Édition du 29 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Église catholique

Pourquoi tant s’acharner à nier que le célibat obligatoire soit une racine des abus sexuels du clergé ?

Dans un article précédent, je soutenais que l’Église catholique persistait à ignorer les racines de la crise des abus sexuels du clergé. Dans celui-ci, je voudrais en donner un exemple récent et assez spectaculaire.

Ovide Bastien

Dans son article du 14 juillet 2022 intitulé The unending storm, The Economist affirme que plusieurs chercheurs reconnaissent le célibat obligatoire comme une des causes fondamentales des abus commis par des membres du clergé catholique. Il mentionne la Royal Commission into Institutional Responses to Child Sexual Abuse, Desmond Cahill, de l’Institut royal de technologie de Melbourne et dont les travaux ont influencé le rapport de cette dernière commission, et Marie Keenan, de l’University College Dublin, autrice d’un livre sur les abus sexuels des mineurs dans l’Église catholique.

Dans les jours qui ont suivi, Hans Zollner a immédiatement envoyé à The Economist une lettre, publiée le 28 juillet, remettant en cause cette affirmation. Toutes les études indépendantes - gouvernementales, comme les rapports de la Commission royale en Australie, et celles menées par des universités publiques -, insiste Zollner, « concluent que l’abolition du célibat clérical n’est pas la solution à la crise des abus sexuels en tant que telle, car le célibat n’est pas la cause profonde des abus sexuels ». Il est faux de supposer que « le clergé protestant marié, ou, d’ailleurs, les prêtres orthodoxes, les rabbins ou les prêtres d’autres religions, sont moins abusifs que le clergé catholique célibataire ». Une telle hypothèse, poursuit-il, « n’a pas été scientifiquement démontrée ». Au contraire, dit-il, « les quelques études à grande échelle portant sur les abus commis par le clergé protestant montrent que les accusations ne sont pas très éloignées, proportionnellement, de celles concernant le clergé catholique ».
Je suis abasourdi par cette affirmation à l’emporte-pièce de Hans Zollner. Pour moi, elle représente une nouvelle tentative flagrante de la part de l’Église de ne pas se regarder dans le miroir.
Après l’annonce crève-cœur, en octobre 2011, que mon propre frère, prêtre séculier de 85 ans, était accusé d’avoir agressé sexuellement des mineurs dans les années 70 et 80, j’ai passé plusieurs années de recherches très éprouvantes sur les abus sexuels du clergé - voir mon livre Pourquoi ? La crise des abus sexuels dans l’Église catholique (2020).1 Au fur et à mesure que celles-ci avançaient, il devenait de plus en plus évident que le célibat obligatoire des prêtres représente, comme beaucoup, sinon la plupart, des laïcs catholiques dans le monde entier l’intuitionnent spontanément, une cause fondamentale des abus sexuels.
En refusant de reconnaître cela et en préférant considérer les prêtres abuseurs comme mon frère comme de simples pommes pourries au milieu d’un groupe d’anges, l’Église catholique - j’en prenais conscience avec une acuité et révolte croissantes - jetait les prêtres abuseurs sous le bus.
Zollner n’est pas un catholique quelconque. En 2015, alors qu’une pluie de révélations d’abus plongeait l’Église dans une crise de plus en plus profonde, le pape François demandait à ce prêtre jésuite, diplômé en psychologie et psychothérapie, de diriger la Commission pontificale pour la protection des mineurs, une institution qu’il créait pour faire face à cette crise.2
Contrairement à la plupart des prêtres, évêques et cardinaux catholiques, Zollner identifie clairement plusieurs des racines des abus que j’ai découvertes au cours de mes recherches. Il fait également preuve d’un courage remarquable en prenant systématiquement le parti des victimes et en détaillant leur douleur et leur traumatisme, ce qui est rafraîchissant et très louable dans une institution qui, pour protéger son image, a traditionnellement fait exactement le contraire.
Pourtant, je suis profondément troublé par le fait que Zollner ne reconnaît pas l’existence de deux des racines de l’abus qui, à mon avis, sont on ne peut plus fondamentales : d’une part, le célibat obligatoire qui est censé permettre aux prêtres de mener une vie spirituelle plus intense et de se dédier davantage à la mission de l’Église, et, d’autre part, une théologie cléricaliste.

Peut-être cette omission provient-elle du fait que ces deux racines constituent des caractéristiques constituantes du catholicisme romain. Des caractéristiques que le Vatican II, au début des années 1960, remettait profondément en question avant que le pape Paul VI ne décide, de façon brusque et tout à fait monarchique, de mettre fin à ce questionnement avec son encyclique Sacerdotalis caelibatus.3 Et que Martin Luther critiquait déjà de manière cinglante au 16e siècle.

