Édition du 7 avril 2020

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Asie

Quatre mois après, les oubliés des inondations pakistanaises

Ces flots en furie, 40 fois plus puissants qu’en temps normal, ont ensuite dévalé les pentes dénudées par une déforestation incontrôlée pour s’abattre sur les plaines avant de rejoindre l’Indus, sorte de cordon ombilical qui traverse le pays du nord au sud sur plus de 2 900 kilomètres.

L’aide internationale se fait toujours attendre après les inondations qui ont dévasté le Pays des purs cet été. Pourtant, les besoins sont énormes.
« Mais qu’est-ce que nous avons fait à Allah ? », se lamente Akbar Ali. « Pourquoi ce déluge qui a détruit nos vies en une seule vague ? Est-ce une punition divine ? »

Avant de répondre, le jeune Pachtoun d’une trentaine d’années baisse la tête et pose ses yeux fatigués et noyés par les larmes sur son deuxième fils, un bébé de 2 mois et demi, qui dort paisiblement dans ses bras.

A ses côtés, son autre fils de 10 ans et sa fille de 7 ans. Derrière lui, son épouse, le visage en partie caché sous un voile, est plongée dans un silence de mort.

Akbar Ali, qui a réussi à sauver sa famille des flots ce maudit jeudi de la fin juillet 2010, quand la rivière Swat a dévasté son village perché sur les contreforts de l’Himalaya, se tait, assis en tailleur sur le sol en plastique orange d’une des tentes du camp de la gare désaffectée de Charsaada.

Les inondations, « un châtiment divin »

Le Croissant-Rouge local vient de l’ouvrir pour 1 000 survivants grâce au financement de la Croix-Rouge suisse. Dehors, des dizaines d’enfants jouent dans les allées de ce camp de fortune et sur les rails rouillés tout proches.
Ils savent que les trains ne s’arrêtent plus depuis belle lurette dans cette ville de 100 000 habitants aux allures de gros bourg commerçant, située dans le nord du Pakistan. Plus précisément dans la province de Khyber Pakhtunkhwa, là où les talibans mènent la vie dure aux forces de l’ordre, omniprésentes.

Peshawar n’est qu’à quelques encablures. Tout comme les zones tribales où règnent les fous de Dieu et cet Afghanistan en guerre qu’on peut atteindre après quelques heures de route poussiéreuse, en franchissant la passe de Khyber.
« Oui, ce qui nous arrive est un châtiment divin », finit par dire Akbar Ali qui lève ses deux yeux noirs vers ses invités tout en chassant de sa main gauche l’escadrille de mouches qui tournent autour du nourrisson.

Le montagnard, qui n’est qu’un étranger parmi d’autres dans cette cité régulièrement endeuillée par des attentats suicide des islamistes, explique :
« Nous avons péché. Et Allah, fâché, a déchaîné la nature contre nous. Nous sommes devenus égoïstes. Et violents. C’est pour cela que Dieu nous a punis. »

Alors ce fut le déluge, les plus énormes inondations qu’a connues le Pakistan. « De mémoire d’homme, on n’a jamais vu cela », constate celui qui arrondit ses fins de mois en conduisant des camions sur les routes défoncées et dangereuses des montagnes.

Un bilan humain et matériel catastrophique

En quelques minutes cet été, des ruisseaux de montagne alimentés par les monstrueuses pluies de la mousson se sont transformés en torrents dévastateurs. Rasant ponts et villages. Tuant 1 000 personnes, rien que dans la vallée de Swat, délicieusement appelée la Suisse du Pakistan à cause de ses paysages alpins. Et réduisant des millions de Pakistanais à une pauvreté crasse.
Ces flots en furie, 40 fois plus puissants qu’en temps normal, ont ensuite dévalé les pentes dénudées par une déforestation incontrôlée pour s’abattre sur les plaines avant de rejoindre l’Indus, sorte de cordon ombilical qui traverse le pays du nord au sud sur plus de 2 900 kilomètres.

Le fleuve sacré a alors débordé tout au long de son parcours vers la mer d’Oman, poussant des millions de personnes à chercher refuge sur les hauteurs, les barrages, les canaux d’irrigation et les digues n’ayant la plupart du temps pas tenu.

Trois mois après le début de la catastrophe, le bilan fait froid dans le dos. Selon l’ONU, elle a fait plus de 9,7 milliards de francs suisses (7,2 milliards d’euros) de dégâts.

