Édition du 22 juin 2021

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États-Unis

Ce que Bernie (Sanders) doit faire

Joseph M. Schwartz est un vieux routier des campagnes présidentielles de J. Jackson. Il est vice-président de Democatic Socialists of America et professeur de science politique à Temple. N.d.t.i

jacobinmag.com, août 2015

Traduction : Alexandra Cyr

Voici orientations Bernie Sanders doit prendre pour développer campagne puissante radicale inclusive

Parmi supporters Sanders adhèrent mouvement Black Lives Matters interviennent Netroots Nation débat concentre justesse candidature posture artificielle campagne Clinton évitent traiter l’enjeu majeur B. Sanders : comment élargir sa base actuelle constituée de manière tout à fait disproportionnée de progressistes blancs.

Il a judicieusement organisé sa campagne comme une croisade des 99 % contre le 1 %. Pour étendre la portée de sa coalition et construire un réel mouvement pour le changement avec son entourage, il doit gagner la confiance des progressistes de couleur et les intégrer au cœur de sa campagne. Il ne réussira pas à se faire entendre dans les communautés de couleur en ne traitant que des questions politiquement chaudes. Il doit développer un partenariat avec les noirs et les latinos avec qui, comme résident de longue date du Vermont, (un État qui compte une population blanche à 95 %) il a très peu de liens actifs.

Son discours du 25 juillet dernier au Southern Christian Leadership Council, démontre qu’il est capable de dépasser les analyses documentées et passionnées concernant le racisme institutionnel qui mène aux incarcérations de masse, à la brutalité policière et à l’incapacité d’exercer son droit de vote. Il a fait des liens plus que nécessaires entre ce racisme structurel et la réforme sur l’immigration lors de son invitation à une activité de financement le 29 juillet courant.

Pourtant, que ce soit son programme en douze points sur son site sénatorial ou sur celui très officiel de sa campagne présidentielle, aucune mention des enjeux de justice raciale et rien du tout sur les droits des immigrants-es et les droits de la santé reproductive des femmes ; sa lettre d’invitation à l’activité de financement ne dit rien sur ces sujets non plus. Il est clair qu’il défend des politiques progressistes ; il doit donc aller de l’avant en les intégrant dans ses représentations publiques. Ne pas le faire, laisse toute la latitude à Mme Clinton de lui damer le pion et de présenter une fausse image d’elle-même et de ses intentions envers les noirs, les latinos et les féministes à qui elle lance des signaux. Si Bernie Sanders veut atteindre un large support arc-en-ciel pour gagner la nomination démocrate, il doit travailler plus fort et faire preuve d’empathie envers les militants-es noires, latinos, LGBTQs et féministes qui font l’objet de racisme, de sexisme, d’homophobie, de xénophobie, d’exclusion et de violence tous les jours.

Les sondages auprès de la population blanche sont plutôt imprécis à ce stade de la campagne présidentielle. Aucun ne montre que B. Sanders, lors d’une primaire, ne ferait mieux que 9 % chez les membres démocrates de couleur et, au mieux, 5 % chez les Afro américains-es. Par contre, on le situe aux environs de 20 % parmi les Démocrates de race blanche susceptibles de voter aux primaires et près de 50 % parmi les personnes blanches qui se définissent comme libérales ou progressistes. Dans ces sondages, Mme Clinton atteint 60 % d’appui de la part des Démocrates de couleur. Ce bas niveau d’appuis déclarés envers M. Sanders signifie quelque chose pour sa candidature mais n’explique pas tout.

Compte tenu des réalités décrites ici, il est temps que ses partisans-es se saisissent des dix recommandations qui suivent, aillent les déposer à son QG national de campagne et exigent qu’il s’y arrête. Non seulement est-ce une bonne stratégie pour la suite de la campagne, mais cela donnerait à ces partisans-es une meilleure base pour construire des mouvements puissants et diversifiés quand la campagne présidentielle sera terminée.