Le célibat obligatoire

Le célibat obligatoire, écrit Zollner, ne constitue pas une racine des abus du clergé. Des études indépendantes, dit-il, ne soutiennent pas une telle affirmation.
Incroyable !
Comment Zollner arrive-t-il à ignorer les nombreux chercheurs que j’ai découverts lors de mon enquête sur les abus sexuels du clergé et qui affirment exactement le contraire ? Pourquoi évite-t-il avec autant de facilité de mentionner tous ceux et celles qui soutiennent que la suppression de la sexualité d’une personne au nom d’une vie religieuse prétendument supérieure et plus intense conduit souvent à des abus ?
Je pense, par exemple, à des psychothérapeutes comme l’ex-prêtre allemand Eugen Drewermann4 et l’ex-moine-prêtre bénédictin américain Richard Sipe.5
Sipe mentionne des statistiques fort troublantes. « Trente pourcent des séminaristes de deux promotions, celle de 1966 et celle de 1972, d’un éminent séminaire américain, le St. John’s Seminary de Camarillo, CA, se sont avérés être des abuseurs sexuels de mineurs », dit-il.6 Et on retrouve des prêtres abuseurs dans « 75% des paroisses de l’archidiocèse de Los Angeles et 45% de celles de l’archidiocèse de St. Paul-Minneapolis. Et la situation est similaire à Boston ».7
Et Sipe sait de quoi il parle. Conseiller mental certifié, il a enseigné dans de grands séminaires et universités catholiques, et a passé des décennies à travailler, en tant que consultant et témoin expert, dans des affaires pénales impliquant des abus sexuels de mineurs par des membres du clergé.
Je pense au psychologue clinicien Leslie Lothstein, qui dirige l’Institute for the Living, un hôpital psychiatrique à Hartford, Conn. Auteur de plusieurs ouvrages sur les abus sexuels et conférencier à l’Université Yale, Lothstein affirme que l’étude dont l’Église catholique a vraiment peur est celle qui porterait sur la comparaison de « comportements sexuels déviants au sein du clergé protestant, juif et catholique ». Dans notre hôpital psychiatrique, affirme Lothstein, « nous avons accordé de la thérapie à plus de 200 prêtres abuseurs d’adolescents ou d’enfants au cours des douze dernières années. Sur la cinquantaine de ministres d’autres confessions religieuses que j’ai vu en thérapie, la grande majorité était impliquée avec des adultes - des femmes. »8
Je pense à Sœur Marie-Paul Ross, une religieuse québécoise qui est sexologue agréée et dont l’affirmation, maintes fois répétée, que la plupart des prêtres sont tout simplement incapables d’être fidèles à leur vœu de chasteté, lui a valu de nombreux ennemis dans la hiérarchie catholique.9
Tous les thérapeutes susmentionnés ont mené plusieurs recherches sur les abus sexuels et ont fourni une thérapie à de nombreux prêtres.
Je pense à l’expert de renommée mondiale en matière d’abus sexuels, le Dr Martin Kafka, qui, dans le documentaire de PBS Secrets of the Vatican affirme explicitement que les abus sexuels sont beaucoup plus nombreux dans l’Église catholique que dans les confessions protestantes, et ce précisément en raison du célibat obligatoire.10
Je pense enfin à Susie Hayward, qui a travaillé avec des membres du clergé catholique, anglican et luthérien à l’échelle internationale. Et ce, dans divers domaines : formation, retraites, conférences, toxicomanie, questions psychosexuelles, abuseurs sexuels et leurs victimes.
« Le célibat obligatoire par lequel tout désir sexuel est nié puis sublimé dans le subconscient représente une manière exceptionnellement malsaine de gérer le célibat et réduit la personne à l’état d’être asexué  », affirme Hayward. « Cette perte d’identité acclamée a placé de nombreux prêtres dans une situation de solitude et d’isolement. Certains se sont lancés dans des pratiques piétistes et spiritualisées, tandis que d’autres se sont concentrés sur des questions intellectuelles ou sont devenus des bourreaux de travail. Du côté plus sombre, certains prêtres ont eu recours à des pratiques addictives, comme l’alcoolisme ou le jeu, ou à des pratiques sexuelles et obsessionnelles, comme la pornographie, la recherche de relations sexuelles anonymes, et les relations de substitution. »11

