Édition du 26 mai 2020

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États-Unis

Primaires américaines

Entre fin du rêve américain et popularité croissante du socialisme

Les élections présidentielles de novembre 2020 aux Etats-Unis s’avèrent décisives à bien des égards. D’un point de vue global, elles définiront en grande partie, l’orientation que prendra le capitalisme mondial.

photo et article tirés de NPA 29

Soit, dans le cas d’un second mandat de Donald Trump, quatre années supplémentaires d’une politique endurcie de l’America First - guerres commerciales inclues – dans une situation déjà chargée de tensions géopolitiques et d’incertitudes économiques.

Ou, dans un second cas, s’il y a une possibilité pour la bourgeoisie néolibérale de restaurer, quand bien même partiellement, un leadership plus « hégémonique » et consensuel. A condition que l’establishment démocrate puisse imposer la candidature de Joe Biden contre Bernie Sanders et réussisse ainsi à unifier le parti derrière l’objectif de battre Trump.

Jusqu’à l’arrivée du coronavirus aux États-Unis, Trump avait de grandes chances d’être réélu. Les indicateurs économiques au vert continuaient de le favoriser, bien que des tendances à la récession s’annoncent. De plus, il est sorti renforcé de l’échec de la procédure d’impeachment dont il était l’objet. Un échec qui a montré l’appuie sans failles du parti républicain et du noyau dur de la base électorale de l’actuel président.

Au cas où il devrait affronter Sanders, il pourra mettre l’accent sur la dénonciation du « socia-lisme », comme il avait pu le faire dans son discours sur l’Etat de l’Union. S’il devait, en revan-che, affronter Joe Biden, il pourra concentrer sa campagne sur la dénonciation de l’establish-ment en utilisant l’affaire Ucrania dans laquelle est impliqué le fils de Biden. Comme il avait pu le faire en 2016 avec le scandale des mails personnels de Hillary Clinton. Sans manquer bien sûr, de mettre en cause la lucidité mentale de « Sleepy Joe » qui s’est montré assez confus dans les différentes échéances et débats de la campagne.

L’establishment et la résurrection de Biden

L’impression de déjà-vu avec les dernières élections de 2016 est flagrante. Il y a quatre ans, la surprise était venue de la droite dure, incarnée par Trump, et le principal champ de bataille se trouvait au sein du parti républicain (Sanders a, certes affronté Hillary Clinton mais n’est jamais parvenu à mettre en danger son investiture du côté du parti démocrate).

Aujourd’hui, le centre de gravité de la crise politique bourgeoise s’est déplacé vers le parti démocrate, dans lequel s’observe une fracture entre l’aile de l’establishment et l’aile radicale « socialiste ». Cette division témoigne des tendances à la polarisation politique et à la crise de l’hégémonie de la classe dominante, que la crise capitaliste de 2008 avait mis en évidence.

C’est pourquoi, les primaires démocrates se retrouvent au centre de la trame électorale nord-américaine. En effet, ces primaires donnent, en grande partie, les coordonnées politiques déterminantes de la course à la Maison Blanche de novembre prochain.

Si ce fameux « super-mardi » n’a pas mis fin à la compétition, il a largement reconfiguré le paysage électoral. D’abord marquée par la fragmentation du camp modéré et l’ascension régulière du « socialiste démocrate » Bernie Sanders la dynamique de la primaire démocrate se trouve maintenant du côté de Joe Biden, favori dans les sondages pour l’investiture démocrate.

Biden, qui se positionnait jusqu’alors en queue de peloton, a déjoué tous les pronostics. Premièrement en Caroline du Sud (État où le poids de l’électorat afro-américain, qui vote traditionnellement pour le parti démocrate, est fort) puis lors du « super-mardi » où il a gagné 10 des 14 États en jeu. Les métaphores bibliques ont été nombreuses pour expliquer ce retournement inattendu. Cependant, la résurrection de Biden, à la différence de celle de Lazare, n’est pas un miracle. Mais bien le résultat d’une opération politique de l’appareil du parti démocrate.

L’artisan de ce tournant dans la stratégie électorale du parti n’est autre que Barack Obama. De manière discrète et efficace, l’ex-président a utilisé sa popularité (et la nostalgie que certains ont de ses deux mandats) pour discipliner les différentes bureaucraties politiques ainsi que les mouvements sociaux qui gravitent autour de l’aile centre du parti (dont font partie les leaders afro-américains) et unifier le front « anti-Sanders ».

Pour l’instant, l’ancien vice-président dépasse Sanders d’environ une cinquantaine de grands électeurs. Alors qu’en 2016, au même moment de la compétition, Hillary Clinton avait déjà le soutien de près de 200 grands électeurs de plus que Sanders.