Elle a détruit et endommagé plus de 10 000 écoles, pas loin de 200 hôpitaux et centres de santé, des milliers de ponts, des routes, des villages entiers ou environ 1,9 million de maisons, alors que la plupart des rivières ont changé de lit.

Parfois en se déplaçant de plusieurs kilomètres, comme ça a été de cas de la rivière Swat, près de la maison de Kazeh, 50 ans, qui tente, à la pelle, d’évacuer les trois à quatre mètres de boue séchée, presque du béton, qui recouvrent encore la cour de sa demeure éventrée par les flots. « Avant les inondations, elle coulait à deux kilomètres de là. Aujourd’hui, c’est à quelques mètres de chez moi. J’ai peur. Mais je n’ai pas le choix. Je n’ai nulle part où aller », dit-il en réajustant son pakol, le chapeau rond que portent les Pachtouns.

Un scénario à la « Apocalypse now »

Plus du tiers du pays a été touché et aujourd’hui encore des régions entières ont les pieds dans l’eau alors que des récoltes entières de riz, de canne à sucre, de maïs, de blé, de coton, ont sombré.

Le bilan humain est lui aussi très lourd : plus de 2 000 morts et 3 000 blessés graves. Mais le plus inquiétant, c’est le nombre de sinistrés plongés dans une misère totale. Ils sont plus de 21 millions sur 176 millions de Pakistanais, dont 12 millions nécessitent encore une aide d’urgence.

« Apocalypse now », titrait en septembre Newsline, le mensuel de Karachi. Des mots trop faibles probablement pour décrire le drame que traverse la puissance nucléaire du sous-continent indien et qui dépasse les autorités pakistanaises. Mais comment pourraient-il en être autrement ?

Comme des millions de ses concitoyens, Akbar Ali a lui aussi tout perdu. Habits, animaux, nourriture, argent, maison, terre. Lui, c’était à la fin juillet. « Tout s’est passé très vite », se rappelle-t-il :
« En quelques minutes, la rivière qui coulait à trois kilomètres a tout emporté. Et quand l’imam du village a donné l’alerte du haut de son minaret, il était trop tard. »

Le jeune paysan a juste eu le temps de se réfugier sur le toit de sa petite bâtisse avec ses enfants et sa femme, alors enceinte de huit mois.
Sous une pluie battante. Par chance, un hélicoptère de l’armée a pu emmener son épouse à l’hôpital de Charsaada, où elle a donné naissance à Akhtar Ali, « notre Moïse », précise son père.

Des survivants qui « tolèrent » les Occidentaux

Depuis, la famille Ali, qui a été chassée de l’école où elle avait dans un premier temps trouvé refuge, attend impatiemment la « Watan card », sorte de carte de solidarité qui lui permettra d’obtenir 20 000 roupies (171 euros) pour reconstruire sa maison.

Et comme des millions d’autres, elle compte aussi sur une aide concrète du gouvernement d’Islamabad, un soutien qui ne vient pas, à la différence de celui de la Suisse dont le drapeau va bientôt flotter sur le vieux bâtiment de la gare de Charsaada, à côté du croissant islamique blanc sur fond vert du Pakistan, promet Muhammad Yousaf Jan, le coordinateur du Croissant-Rouge pour la région.

« Les talibans vont s’étrangler en voyant une croix flotter au vent », sourit cet ancien officier supérieur de l’armée pakistanaise, issu d’une famille noble de la vallée de Swat.

Une bravade dont se moque la population locale. Ce qui compte pour elle, c’est d’être aidée, même si elle se méfie de ces Occidentaux aux habitudes colonisatrices. « On ne vous aime pas. On vous tolère », résume un survivant.
Avec 52 millions de francs, la Suisse est d’ailleurs un des plus gros donateurs après les Etats-Unis (364 millions d’euros), l’Arabie saoudite (186 millions d’euros), la Grande-Bretagne (74 millions d’euros) et l’Australie (52 millions).
Muhammad Ateeb Siddiqui, directeur des opérations du Croissant-Rouge pakistanais, confie :
« C’est une surprise pour nous, mais une bonne. Peut-être que votre pays a des choses à se faire pardonner. Veut-il redorer son blason après l’interdiction des minarets qui est très mal passée ici ? »

Une interprétation que ne veut pas confirmer la Confédération suisse qui tente de tourner cette page. Et pour cause, Berne est en train de négocier son billet d’entrée dans le club des Amis du Pakistan, comme l’a révélé L’Hebdo (21 octobre 2010).