Les abus, insiste pourtant Zollner, ne sont pas plus accentués dans l’Église catholique que dans d’autres religions où le célibat n’est pas obligatoire. Les « statistiques éloquentes des deux rapports John Jay aux États-Unis et de la Royal Commission into Institutional Responses to Child Sexual Abuse en Australie » ont révélé, dit-il, « que les abus commis par le clergé dans diverses dénominations religieuses, y compris les guides spirituels musulmans et les rabbins, sont plus ou moins équivalents à ceux constatés dans les confessions chrétiennes. »12
C’est une affirmation tout à fait étonnante. Plus ou moins équivalents ???
David Marr montre que cette affirmation ne tient pas la route en soulignant astucieusement que la Commission royale australienne a fini par être un exercice consistant à « mener une enquête sur l’Église catholique sans mener d’enquête sur l’Église catholique ».13

Et The Conversation démontre pourquoi il en est ainsi. « Trente des 57 études de cas portaient sur des institutions religieuses, dont la moitié sur l’Église catholique, affirme le rapport. Près de 60 % des témoignages de survivants en séances privées ont fait état d’abus dans des institutions religieuses. Parmi ceux-ci, 61,8 % ont allégué des abus dans des institutions catholiques. Cela représente plus de quatre fois le nombre d’allégations associées à tout autre groupe religieux. »
La Commission royale australienne précise que même s’il n’y a que 9,3 points de pourcentage de plus de catholiques que d’anglicans en Australie (selon le recensement de 2016, 22,6 % de la population était catholique et 13,3 % anglicane), les abus sexuels sur des enfants dans l’Église catholique étaient 47,1 points de pourcentage plus élevés que dans l’Église anglicane (61,8 % des abus sexuels sur des enfants dans des institutions religieuses se sont produits dans des institutions catholiques, contre 14,7 % dans des institutions anglicanes).14 Étant donné que les prêtres catholiques ne peuvent pas se marier alors que les prêtres anglicans le peuvent, le célibat, contrairement à ce que suggère Zollner, pourrait effectivement jouer un rôle dans les abus sexuels sur les enfants.
Utiliser les conclusions de la Commission royale australienne comme preuve que les abus sexuels sur les enfants sont relativement équivalents dans toutes les religions, comme le fait Zollner, apparaît donc pour le moins très discutable ! En outre, la Commission royale va même jusqu’à recommander à l’Église catholique « d’envisager de rendre le célibat volontaire pour les prêtres » étant donné que, bien que « n’étant pas une cause directe d’abus sexuels sur des enfants », il contribue « à la perpétration de tels abus, en particulier lorsqu’il est combiné à d’autres facteurs de risque ».15
Pourquoi se donner la peine de recommander la suppression du célibat obligatoire si celui-ci ne favorise aucunement les abus sexuels ? Pas très logique...
Pour étayer son affirmation selon laquelle les abus sur les mineurs sont relativement équivalents dans toutes les religions, Zollner se réfère également aux conclusions des deux rapports John Jay.
Il faut garder à l’esprit que l’enquête qui a conduit à ces derniers rapports a été commandée par la Conférence américaine des évêques catholiques. Comme le commente sarcastiquement l’ex-prêtre dominicain Thomas Doyle, qui a travaillé sur les abus du clergé pendant plus de 34 ans dans de nombreux pays, demander aux évêques de s’occuper du problème, c’est « comme demander à Hitler de s’occuper du problème de l’antisémitisme chez les SS. (...) les évêques ont tenté de dissimuler et de mentir sur cette question. (...) La volonté de la régler n’existe tout simplement pas. Ce que veulent l’ensemble des évêques, c’est de protéger l’image de l’institution. »16
Robert Kaiser, ex-prêtre jésuite qui a été l’un des principaux reporters américains sur les affaires du Vatican pendant plus de 50 ans, souligne le fait que l’enquête John Jay s’est entièrement appuyée sur l’auto-déclaration (un questionnaire a été envoyé et les dirigeants de l’Église ont été invités à fournir leurs propres chiffres) de ceux-là mêmes qui constituent un élément clé dans la crise des abus du clergé : les évêques et les supérieurs généraux des communautés religieuses.
Au cas où l’on douterait que les évêques constituent un élément clé dans cette crise, il convient de rappeler qu’au 8 septembre 2022, BishopAccountability.org avait identifié plus de 90 évêques catholiques dans le monde qui ont été accusés publiquement de crimes sexuels contre des enfants et 42 qui ont été accusés publiquement d’actes sexuels répréhensibles contre des adultes seulement.17
Les abus signalés, comme nous le savons tous, ne représentent qu’une fraction des abus qui ont eu lieu, étant donné qu’il est difficile et douloureux pour les victimes de se manifester.
Les chercheurs, poursuit Kaiser, n’ont pas effectué leurs propres recherches pour déterminer la fréquence des abus et n’ont interrogé aucune des victimes. Plusieurs prêtres abuseurs furent donc omis des statistiques. En outre - ce qui n’est pas du tout étonnant -, les abus perpétrés par les évêques eux-mêmes n’ont pas du tout été signalés.
« Dans leur auto-déclaration, dit Kaiser, les évêques ont affirmé que 50% des prêtres délinquants n’avaient eu qu’une seule victime. Selon les meilleures estimations des psychiatres et des psychologues qui ont travaillé dans la douzaine de centres de traitement où les évêques envoient leurs prêtres à problèmes, le pédophile moyen a des dizaines de victimes et l’éphébophile moyen en a des centaines... » 18
On peut donc s’interroger sur la fiabilité de l’affirmation de Zollner selon laquelle les statistiques des rapports John Jay montrent que les abus sexuels sur les enfants sont relativement équivalents dans toutes les religions.