1- Prendre acte des problèmes,

Parmi les partisans-es enthousiastes de B.Sanders, il s’en trouve qui nient l’existence des problèmes dont je viens de traiter. Mais que ce ne soit que pour des raisons bassement électorales, le candidat devrait les prendre à cœur. La stratégie électorale de Mme Clinton est claire : elle veut gagner le vote des femmes blanches de classe ouvrière, de celles qui se présentent comme des féministes progressistes et veut empêcher B. Sanders de faire une percée chez les noirs-es et les latinos. Elle sait très bien que cet électorat représente 35 % du vote démocrate lors des primaires. En plus, grâce à son capital politique, elle peut gagner les appuis de beaucoup d’élus-es démocrates noirs-es et latinos.

Bernie Sanders doit donc contrer ce pouvoir en faisant en sorte que ses militants-es développent des coalitions locales, sur le terrain, qui intégreront les gens de couleur. S’il ne réussit pas à arriver à une campagne « arc-en-ciel » il peut lui arriver ce que Howard Dean a subi en 2004 : après avoir gagné les appuis de la population blanche, progressiste, éduquée des couches intermédiaires en Iowa et au New-Hampshire, il n’a rien gagné dans les États plus importants qui comptent une grande population de gens de couleur.

2- Embaucher des collaborateurs d’origines diverses et atteindre les gens de couleur,

La politique est faite de confiance et de rapports sociaux. Les discours sur les enjeux si forts soient–ils n’inspirent pas beaucoup d’électeurs-trices et ne développent pas de soutien à l’échelle des circonscriptions. Bernie Sanders doit s’engager dans de sérieuses discussions avec les militants-es noirs-es de gauche qui peuvent l’aider à développer des liens dans leurs communautés. Il a besoin impérativement d’un groupe de solides supporters issus des communautés noires, féministes, latinos et LGBTQs. Il doit insérer des porte-paroles crédibles venant de ces groupes au cœur de sa campagne.

Récemment, le président retraité du syndicat Communication Workers of America, Larry Cohen, s’est porté volontaire à temps plein auprès de l’organisation électorale de M. Sanders. Il a contribué à répandre le slogan : Les travailleurs en faveur de Bernie ! Mais, pour être dans le ton politique admis, B. Sanders doit introduire une personne de couleur ou une femme dans son personnel rapproché. Pendant ce temps, Mme Clinton a une équipe multiraciale équilibrée ; même chose pour ce qui est des femmes. Un tiers de cette équipe sont des gens de couleur, alors que M. Sanders n’en compte que 10 % pour un groupe beaucoup plus restreint, soit 50 personnes.

Il y a un mois, son directeur de campagne a dit qu’il ajouterait de nouveaux éléments qui seraient affectés au développement des liens avec les communautés de couleur et que l’équipe avait récemment nommé un coordonnateur pour cette tâche. Mais il faut faire plus. Les sondages montrent que 25 % des possibles électeurs et électrices de couleur aux prochaines primaires disent qu’ils et elles en savent suffisamment à propos de M. Sanders pour avoir une opinion à son sujet, mais ce sont 80 % des électeurs et électrices Démocrates de race blanche qui tiennent ce discours.

Chez Mme Clinton, 90 % des électeurs et électrices démocrates de couleur disent en savoir assez à son sujet. Le fait est que Bernie Sanders est essentiellement inconnu en dehors de la communauté progressiste blanche. Il doit absolument développer un leadership efficace avec ceux et celles de son personnel et de ses bénévoles qui peuvent le mettre en contact avec leurs vis-à-vis de ces communautés qui sont ouvertes à son message, mais qui doivent l’entendre plus directement.

3- Élaborer un plan et pointer les enjeux clés

Mme Clinton a prononcé des discours précis sur chacun des enjeux suivants : l’incarcération de masse, la brutalité policière, les entraves au droit de vote et les droits des immigrants-es. Ces discours ne présentaient que des solutions néolibérales modérées, par exemple des critères plus flexibles pour les sentences, mais elle a prononcé ces discours devant les membres d’organisations noires et latinos, ce qui a eu pour effet de renforcer leur perception quant à sa résolution et son désir de changer les choses. Avant qu’il ne s’adresse à la Southern Christian Leadership Conference, M. Sanders n’avait fait cet exercice qu’une seule fois, lors d’un discours à la réunion annuelle du Conseil national de La Raza portant sur les droits des immigrants-es.

