Édition du 22 novembre 2022

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International

Pinochet, tyran néolibéral

Pinochet aura, jusque dans sa mort, divisé le peuple chilien. Dimanche, le 10 décembre 2006, alors qu’on annonçait officiellement son décès, quelques milliers de personnes s’étaient réunies aux abords de l’hôpital militaire de Santiago pour pleurer « leur libérateur » et « capitaine général », pendant que d’autres, plus nombreux encore, à Plaza Italia, au centre-ville, se réjouissaient bruyamment, bouteilles de champagne à la main, de la mort du « dictateur sanguinaire ».

Non sans toutefois moult regrets puisque, comme ils ne cessaient de le rappeler, il était mort sans avoir été jugé pour ses si nombreux crimes. Il faut dire que le personnage, au-delà de toutes les controverses qu’il a suscitées, est le symbole d’une époque qui n’est pas encore tout à fait derrière nous, une époque faite de non-dits et de brûlantes contradictions. Une époque qu’il faut chercher à décrypter !

Plusieurs s’en souviennent sans doute encore : le 11 septembre 1973, le général Pinochet renversait le régime du président socialiste Salvador Allende et, à la tête d’une junte militaire, s’emparait du pouvoir par la force : le palais de La Moneda était bombardé, la loi martiale instaurée, le pays occupé du nord au sud, avec la terreur partout à l’horizon. Et si en cela il n’innovait guère —les années 70 sont celles de l’installation de dictatures de sécurité nationale dans tout le sous-continent-, il n’en a pas moins bien vite fait sa marque et installé un style de gouvernement si particulier qu’aujourd’hui encore le nom de « Pinochet » évoque à lui seul la tyrannie sanguinaire.

Un parcours presque sans faute

C’est qu’avec plus de 3000 morts et plusieurs dizaines de milliers d’arrestations au moment du coup, avec près de 1500 détenus disparus et 160 000 exilés, le général Pinochet n’a pas seulement brisé dans l’oeuf les formidables rêves de justice sociale de l’Unité populaire de Salvador Allende. Il est aussi parvenu –grâce à une répression systématique— à se maintenir pendant 17 longues années au pouvoir et à y légaliser sa présence en 1980 par le biais d’une nouvelle constitution marquée du sceau de l’autoritarisme. Qui plus est, il a réussi à organiser en 1989 une transition vers une « démocratie sous tutelle militaire », tout en se donnant les moyens, en prime, d’échapper à toute forme de poursuite judiciaire efficace.

De son point de vue, on peut dire qu’il s’agit d’un parcours presque sans faute et qu’on ne peut expliquer que par les caractéristiques du projet sociopolitique qu’il a parrainé ainsi que par le contexte dans lequel il a pu l’imposer.

Expérimenter le néolibéralisme

Car ce qu’on oublie trop souvent de rappeler, c’est que la dictature du général Pinochet ne s’est pas contentée d’écraser –au nom d’un anticommunisme primaire— les aspirations d’émancipation sociale des couches populaires chiliennes. Dès 74, en même temps qu’elle systématisait la répression, la dictature mettait en place, sous les auspices de l’économiste « états-unien », Milton Friedman (lui aussi récemment décédé), un train de mesures néolibérales radicales.

Pour la première fois au monde va être expérimenté au Chili, et dans des conditions extrêmement dures, ce qui va s’imposer par la suite à la planète tout entière : les recettes économiques néolibérales faites de privatisations, de dérégulations, de libéralisations et de politiques monétaristes, mais aussi de crises brutales (1975-1982), d’inégalités croissantes et de restructurations économiques violentes.

Jamais on n’avait vu cela en Amérique latine : une dictature combinant aussi étroitement libéralisme économique sauvage et répression politique sanguinaire ; à vanter d’un côté la liberté pour l’écraser aussitôt de l’autre. Image de cette ère nouvelle où le déploiement du libre marché, de ses taux de croissance réguliers tant vantés à l’extérieur, ne s’embarrasse d’aucun moyen. Comme s’il s’agissait d’ inévitables dégâts collatéraux.

En phase avec les élites internationales

En ce sens-là, il faut le dire, la dictature chilienne était en partie en phase avec les préoccupations de bien des élites politiques et économiques de l’époque (qu’on pense au soutien indéfectible de Margaret Thatcher !) qui, même si les politiques brutales de la dictature dérangeaient, n’ont guère élevé la voix pour en faire changer le cours. Ce n’est qu’en 76 –à la suite de l’assassinat programmé par la CNI chilienne de Orlando Letelier à Washington—que les USA commenceront à émettre quelques critiques officielles. Et si à partir des grandes protestas populaires des années 83-84, ils songeront à soutenir une transition démocratique, ce ne sera qu’à condition qu’elle ne brise rien des grands équilibres macro-économiques mis en place par la dictature, ni ne permette le retour d’une gauche allendiste au pouvoir.

D’où ce retour à la démocratie en demi-teinte si caractéristique du Chili des années 90, et plus globalement de toute l’Amérique latine ! La démocratie avec laquelle on renoue n’a plus rien à voir avec cette démocratie bouillonnante de « l’ère des brasiers » et de la fin des années 60. Tenue en lisière par des militaires qui continuent –selon la belle formule de Eduardo Galeano—« à gouverner derrière le trône », transformée de l’intérieur par les logiques néolibérales et déboussolée par la chute des pays dits socialistes, elle a perdu bien de ses élans et certitudes du passé. Sous le signe du réalisme, elle parie désormais sur les compromis et les transformations minuscules, quand ce ne sont pas les compromissions…

Incroyable impunité

C’est ce qui explique sans doute cette incroyable impunité dont a pu bénéficier Pinochet, jusqu’à sa mort, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Les preuves ne manquaient pourtant pas, et les cas d’abus étaient innombrables. D’autant plus que parents de disparus et victimes de la dictature, profitant du retour à la démocratie, n’avaient pas attendu pour porter plainte devant les tribunaux. Et pas seulement au Chili ! C’est ainsi que le général Pinochet s’est trouvé en 1998 –autre moment fort de sa fin de vie !— en état d’arrestation à Londres puis placé en résidence surveillée pendant 503 jours, conséquence d’un mandat lancé contre lui par le juge espagnol Balthazar Garzon.

Il aurait très bien pu, à cette occasion, devoir répondre de ses actes devant une cour de justice, ne serait-ce que pour rappeler que plus jamais de telles exactions ne devraient exister, a fortiori si l’on croit aux valeurs de la démocratie. Mais là encore les considérations de la « real politic » et les puissants vents de droite qui soufflaient sur l’Europe ont joué à plein. La social-démocratie de Tony Blair ainsi que les forces politiques les plus conservatrices de la Concertation chilienne, lui ont –paradoxalement— sauvé la mise, assurant son retour au Chili sous le prétexte fallacieux d’un état de santé déficient.

C’est là un signe des temps : qu’un tel dictateur –doublé, aujourd’hui on le sait, d’un escroc— n’ait pas eu à rendre des comptes à la justice montre bien comment la tyrannie peut faire bon ménage avec le néolibéralisme. De quoi nous rappeler, contre toutes les compromissions et complicités, que la lutte pour une démocratie authentique est plus que jamais à l’ordre du jour. Au Chili comme ailleurs.

Mots-clés : International
Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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