Une théologie cléricaliste à connotation patriarcale

En gros, le cléricalisme exprime le trip de pouvoir de prêtres qui considèrent qu’ils font partie d’une élite sacrée, digne d’être servie et considérée comme très spéciale, au-dessus de tout le monde. Qui considèrent qu’ils n’ont de comptes à rendre qu’à Dieu et à personne d’autre.
Au début de mes recherches, après la révélation stupéfiante que mon propre frère de 85 ans était accusé d’avoir abusé sexuellement de mineurs, j’ai immédiatement senti que le célibat obligatoire pouvait représenter une racine profonde de l’abus. Cependant, il m’a fallu beaucoup de temps et de recherche pour comprendre que le cléricalisme jouait également un rôle clé dans cette affaire.
De toute évidence, Zollner est arrivé à la même conclusion que moi, car il dénonce sans cesse le cléricalisme et le considère comme une cause fondamentale des abus.
Le pape François aussi. Depuis le début de sa papauté en 2013, il s’est attaqué à plusieurs reprises au fléau du cléricalisme. Peu de temps après son élection, il a prononcé un discours percutant devant les cardinaux du Vatican, précisant quinze maux qui frappent la « bureaucratie vaticane avide de pouvoir, dont les commérages et l’Alzheimer spirituel », la « maladie de se sentir immortel et essentiel, de se sentir seigneurs du manoir et supérieurs à tout et à tous », « la maladie de ceux qui mènent une double vie, fruit de l’hypocrisie typique du vide spirituel médiocre et progressif... »19 Et dans le numéro printemps 2022 de Relations intitulé Violences sexuelles : faire corps contre le pouvoir , Frédéric Barriault affirme que le pape François « critique vigoureusement le cléricalisme qu’il juge être l’une des principales causes des abus spirituels, des abus sexuels, et des abus de pouvoir qui paralysent et décrédibilisent l’Église ».20
Un candidat à la prêtrise qui apprend « qu’un prêtre est toujours irréprochable » peut facilement « développer un état d’esprit » dans lequel il se considère comme « doté de pouvoirs sacrés » qui lui permettent « de prendre tout ce dont il a envie », affirme Zollner. Y compris, dit-il, abuser sexuellement « d’enfants ou de jeunes ». Les clercs doivent cesser de considérer leur sacerdoce comme une profession pleine de « privilèges, de pouvoir et de beauté », tout en faisant en privé (une référence claire au sexe) à la fin de leur journée de travail « des choses qui ne sont pas conciliables avec leur vie sacerdotale ». En d’autres termes, en n’étant pas « prêts à payer le prix spécifié dans l’Évangile - pauvreté, chasteté et obéissance - et essentiellement à donner leur vie pour Jésus ». « Le pape François ne se lasse pas de condamner le fléau du cléricalisme, du carriérisme et d’une vie de confort », rappelle Zollner. Il prêche « un retour à la simplicité et à l’immédiateté de l’Évangile ».21
S’il m’a fallu beaucoup de temps pour identifier le cléricalisme comme racine des abus, il m’en a fallu davantage pour me rendre compte que des dirigeants de l’Église comme Hans Zollner, et même le farouchement anticlericaliste pape François, n’allaient pas assez loin dans leur lutte contre ce fléau. Même s’ils dénonçaient de façon impressionnante le comportement clérical résultant du cléricalisme, ils adhéraient toujours à la théologie qui en constitue le fondement idéologique.
En devenant pape, l’attitude anticléricale et progressiste de François en matière de justice sociale et d’environnement a été si impressionnante que le magazine Time le désignait comme LA personne de l’année. Au lieu de vivre comme les papes le font habituellement dans le palais pontifical, il a choisi une résidence modeste ; au lieu d’un véhicule neuf coûteux, il a choisi une voiture d’occasion bon marché ; sa toute première visite officielle a été sur l’île italienne de Lampedusa où des milliers de réfugiés africains sont régulièrement repoussés par l’Europe ; en apprenant qu’un évêque allemand venait de dépenser 50 millions de dollars pour rénover sa résidence, il l’a immédiatement suspendu.
Pourtant, ce même pape François, ennemi juré du cléricalisme, a officiellement signé, le 21 juin 2019, un document du Vatican réaffirmant la théologie qui constitue le fondement idéologique on ne peut plus clair du cléricalisme. Ce document déclare que lorsqu’un prêtre entend les confessions et consacre l’hostie et le vin au cours de la messe, « il n’agit pas en tant qu’homme mais en tant que Dieu ».
Une telle déclaration théologique ne distingue-t-elle pas les prêtres de tous les autres, en les plaçant dans une sphère ontologique divine spéciale ? Ne constitue-t-elle pas le cœur idéologique du cléricalisme ?
