benoît

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