L’équipe de Mme Clinton est composée d’habiles opportunistes. Il est temps que Bernie Sanders fasse des discours mieux publicisés et portant principalement sur les enjeux qui concernent les publics noirs et latinos. Le discours devant la SCLC devrait n’être qu’un début.

4- Faire un plan pour gagner des appuis après les premières primaires,

Les sondages montrent que la base la plus solide pour M. Sanders se trouve dans les communautés progressistes blanches et principalement chez les jeunes de ces communautés. C’est un bon point de départ, mais le spectre doit être considérablement élargi. Après les primaires du New Hampshire]]Où un sondage de la semaine du 16 août lui donne maintenant une avance de 7 points face à Mme Clinton. N.d.t. et de l’Iowa, il se présentera en Caroline du sud où les Afro Américains-es représentent 60 % de la population. Viendra ensuite le tour du Nevada où les Latinos comptent pour 40 % de la population de l’État. Actuellement, il semble bien qu’il doive développer une stratégie cohérente pour ces États et une autre pour ceux ayant une population plus diversifiée.

5- Ne pas être autant sur la défensive

Si Bernie Sanders veut gagner cette course et construire un mouvement qui mettra à mal le statut quo, son équipe de campagne et ses partisans-es doivent cesser d’avoir des réactions défensives face aux critiques adressées à leur candidat. Spécialement, au sujet du peu de cas qu’il fait dans ses communications à la justice raciale et aux enjeux des droits des immigrants-es. Bien sur, il en dit quelque chose dans ses courtes communications, mais il n’en traite pas franchement et clairement et il n’admet pas que ses collaborateurs-trices aient à faire des efforts conscients pour attirer le vote des gens de couleur. C’est pourtant un impératif moral et une nécessité politique.

6- Tout n’est pas qu’économique,

Le sénateur Sanders détient de solides états de service quant aux enjeux de justice raciale, mais comme les socialistes de race blanche de sa génération, il a inscrit les changements de cette réalité comme les questions de genre, à l’intérieur des politiques économiques. Par exemple, son argument courant sur l’incarcération de masse est de développer le plein emploi qui constituerait le meilleur moyen pour faire diminuer le nombre d’incarcérations. Ici, il doit prendre acte du racisme et plaider pour la fin de la discrimination dans l’emploi. Il est tout à fait possible d’arriver au plein emploi alors que les gens de race noire, les Latinos et les femmes restent prisonniers-ères de postes sous-payés, sans avancement notamment dans le secteur des services.
Bernie Sanders devrait aussi insister sur le fait que la justice raciale est liée à l’économie, mais ne peut être réduite à ce seul facteur. Ses arguments devraient être les suivants :

a) Les jeunes noirs-es de la classe ouvrière et les pauvres de 18 à 30 ans ont 6 fois plus de risques d’être emprisonnés-es que ceux et celles du même statut, mais de la majorité blanche.
b) À cause des règles du marché immobilier et de la discrimination dans l’attribution des hypothèques, la classe moyenne noire vit dans des quartiers plus pauvres que ceux qu’habitent les pauvres de race blanche. Ceux-ci vivent généralement à proximité de la classe ouvrière et de la classe moyenne blanche.
c) Les jeunes noirs-es et latinos sont beaucoup plus sujets-tes à subir la violence policière que les jeunes de race blanche, et ce, à statut socio-économique comparable. Mais les plus démunis et les membres de la classe ouvrière de race blanche subissent plus cette violence que les personnes blanches à revenus plus élevés
.
7- Tirer les leçons du passé,

Le sénateur Sanders doit faire des efforts pour atténuer la perception qu’il est « un social démocrate blanc et que les noirs-es restent dans son angle mort ». Oui, il a été très actif dans le mouvement des Droits civiques (dans les années 1960), mais beaucoup de ces militants-es de race blanche sont devenus-es sourds-es à la montée et à l’importance du Black and Brown Power et aux mouvements féministes. Plusieurs n’ont jamais complètement compris le changement fondamental de conscience qui s’est opéré chez les gens de couleur et chez les femmes quand leur désir d’intégration à la société s’est changé en lutte pour le développement de leur pouvoir.