Avec une telle théologie, comment peut-on reprocher aux prêtres et aux séminaristes qui aspirent au sacerdoce de se considérer comme des personnes dotées de pouvoirs divins que personne d’autre ne possède ?
Rappelons qu’en octobre 2019, les 185 évêques présents à Rome pour le Synode sur l’Amazonie approuvent aux deux tiers l’ordination sacerdotale d’hommes mariés autochtones jouissant d’une bonne réputation dans leur communauté ainsi que l’ordination au diaconat de femmes autochtones. Cependant, dans Querida Amazonia,22 le pape François refuse de donner suite à ces deux recommandations, alléguant qu’il ne sent pas « que l’Esprit Saint va présentement dans cette direction ». Il exhorte tout de même les fidèles à prier pour qu’il y ait davantage de vocations sacerdotales, et rappelle à tous que seul le prêtre est qualifié « pour présider à l’Eucharistie » qui représente « sa fonction particulière, principale, et non-délégable ».
Autrement dit, personne d’autre que le prêtre ne peut dire la messe. Aucun autre homme.
Et, bien sûr, aucune femme. Même s’il multiplie les mesures récemment pour accorder aux femmes un peu de place dans le leadership de l’Église, le pape François affirme clairement, dans son exhortation apostolique Evangelii Gaudium, que les femmes ne peuvent pas aspirer au sacerdoce.
Zollner n’affirme pas la théologie sur laquelle se fonde le cléricalisme avec la même clarté que le pape François. Cependant, lorsqu’on examine attentivement ce qu’il dit, il ne fait aucun doute qu’il y adhère.
Tout en dénonçant, en termes aussi forts que ceux du pape François, les prêtres qui se comportent comme s’ils étaient des princes puissants au-dessus de tout le monde, Zollner reconnait néanmoins que la fonction du sacerdoce est effectivement très spéciale. Les prêtres, dit-il, possèdent un pouvoir spirituel réel, c’est-à-dire celui de médiation entre les êtres humains et Dieu. Et ce pouvoir, aucun autre laïc ne le possède.
Cependant, dans une tentative étonnamment maladroite de se dissocier du cléricalisme qui conduit aux abus sexuels, il tente d’édulcorer ce pouvoir sacré de médiation. Il affirme, à partir de je ne sais quelle inspiration, que le pouvoir spirituel des prêtres n’a, en soi, rien à voir avec les abus sexuels !
« L’impact des abus perpétrés par le clergé catholique, écrit Zollner, ne concerne pas leur fonction en soi, c’est-à-dire leur fonction sacerdotale de médiation et leur possession d’un pouvoir réel et spirituel. » 23
Wow ! Quelle déclaration confuse !
Ici, il y a la fonction sacerdotale. Là, le prêtre en tant que personne. Les deux ne sont en quelque sorte pas identiques. Lorsqu’il dit la messe ou entend la confession, même si cela découle de sa décision personnelle, ce n’est pas lui en tant que personne qui agit, mais Dieu lui-même, le Christ. Il devient un simple instrument du Christ qui agit à travers lui.
Si l’impact des abus perpétrés par le clergé catholique ne concerne en rien leur fonction sacerdotale en elle-même, pourquoi les prêtres prient-ils si souvent avec leurs victimes, mineures ou adultes, alors même qu’ils les abusent sexuellement ?
« Ce n’est pas moi qui entre dans une relation sexuelle avec toi, c’est Jésus, qui t’aime ».
« Viens, je vais entendre ta confession afin que soit pardonné le péché que tu viens de commettre avec moi. Dieu est miséricordieux et peut tout pardonner. »
« Comme tout le monde, il m’arrive de pécher. Cependant, moi, contrairement à la plupart des gens, j’ai le pouvoir de pardonner les péchés. Quand il m’arrive de pécher, j’agis en tant qu’homme, mais quand je pardonne les péchés, je n’agis pas en tant qu’homme, mais en tant que Dieu. Je détiens la clé de sa miséricorde infinie. »
Bien que Zollner et le pape François acceptent tous deux l’état d’esprit profondément cléricaliste du prêtre comme « un autre Christ » ou « alter Christus », ils s’en prennent néanmoins sans relâche aux prêtres qui ne sont pas à la hauteur de ce qu’ils perçoivent comme la vocation sacerdotale. En d’autres termes, qui ne sont pas « prêts à payer le prix spécifié dans l’Évangile - pauvreté, chasteté et obéissance - et essentiellement à donner leur vie pour Jésus ». 24
Le Pape François, Hans Zollner, Martin Luther
Il y a une similitude frappante entre, d’une part, les faits que le pape François et Hans Zollner perçoivent et qui plongent l’Église catholique dans une crise en 2022, et, d’autre part, les faits que Martin Luther percevait et qui plongeaient cette même institution dans une crise au XVIe siècle. Cependant, alors que Zollner et le pape François mettent la faute sur le dos des prêtres, Luther la met carrément sur le dos des leaders de l’Église.

