Tiré de Entre les lignes et les mots
Avec l’aimable autorisation de l’autrice
Mais pour l’heure, on reste dans un certain flou juridique. Des collectivités locales ont vu leur congé menstruel remis en cause par les préfet·es, considérant que les congés de santé gynécologique ne pouvaient ouvrir droit à une « autorisation spéciale d’absence » (prévue pour des raisons familiales et non de santé).
Le phénomène des règles est naturel, mais il reste parfois très difficile à vivre, notamment au travail : douleurs, saignements anarchiques ou si abondants qu’ils conduisent à l’anémie, pathologies associées comme l’endométriose qui touche près de 10% des femmes et dont nous avons déjà parlé dans une chronique précédente.
Des initiatives, pas mais de cadre
Dans les entreprises, des accords égalité professionnelle incluent parfois des mesures en faveur de ce congé, mais pour l’heure, il n’y a aucune harmonisation sur les conditions d’éligibilité, la nécessité d’avoir un certificat médical ou pas… De nombreuses femmes en sont exclues, faute d’accords, notamment dans de petites entreprises ou dans le secteur informel.
Selon la sociologue Aliona Legrand, ce congé est parfois réservé aux femmes souffrant d’endométriose, alors que le délai de diagnostic de cette pathologie est particulièrement long. C’est le cas par exemple de Carrefour – première grande entreprise française à l’envisager, mais de façon limitée. Ailleurs, ce sont les femmes les mieux insérées, souvent dans des emplois support, de bureau ou même cadres, qui en bénéficient en priorité, et non toutes les travailleuses des services, dont les postes ne sont pas télétravaillables.
Des petites structures ont parfois ouvert la voie, comme l’entreprise toulousaine Louis, spécialisée dans le mobilier de bureau, qui permet aux « personnes menstruées » de « poser un jour de congé payé supplémentaire une fois par mois pour se reposer pendant les règles ». Depuis, des collectivités territoriales leur ont emboîté le pas, à l’instar de la Métropole de Lyon, ou encore des universités pour leurs étudiantes, mais pas pour les personnels comme à Angers, Paris-Est Créteil ou Bordeaux.
Pourquoi ces lenteurs dans la mise en œuvre de tels dispositifs en France, alors que ce principe date de 1947 au Japon et qu’il s’étend en Espagne depuis une loi de 2023 ?
Le nombre de bénéficiaires pourrait être explosif, dit-on. Les dysménorrhées, c’est-à-dire des règles douloureuses, concernent effectivement entre 40 et 90 % des femmes menstruées, ce qui en fait le trouble gynécologique le plus fréquent. Or,selon l’historienne Muriel Salle, seules 2,5% des 4 700 agentes de la Métropole de Lyon en ont bénéficié (soit 117 femmes).
Des risques de discriminations et de « rebiologisation » des femmes
De même au Japon ou en Espagne, ce congé est loin d’être systématiquement pris. L’historienne Fanny Gallot et la sociologue Pauline Sellier ont coordonné pour la revue Travail, genre et sociétésune controverse sur ce sujet. Effectivement, au Japon, c’est bien le risque de discrimination au travail qui explique qu’il n’y ait que 0,9% des femmes qui ont pris ce congé en 2019, d’après l’historienne Yuuri Horikawa.
En Espagne, les chercheuses Maribel Blásquez Rodríguez et Miren Guilló Arakistain soulignent que certaines femmes ne souhaitent pas que leurs menstruations soient identifiées, car cela risque de les pénaliser (contrats non renouvelés, harcèlement verbal…). Muriel Salle s’interroge même sur le fait de considérer une telle mesure comme favorable à l’égalité :
« Ne constitue-t-elle pas plutôt un risque du point de vue de l’égalité professionnelle, entretenant l’idée que les femmes ne sont pas adaptées au monde du travail en général, et aux postes à responsabilités en particulier ? »
Des enquêtes à la Métropole de Lyon montrent que certaines agentes ont peur de passer pour des « tire-au-flanc » et que la charge de travail de leurs collègues augmente, générant des tensions dans les organisations du travail.
« Historiquement, la dépréciation des femmes, empêchées par leur corps systématiquement présenté comme dysfonctionnel, n’est pas nouvelle, rappelle Muriel Salle. Elle leur a longtemps fermé l’accès aux responsabilités (sacerdotales, politiques, professionnelles, etc.), la possibilité de faire des études ou de prétendre à l’autonomie. »
Si prévoir des congés pour les règles douloureuses et invalidantes parait une mesure de protection nécessaire, on ne peut nier le risque d’une nouvelle « essentialisation » du corps des femmes, cette référence à la biologie pouvant être instrumentée pour réaffirmer leur infériorité. Les chercheuses espagnoles parlent d’ailleurs d’une crainte que des « stéréotypes de faiblesse » soient associés aux femmes prenant de tels congés.
Imaginer des mesures plus globales pour la santé au travail
Le congé menstruel n’est donc pas forcément la meilleure et l’unique solution. A commencer par le terme à retenir : il paraît plus juste de parler de congé de « santé hormonal » ou congé de « santé gynécologique », incluant ainsi les douleurs, mais aussi les hémorragies, la ménopause ou encore le syndrome prémenstruel et ses impacts sur la santé psychique.
Il convient également d’accompagner un tel congé d’une campagne de sensibilisation. Par ailleurs, des aménagements et des changements dans l’organisation même du travail pourraient compléter voire remplacer un tel congé : un aménagement des horaires de travail devrait être possible, par exemple ; la question du télétravail se pose également, même si des syndicalistes y voient un danger, puisqu’il s’agit de continuer à travailler…
A la Métropole de Lyon, on évoque des « espaces repos » permettant de s’allonger dans la journée, des bouillottes ou encore des postes de travail « assis-debout », de hauteur réglable.
Lors d’un débat organisé par le réseau de recherche « Marché du travail et genre » (Mage) le 9 décembre 2025, la CGT-Bibliothèque nationale de France (BnF) a proposé un congé de santé hormonale à hauteur de vingt jours par an, tout au long d’une carrière, sans délai ni justificatif médical ; un accès aux protections périodiques et à des salles de pause adaptées ; l’organisation de formations sur la santé au travail des femmes.
Le chantier des règles au travail est ouvert, il faut impérativement le poursuivre et l’élargir.
Rachel Silvera, 20 février 2026
Maîtresse de conférences à l’université Paris-Nanterre
Opinion publiée sur Alternatives Economiques
https://www.alternatives-economiques.fr/rachel-silvera/regles-au-travail-aller-au-dela-du-conge-menstruel/00117736
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