Une organisation qui veut bien appuyer le Pays des purs, mais à condition qu’il chasse Al Qaeda.

« Pas assez de morts » pour mobiliser l’aide internationale

Reste que l’aide étrangère -environ 1,7 milliard de francs, soit 1,2 milliard d’euros- ne suffit pas pour répondre à l’urgence. Stacey Winston, porte-parole du Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), s’inquiète :
« La situation est très grave, la réponse internationale à nos appels est trop lente. »

Pourquoi ? La jeune Américaine, qui sirote un thé au bar du Serena, un des cinq étoiles d’Islamabad situé dans un quartier sécurisé, n’y va pas par quatre chemins :
« L’image du Pakistan est catastrophique. Les donateurs ont peur de la corruption étatique et que leur aide profite aux talibans. Et puis, paradoxalement, à la différence d’un tremblement de terre comme celui qui a dévasté Haïti, il n’y a pas assez de morts et la longévité du désastre est unique dans l’histoire. »

Difficile donc de mobiliser les bonnes volontés de la planète. Surtout pour un pays qui est accusé d’héberger et de protéger Oussama Ben Laden, l’ennemi public numéro un.

Muhammad Ateeb Siddiqui abonde :
« Je peux comprendre les inquiétudes occidentales. Mais je peux vous assurer que nous faisons de notre mieux et que cet argent n’ira pas dans les poches des islamistes. Jamais. »

Choléra, gale, dengue et malaria

Et puis, le temps n’est pas à la politique, mais à l’urgence. Car le temps presse. Dans le nord, l’hiver, rude, approche à grands pas. « Il est important d’offrir un maximum de tentes aux personnes déplacées qui ne peuvent pas rentrer chez elles », s’inquiète Muhammad Youssaf Jan, drapé dans sa shalwar kameez battue par un vent frais.

Akbar Ali confirme, lui qui veut rentrer au plus vite dans son village pour reconstruire sa maison :
« Les températures descendent la nuit près de zéro degré dès novembre. Je ne veux pas passer l’hiver dans une tente. J’ai peur que mes enfants n’y survivent pas. »

Dans le centre du pays, la situation est également critique, mais c’est vers le sud que les regards se tournent désormais.

Non pas à cause du froid -la région se trouve sous le tropique du Cancer- mais de l’eau stagnante qui a transformé la région en un océan parsemé d’îlots où quelques villageois tentent de survivre dans leurs maisons en pisé.
« Nous craignons une épidémie de malaria et de dengue à cause des moustiques. La gale fait des ravages, tout comme la diarrhée », confie Farooq Memon, médecin et directeur des hôpitaux de Hyderabad, 3 millions d’habitants, la deuxième ville de la province du Sindh après Karachi.
Une centaine de cas de choléra ont également été recensés par l’Organisation mondiale de la santé.

Et il reste encore plusieurs centaines de milliers de naufragés qui n’ont reçu aucune ration alimentaire. « On meurt de faim au Pakistan », estime un humanitaire :
« Le gouvernement s’en moque complètement. De toute manière, ce sont les plus vulnérables qui sont touchés, et un Pakistanais sur dix est déjà sous-alimenté. »

« Je me dis que j’aurais dû me laisser emporter par l’eau »
Un enfer que connaît Anwar, 45 ans, qui en paraît 60 tant la peau de son visage a été tannée par le soleil du sud. Ce paysan sindhi vient de trouver refuge dans le camp de Khatta, près de Hyderabad, après trois semaines de marche.
« Avec ma famille [il a cinq enfants], nous sommes restés bloqués plusieurs semaines dans notre village, piégés par l’eau. Mais comme nous n’avions plus rien à manger ni à boire, nous avons tenté notre chance à travers les flots. »

Slalomant entre les brigands des autoroutes qui se sont reconvertis dans le piratage et les serpents d’eau, ils ont pu atteindre la terre ferme.
Depuis, il vit dans une tente « offerte par la Suisse ». Mais il ne va pas bien. Comme les millions de sinistrés qui ne savent pas ce qu’ils vont devenir :
« Je suis triste. Je pleure souvent et je me dis que j’aurais dû me laisser emporter par l’eau. »

Alors comme le Pachtoun Akbar Ali, qui survit à plus de 1 000 kilomètres de là, Anwar attend. Un signe de Dieu. Son pardon peut-être.

Article tiré du site web de rue89.com

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