Une crise similaire ça et là

Les clercs doivent cesser de considérer leur sacerdoce comme une profession pleine de « privilèges, de pouvoir et de beauté », tout en faisant en privé (une référence claire au sexe) à la fin de leur journée de travail « des choses qui ne sont pas conciliables avec leur vie sacerdotale », affirme Zollner.
En menant une « double vie », de nombreux clercs ont plongé l’Église dans une crise, affirme le pape François. Le comportement des prêtres, en particulier de ceux qui ont abusé sexuellement de mineurs et d’adultes vulnérables, constitue une monstruosité ! J’ai profondément honte, dit-il. « Si quelqu’un fait trébucher un de ces petits - ceux qui croient en moi -, proclame Matthieu dans l’Évangile (18, 6), il vaudrait mieux pour lui qu’on lui suspende au cou une grosse meule de moulin et qu’on le noie dans les profondeurs de la mer. »
La plupart des prêtres, bien qu’ayant fait vœu de chasteté, se laissent aller à des comportements non célibataires, affirme Luther. Leur comportement représente un égout d’iniquité et constitue un scandale pour les laïcs. Ils commettent « toutes sortes de péchés horribles, abominables et innombrables de corruption morale ».25
Une interprétation fort différente de cette crise
Selon le pape François et Zollner, la situation scandaleuse découle principalement des clercs qui, en ne respectant pas leur vocation, commettent une énorme faute morale. Au lieu d’incarner les valeurs évangéliques d’amour, de compassion, de service et de miséricorde, ils assimilent le sacerdoce au pouvoir, au prestige et à la domination. Ou, comme le dit Zollner, ils ne sont pas « prêts à payer le prix spécifié dans l’Évangile - pauvreté, chasteté et obéissance - et essentiellement à donner leur vie pour Jésus ».
La situation scandaleuse, selon Luther, provient principalement des dirigeants de l’Église catholique qui imposent à tous leurs prêtres le célibat. Un célibat qui n’a pas de bon sens, est généralement impossible à vivre, et en plus n’a absolument aucun fondement dans les Écritures et la tradition ancienne. Lorsque les dirigeants de l’Église « ont interdit le mariage et imposé aux prêtres le fardeau de la chasteté perpétuelle, ils n’avaient ni le pouvoir ni le droit de le faire », affirme Luther. « Au contraire, ils ont agi comme des antéchrists, des tyrans, des scélérats et des vauriens. (...) Ils n’ont jamais reçu le pouvoir de séparer les créatures de Dieu les unes des autres et de leur interdire de vivre ensemble en toute honnêteté dans l’état de mariage. C’est pourquoi nous refusons d’approuver ou même de tolérer leur détestable célibat. Nous voulons que le mariage soit libre, comme Dieu l’a ordonné et institué, et non pas déchirer et entraver son œuvre. »
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Le célèbre et flamboyant théologien catholique Hans Küng, décédé en juillet 2021, semble être d’accord avec Luther. Les Évangiles, dit-il, ne préconisent pas le célibat obligatoire des prêtres. En affirmant le contraire dans son encyclique Sacerdotalis caelibatus, le pape Paul VI commet, dit-il, une erreur scientifique grossière. 26
Non seulement les experts s’accordent à dire que les Évangiles ne font jamais référence aux prêtres, mais le sacerdoce lui-même, disent-ils, n’a été institué que quelques siècles après le Christ.27
Quant au célibat obligatoire, il n’a été imposé aux prêtres de l’Église catholique qu’à partir du XIe siècle, en grande partie parce que le mariage empêchait l’Église de conserver tous ses actifs financiers.
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Je recommande aux lecteurs et lectrices qui voudraient approfondir cette question du célibat obligatoire des prêtres, le visionnement de deux excellents documentaires. Le premier, Célibat des prêtres, le spectre d’un schisme, a été produit en France en 2021. TV5 le diffusait, il y a environ un mois, en deux épisodes.28 Le deuxième, Priez pour nous, dans lequel j’ai moi-même participé, a été produit au Québec en 2022. Canal D le diffusait, en quatre épisodes, ce dernier mois.29 Il est aussi disponible sur Crave en français.

