Édition du 22 juin 2021

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Histoire

Rousseau : critique de la raison dominante

Par Dimitris Fasfalis – surleseuildutemps.wordpress.com

Rousseau (1712-1778) a été sans aucun doute l’un des piliers de la pensée socialiste avant Marx en France. La politique de Rousseau garde aujourd’hui la même charge explosive qu’en 1762 lorsque l’Émile et le Contrat social étaient condamnés par la bourgeoisie de Genève (entre autres), les deux livres étant jugés « téméraires, scandaleux, impies, tendant à détruire la religion chrétienne et tous les gouvernements » (Jugement de la République de Genève, 1762, cité dans Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, III. Du Contrat social. Écrits politiques, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, p. XVI).

Légende de l’illustration : Carte de sage de trèfle de Rousseau tenant le Contrat social, Paris sous la Révolution en 1794. Source : http://www.gallica.fr.

Il y a plusieurs raisons à cela. En voici une première : Rousseau fournit une critique radicale à la raison savante.

Rousseau trace le chemin d’une émancipation intellectuelle qui se s’inscrit à la fois dans et contre le mouvement des Lumières au XVIIIe siècle. Voici comment il décrit la vocation des Lumières alors que l’Europe demeure, à l’exception de quelques pays, soumise à un ordre établi où l’absolutisme royal est de droit divin, où les privilèges nobiliaires et cléricaux sont naturalisés par la volonté de Dieu, et où les Églises perpétuent leur pouvoir de direction des âmes :

« C’est un grand et beau spectacle de voir l’homme sortir en quelque manière du néant par ses propres efforts ; dissiper, par les lumières de sa raison, les ténèbres dans lesquelles la nature l’avait enveloppé ; s’élever au-dessus de soi-même ; s’élancer par l’esprit jusque dans les régions célestes ; parcourir à pas de Géant ainsi que le Soleil, la vaste étendue de l’Univers ; et, ce qui est encore plus grand et plus difficile, rentrer en soi pour y étudier l’homme et connaître sa nature, ses devoirs et sa fin. Toutes ces merveilles se sont renouvelées depuis peu de Générations. » (J.-J. Rousseau, Discours sur les sciences et les arts, 1750 dans Oeuvres complètes, III. Ecrits politiques, p. 6).

Le développement des sciences et des lettres auquel assiste Rousseau en Europe occidentale au XVIIIe siècle n’est pas sans ambiguïtés cependant. Hommes de lettres, savants et milieux éclairés ne sont pas totalement étrangers à ce qui opprime les hommes, se liant avec l’ordre établi et à la « corruption » du siècle. Leibniz à la cour prussienne, Voltaire faisant l’éloge du roi-philosophe qu’aurait été Frédéric II de Prusse, Diderot au service de Catherine II en Russie, sans mentionner les académies royales diverses qui se développent dans les différentes capitales d’Europe sou patronage royal (la Royal Society de Londres, l’Académie des sciences de Paris) autant d’exemples qui soulignent à quel point les « philosophes » ont souhaité « éclairer » les hommes à travers le « despotisme éclairé », c’est-à-dire en s’alliant avec les monarques absolus de leur temps.

Turgot, à la tête du gouvernement royal de Louis XVI en 1774-76 en fournit une illustration nette. Économiste physiocrate et contributeur à l’Encyclopédie (1751-1765), il échoue dans sa quête de réforme du royaume. La mise en place d’un territoire national unifié, d’une administration royale efficace, d’une fiscalité équitable, le développement rationnel de l’agriculture et des ressources nationales par le commerce et la libre entreprise : autant d’idées réformatrices qui ne seraient appliquées qu’à partir de 1789. De même, ailleurs en Europe, rares sont les cas de réformes profondes réussies par des despotes éclairés. Joseph II échoue d’abolir le servage en Autriche en 1781 face à la résistance de l’aristocratie terrienne.
C’est dans ce contexte qu’il est possible de mesurer la radicalité de la critique rousseauiste du développement des Arts, des Lettres et des Sciences :

« Les Sciences, les Lettres et les Arts, moins despotiques et plus puissants peut-être, étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer dont ils sont chargés, étouffent en eux le sentiment de cette liberté originelle pour laquelle ils semblaient être nés, leur font aimer leur esclavage et en forment ce qu’on appelle des Peuples policés. Le besoin éleva les Trônes ; les Sciences et les Arts les ont affermis. » (J.-J. Rousseau, Discours sur les sciences et les arts, 1750 dans Œuvres complètes. III. Écrits politiques, p. 7).

De sorte que Rousseau estime en effet que la « seule inscription du Temple de Delphes [« connais-toi toi-même] contenait un Précepte plus important et plus difficile que tous les gros livres des Moralistes » (J.-J. Rousseau, premières lignes de la préface au Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1754). Cette critique de la raison savante et lettrée s’inscrit dans un projet de réforme, individuel et collectif, dont la finalité est la vertu et la liberté, en opposition avec la corruption devenue hégémonique.

A l’heure où l’expertise est devenue un levier incontournable dans le gouvernement des hommes, la critique de Rousseau n’est que plus subversive. Derrière les « guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer dont [les peuples] sont chargés », comment ne pas penser aux « grandes écoles » et aux universités prestigieuses qui se trouvent au cœur du processus de production et de reproduction des classes dirigeantes ? Comment ne pas penser aux économistes et à la doxa néolibéraux ? Comment ne pas penser aux cabinets d’audit, aux think tanks et aux intellectuels médiatiques toujours prompts à justifier l’ordre établi sous ses différentes formes ?

Face à cette instrumentalisation de la raison, Rousseau oppose, fidèle au calvinisme de sa cité d’origine [Genève], la lumière intérieure propre à chaque homme. Cette quête de la vérité intuitive, mêlée aux passions du cœur et aux sentiments vécus, magistralement illustrée par les Confessions qui inaugurent le genre autobiographique, est le coeur du projet d’émancipation intellectuelle porté par Rousseau. La « Profession de foi du vicaire savoyard » contenue dans l’Émile (1762) partage ainsi une filiation avec l’idée radicalement démocratique d’une égalité des intelligences au sein du corps politique. Une autre manière de retrouver la critique du magistère des intellectuels sur les subalternes que Jacques Rancière a depuis longtemps mené en partant du moment althussérien du marxisme en France.

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