De plus, les primaires de certains « swing state », comme le Michigan (qui furent décisives dans le triomphe de Trump), mettront à l’épreuve l’argument de « l’éligibilité » utilisé par Biden et l’establishment contre Sanders. Jusqu’à présent, les enquêtes montrent que le sénateur du Vermont pourrait gagner sur Trump le vote des secteurs de la vieille classe ouvrière industrielle.

De quoi l’establishment américain a-t-il peur ?
L’appareil démocrate et les secteurs concentrés de la bourgeoisie impérialiste, qui inclue les grands médias, feront tout leur possible pour empêcher Sanders d’accéder à la nomination. De la même manière Sanders fera tout son possible pour contenir sa base dans le parti démocrate.

Le candidat commence déjà à faire du pied à l’establishment en revendiquant, par exemple, l’héritage d’Obama et a déjà annoncé que, comme en 2016, il appellera à voter pour Biden si ce dernier parvient à la nomination. Ce pouvoir de cooptation historique du parti démocrate a fini par engloutir le parti des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA), qui, d’une tentative de construction d’un parti de gauche « socialiste » s’est transformé en un collecteur de votes démocrate et joue le jeu du « moindre mal » et de maintenir l’unité contre Trump.

Le problème pour la classe dominante n’est pas Sanders (qui n’est simplement, comme le définissent avec objectivité les analystes politiques, qu’un social-démocrate qui ne propose même pas de fonder un « troisième parti ») mais bien ce qu’exprime sa campagne.

C’est à dire, le tournant à gauche d’une pluralité de secteurs qui incluent les jeunes de moins de 45 ans, les étudiants, les travailleurs précaires et peu qualifié, la communauté latino, les femmes et le mouvement LGBTI, qui adhèrent avec enthousiasme à l’idée d’un vague « socialiste » qui, bien qu’il prenne la forme d’une redistribution radicale des richesses, remet en cause le capitalisme, à la différence du progressisme libéral de centre-gauche.

Ce tournant à gauche est peut-être le phénomène politique le plus visible parmi les change-ments qui ont lieu ces dernières années. Selon un rapport du Bureau of Labor Statistics (BLS) la lutte des classes est à son niveau le plus haut depuis des décennies.

En effet, selon cette agence officielle, en 2019, 425 000 travailleurs ont participé à des grèves dont une grande majorité dans le secteur de l’éducation (grève des enseignants de Chicago, etc.) bien que la grève la plus longue fût celle de General Motors, qui a impliqué 46 000 travailleurs.

Malgré la politique anti-syndicale brutale du patronat et de la complicité des bureaucratie syndicales, les travailleurs de Walmart, McDonalds et d’autres chaînes de restauration rapide se sont organisés dans des syndicats informels. Ces organisations, comme United for Respect (connue comme « Alt labor ») ont été capables de paralyser certains établissements et d’arracher des concessions.

La popularité persistante du « socialisme » dans le cœur de l’impérialisme mondial, surtout chez des jeunes de 18 à 34 ans, se fonde sur une base matérielle concrète. Après une décennie de croissance économique soutenue et un taux de chômage de 3,5% (la plus basse depuis des décennies), selon une étude de Brookings Institution, 44% des travailleurs touchent des bas salaires qui leur permettent à peine de survivre, et doivent s’endetter pour financer l’accès à l’éducation de leurs enfants.

Près de 14 millions ne disposent d’aucune couverture de santé, et ceux qui ont accès à une quelconque assurance paye de plus en plus cher pour des services déficients. Face à la menace des premiers signes du coronavirus, le Washington Post, alertait sur le fait qu’un travailleur sur quatre ne dispose pas de congés payés, et doit donc choisir entre mourir de faim en restant chez lui et aller travailler malade, ce qui augmente de manière exponentielle le risque de contagion.

En résumé, les décennies de néo-libéralisme et la crise capitaliste de 2008 ont enterré le « rêve américain », qui depuis la fin de la seconde guerre mondiale a été le meilleur antidote de l’impérialisme américain pour contrer les idées socialistes. Cela explique que depuis plusieurs années, des enquêtes enregistrent une préférence majoritaire pour le « socialisme », en particulier dans les secteurs les plus jeunes de la population.

Aujourd’hui, la « révolution politique » de Sanders représente probablement la dernière tentative pour contenir cette jeunesse à l’intérieur du parti démocrate. Cependant, les conditions objectives et subjectives, ainsi que les tendances internationales, rendent de plus en plus concrète l’hypothèse d’une radicalisation et d’une recomposition de l’extrême centre. Si cela se confirmait, cette tendance pourrait bien changer radicalement la situation des États-Unis mais aussi celle des exploités du monde entier.

Claudia Cinatti mardi 10 mars

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