NOTES
1. J’ai publié une version anglaise de ce livre, Why ? Catholic Clergy Sexual Abuse, en 2020 et une version espagnole, ¿Por qué ? : Abuso sexual del clero católico, en 2021.
2.Comme les révélations croissantes montraient que les abus visaient non seulement les mineurs mais aussi d’autres catégories comme les adultes vulnérables et les religieuses, cette commission, rattachée à l’Université pontificale grégorienne de Rome, a élargi sa mission. En 2021, elle était rebaptisée Institut d’anthropologie : Études interdisciplinaires sur la dignité humaine et les soins. Zollner en demeure le directeur.
3. Lettre encyclique de sa sainteté le pape Paul VI sur le célibat sacerdotal, le 24 juin, 1967. Consulté le 4 septembre 2022.
4. Fonctionnaires de Dieu, Albin Michel, 1995.
5.Voir A. W. Richard Sipe, A Secret World : Sexuality and the Search for Celibacy (New York : Brunner-Mazel, 1990) ; son autobiographie, I Confess (How a very religious catholic boy learned dirty words sex and celibacy avoided suicide embraced death found love God & himself not necessarily in that order), FriesenPress, 2016 ; l’interview de 74 minutes qu’il a accordé, Sex, Lies and Vatican Tapes, un podcast publié sur YouTube par The Freethought Prophet le 25 mars, 2016. Consulté le 5 septembre, 2019. Voir aussi le livre que A. W. Richard Sipe a co-écrit avec Thomas P. Doyle et Patrick J. Wall, Sex, Priests and Secret Codes : The Catholic Church’s 2000-year Paper Trail of Sexual Abuse, Crux Publishing, 2016. D’abord publié en 2005 par Volt Press.
6.A. W. Richard Sipe, Spirituality and the Culture of Narcissism, Part one, The Clerical Sub-Culture, dans l’œuvre collective Clerical Spirituality and the Culture of Narcissism que Sipe a publié avec Marianne Benkert et Thomas Doyle le 30 aout 2013 et révisé le 30 juillet 2019. Consulté le 6 septembre 2019.
7.Thomas P. Doyle, A. W. Richard Sipe, et Patrick J. Wall, Sex, Priests and Secret Codes : The Catholic Church’s 2000-year Paper Trail of Sexual Abuse, Crux Publishing, 2016, chapitre 12 : Healing Steps : Forgiving the Hierarchy.
8.Cité par Jason Berry dans A Conflicted Attitude Toward Gays, Los Angeles Times, le 1 aout, 1999. Consulté le 5 septembre, 2022. (Lothstein, qui a lu ma critique cinglante de Hanz Zollner, publié sur Academia, m’a fait parvenir le message suivant le 16 septembre 2022 : « I have written extensively about sexual abuse and the Catholic Church’s silent support of such abuse. Thank you for your testimony. Dr. Lothstein »
9.Marie-Paul Ross, Célibat : « Finalement, on défend quoi ? », demande une religieuse sexologue, Présence, le 16 janvier, 2020. Consulté le 20 janvier, 2020.
10.Secrets of the Vatican, 84-minute, Frontline, PBS, le 25 février, 2014. Consulté le 15 mars, 2014.
11.Susie Hayward, Syndicate. Consulté le 23 janvier, 2021.
12.See footnote 3 in Hans Zollner, The Spiritual Wounds of Sexual Abuse, La Civiltà Cattolica, le 18 janvier, 2018, et mis à jour le 29 juillet, 2020. Consulté le 24 janvier, 2021. Voir aussi Hans Zollner, The Child at the Center : What Can Theology Say in the Face of the Scandals of Abuse ?, Theological Studies, Vol. 80, (3) 692-710, le 15 aout, 2019. Consulté le 24 janvier, 2021.