Si Bernier Sanders décide de vraiment défier Mme Clinton, nous pouvons être certains que les féministes progressistes qui sont dans ce camp en ce moment, le critiqueront sur le peu de cas qu’il fait publiquement des enjeux de genre. Il faut que son équipe de campagne s’organise pour le prémunir contre ces attaques très prévisibles.

8- Écouter,

Beaucoup de personnes qui ont travaillé avec M. Sanders vous diront qu’il est comme Jesse Jackson : il est son premier conseiller et ne tient pas vraiment compte des avis des autres. Sa base électorale doit absolument faire pression pour, qu’avec son équipe, il reconnaisse l’importance de donner sa juste place au racisme, au sexisme et sur l’obligation de diversifier son entourage.

L’équipe de campagne du sénateur ne développera pas un mouvement démocratique capable de défier le capitalisme à elle seule et à notre place. Les militants-es de la base ont donc la responsabilité de construire des coalitions progressistes, multiraciales sur le terrain, localement. Elles pourront soutenir le candidat et poursuivre la lutte après la campagne. Les militants-es qui ont travaillé avec Jesse Jackson se souviennent de leur sentiment de déception en voyant l’effondrement de leur pouvoir politique à la fin de chaque campagne électorale parce qu’ils et elles n’avaient pas réussi à développer une organisation nationale démocratique bien vivante.

9- Interpelez vos adversaires politiques, Démocrates et Républicains-es,

Bernie Sanders pourrait modifier radicalement le ton de la politique américaine. Pour cela, il doit rendre visible les moyens qu’utilisent à la fois les Républicains-es et les Démocrates néolibéraux pour empêcher la classe ouvrière blanche de voir les véritables causes de sa perte de mobilité sociale, à savoir le pouvoir que les entreprises se sont approprié (dans le gouvernement). Les membres des deux partis politiques se servent de l’existence du racisme dans la société, des alertes lancées à propos de la criminalité, de la justice et des politiques d’assistance sociale pour opérer cette diversion.

Les concepts d’assistance sociale, et de crime sont des outils idéologiques que les néolibéraux des deux camps utilisent pour attaquer les vertus des impôts progressifs, les notions de bien public, de mouvement ouvrier et des droits sociaux. Les Républicains, dans leur discours raciste, parlent des « profiteurs-euses » et des « producteurs-trices ». Ils disent aux électeurs-trices de la classe ouvrière blanche que les « profiteurs-euses » sont des gens de couleur et que les « producteurs-trices » ce sont eux, les gens de race blanche qui travaillent fort.

Finalement, M. Sanders ne devrait se priver de critiquer l’ancien Président Clinton. Sa réforme de l’aide sociale et l’augmentation des arrestations pour des crimes mineurs reliés aux drogues qu’il a introduite sont des attaques contre les pauvres et la classe ouvrière de toutes les populations.

10- Ne pas oublier que la race est un enjeu,

Il est indéniable que B. Sanders est de loin plus progressiste que Mme Clinton en regard de la justice raciale, mais son message ne rejoindra pas les électeurs-trices par les simples déclarations de ses partisans-es dans les médias. Il doit travailler avec des militants-es de couleur pour arriver à s’introduire dans ces communautés au sein desquelles il est un nouveau venu.

C’est également tout aussi important qu’il apprenne à présenter ses engagements politiques dans un langage pouvant leur aller au cœur. Les personnes de couleur sont viscéralement convaincues que l’économie et l’oppression raciale sont fondamentalement inter reliées et que le racisme joue un rôle prépondérant dans l’oppression qu’elles subissent et dans la dégradation qui est leur lot quotidien.
Si Bernie Sanders et son personnel le plus proche, principalement originaire du Vermont, ne veulent pas ou ne sont pas capables de se rendre là, ils ne pourront pas mener une campagne présidentielle vraiment nationale au cours des primaires.

Ils doivent absolument travailler sérieusement à ce que les militants-es des communautés de couleur finissent par leur faire confiance. Bernie Sanders y est peu connu, ses prises de position concernant ces communautés au cours de cette campagne et surtout le bilan de son travail constant pour lutter contre le statut quo n’y sont pas présents.

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