Édition du 29 novembre 2022

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Canada

S'opposer aux mensonges et à l'ingérence du Canada en Haïti

Une règle importante mais très rarement évoquée de la politique étrangère canadienne est que plus une nation est dans un état d’appauvrissement, plus ce que les responsables canadiens disent est susceptible d’être éloigné de ce qu’ils font. La principale explication de cet écart entre ce qui est dit et ce qui est fait est que le pouvoir définit généralement ce qui est considéré comme la réalité. Ainsi, plus le déséquilibre de pouvoir entre le Canada et un autre pays est important, plus Ottawa sera porté à travestir ses actions.

Tiré de Spring mag

Par Yves Engler
Traduction Johan Wallengren

Les récents commentaires de la ministre des Affaires étrangères Mélanie Joly sur Haïti en sont un exemple frappant. Au cours de la semaine dernière, Madame Joly a émis des affirmations et des déclarations aussi variées que farfelues sur la Perle des Antilles et le rôle qu’y joue le Canada.

« Gangs haïtiens » et « ingérence russe » : la désinformation canadienne.
Pour ébruiter le problème des gangs en Haïti tout en mettant en sourdine le soulèvement populaire de deux mois contre le chef de l’État sur lequel les États-Unis et le Canada ont jeté leur dévolu, Ariel Henry, Mme Joly a annoncé un plan visant à sanctionner les membres de gangs haïtiens. On voudrait nous faire croire que des jeunes hommes sans le sou qui auraient déjà du mal à quitter leur quartier de Port-au-Prince vont obtempérer du fait qu’on leur enlève la possibilité de faire des emplettes à Montréal.

Dans le même contexte, Mme Joly a laissé entendre que la propagande russe était responsable des troubles en Haïti. Selon la Presse canadienne, celle-ci a déclaré que le Canada essaiera également de lutter contre la désinformation en ligne qui impute aux États-Unis plutôt qu’à la Russie et à son invasion de l’Ukraine la montée en flèche de l’inflation. « La Russie cible l’anti-américanisme radical dont on peut entendre et ressentir les effets dans certaines parties de notre hémisphère, et nous devons dénoncer toutes les formes de mensonges qu’elle diffuse pour susciter des divisions », a-t-elle déclaré. Mais l’hostilité des Haïtiens envers Washington n’a rien à voir avec Moscou : Les troupes américaines ont occupé Haïti de 1915 à 1934 et les cas d’ingérence des États-Unis se sont répétés au cours du siècle dernier.
Lors d’une rencontre sur Haïti qu’elle organisait dans le cadre du sommet de l’Organisation des États américains (OEA) la semaine dernière, Mme Joly a annoncé un « plan pour éliminer la corruption » en Haïti. Il y a eu une réaction sur Twitter venant d’un compte au nom de Jean Jacques Dessalines selon laquelle Ottawa cherche à mettre fin à la corruption en forçant les Haïtiens à traiter avec le régime criminel le plus corrompu de l’histoire d’Haïti, porté au pouvoir, soutenu et protégé par les « amis » d’Haïti. Rappelons que le régime PHTK est responsable du scandale de corruption Petrocaribe (jusqu’à deux milliards de dollars de fonds publics auraient été détournés dans cette affaire).

Lors de la réunion de l’OEA sur Haïti à l’initiative du Canada, Mme Joly a déclaré que les Haïtiens devaient être le moteur de la solution à la crise. Mais le Canada a passé un an à miner la Commission pour la recherche d’une solution haïtienne à la crise (accord de Montana) en soutenant M. Henry (que le Core Group dirigé par les États-Unis et le Canada a désigné par tweet après l’assassinat du président Jovenel Moïse il y a 14 mois).

L’impérialisme canadien

En vue de la préparation d’une éventuelle intervention militaire étrangère, le premier ministre Trudeau a convoqué une réunion sur Haïti aux Nations Unies, et l’ambassadeur aux Nations Unies, Bob Rae, s’est rendu en Haïti et en République dominicaine. Il y a cinq jours, leur marionnette a officiellement demandé une intervention militaire étrangère et le représentant du régime à Washington a spécifiquement demandé l’envoi de forces américaines et canadiennes.
Or, les Haïtiens ont largement rejeté l’idée d’une nouvelle mission étrangère, appelant par dérision la MINUSTAH (Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti) - qui a occupé la nation des Caraïbes pendant 13 ans après un coup d’État soutenu par les États-Unis, la France et le Canada - MINUPAH (Mission des Nations Unies pour la protection d’Ariel Henry).

En 2004, Ottawa a aidé à renverser le gouvernement élu d’Haïti et a ensuite soutenu un régime parachuté qui a tué des milliers de personnes. Officiellement, cependant, Ottawa « aidait » le pays assiégé dans le cadre de la mission des « Amis d’Haïti ». Ajoutons que la facture du travail de sape de la démocratie haïtienne, y compris les salaires des hauts fonctionnaires du gouvernement putschiste et la formation des policiers acteurs de la répression, a été largement payée par l’« aide » du Canada à ce pays.

Le contraste entre la rhétorique des officiels canadiens et l’attitude des Haïtiens est éclairant. En Haïti, des activistes dénoncent régulièrement l’impérialisme canadien, font circuler des mèmes ciblant le Canada et marchent sur l’ambassade du Canada. Même des journalistes haïtiens bien en vue soulèvent des questions que les médias canadiens considéreraient comme à teneur conspirationniste. Il y a trois jours, le directeur de l’information de l’institution Le Nouvelliste, Roberson Alphonse, alors qu’il interrogeait l’ambassadeur du Canada en Haïti, Sébastien Carrière, s’est exprimé ainsi : « Ici, il y a une thèse. La communauté internationale a nommé M. Henry à travers un tweet, là, elle lui donne un appui inconditionnel et quelque part ce qui s’y passe participe d’un plan pour qu’il y ait une intervention étrangère. ». Il y a un mois, M. Alphonse s’est adressé en ces mêmes termes à l’ambassadeur du Canada à l’ONU, Bob Rae.

Les deux diplomates canadiens ont rejeté ces supputations, les dénonçant comme absurdes. Reste que ces propos sont beaucoup plus raisonnables que les absurdités avancées par Mélanie Joly concernant le rôle du Canada en Haïti.

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