13. Grappling with Rome : David Marr’s lessons from the royal commission, The Guardian, le 13 décembre, 2017. Consulté le 24 janvier, 2021.
14.Royal Commission recommends sweeping reforms for Catholic Church to end child abuse, le 14 décembre, 2017. Consulté le 24 janvier, 2021. (Les italiques sont miennes)
15. Australia child abuse inquiry finds ’serious failings’, BBC, le 15 décembre, 2017. Consulté le 16 décembre, 2019.
16.Jeremy Rogalski, Tina Macias, Catholic priest shuns collar to fight for survivors of clergy sexual abuse, Khou-11, le 13 janvier, 2019. Consulté le 8 septembre, 2019.
17.Bishops Accused of Sexual Abuse and Misconduct, Bishop.accountability.org. Consulté le 13 septembre, 2022.
18. Robert Kaiser, Whistle : Fr. Tom Doyle’s Steadfast Witness for Victims of Clerical Sexual Abuse, 2015.
19.Stephanie Kirchgaessner, Pope Francis makes scathing critique of Vatican officials in Curia speech, The Guardian, le 22 décembre, 2014. Consulté le 28 septembre, 2018.
20. Violences sexuelles : faire corps contre le pouvoir, Relations. Consulté le 13 septembre, 2022.
21.Hans Zollner, The Spiritual Wounds of Sexual Abuse, La Civiltà Cattolica, le 18 janvier, 2018, et mis à jour le 29 juillet, 2020. Consulté le 24 janvier, 2021.
22. Le 2 février, 2020. Consulté le 5 septembre 2022.
23.Hans Zollner, The Spiritual Wounds of Sexual Abuse, La Civiltà Cattolica, le 18 janvier, 2018, et mis à jour le 29 juillet, 2020. Consulté le 24 janvier, 2021. (Les italiques sont miennes)
24. Hans Zollner, The Spiritual Wounds of Sexual Abuse, La Civiltà Cattolica, le 18 janvier, 2018, et mis à jour le 29 juillet, 2020. Consulté le 24 janvier, 2021.
25.Martin Luther, Articles of Smalkalde of 1537, cité dans Eugen Drewermann, Fonctionnaires de Dieu (p. 647-8). Le livre allemand original a été publié en 1989. Il a été traduit en français par Francis Piquerez et Eugène Wéber, et republié en 1993 par Albin Michel. Voir aussi Canon 10, Session XXIV dans H. J. Schroeder, éditeur, The Canons and Decrees of the Council of Trent (St. Louis : B. Herder, 1941), 182, cité dans Thomas P. Doyle, A. W. Richard Sipe, et Patrick J. Wall, Sex, Priests and Secret Codes : The Catholic Church’s 2000-year Paper Trail of Sexual Abuse, Crux Publishing, 2016.
26.Joseph Ratzinger, Ma vie, Souvenirs (1927-1977), traduit de l’allemand au français par M. Huguet, Fayard, 2005. Cité par Hans Küng dans Mémoires II, Novalis et Cerf, 2010, p. 55.
27.Guy Marchessault, Difficile cohabitation entre sexualité et sacré : les hauts et les bas historiques du célibat ecclésiastique. L’auteur, qui a enseigné à la faculté des sciences sociales de l’Université Saint-Paul à Ottawa pendant 25 ans, m’a envoyé par courriel cet article inédit le 23 février 2020. Une version plus courte de cet article a été publiée dans le quotidien québécois La Presse il y a plusieurs années, a-t-il expliqué dans son courriel.
28.Dans cette enquête internationale, des prêtres, des théologiens, des évêques révèlent que la majorité des clercs ne respecte plus la discipline du célibat. (Extrait de la bande-annonce)
29.Le réalisateur de ce documentaire est Jean-François Poisson.

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