Édition du 12 mai 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le Monde

Sánchez et ses alliés désignent « l’ennemi » : milliardaires, spéculateurs, tecno-oligarques et Donald Trump Sommet progressiste de Barcelone

— Sánchez, Lula et Sheinbaum appellent à réformer l’ONU face à Trump

Le 18 avril 2026, plus d’une vingtaine de chefs d’État et de gouvernement progressistes se sont réunis à Barcelone sous l’égide de Pedro Sánchez pour la quatrième Réunion en défense de la démocratie. Le reportage d’Aleix Moldes et Cristina Mas restitue les engagements pris — réforme de l’ONU, candidature d’une Latino-Américaine au secrétariat général, fonds onusien pour la reforestation proposé par Sheinbaum, gouvernance numérique — et les lignes de fracture : plusieurs participants refusent l’étiquette « anti-Trump » alors même que le bloc désigne milliardaires, spéculateurs et tecno-oligarques comme les « ennemis » de la démocratie ; María Corina Machado, prix Nobel de la paix 2025, s’est pour sa part rangée à Madrid aux côtés du Partido Popular. [AN]

19 avril 2026 | tiré d’Europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78572

Barcelone. Donald Trump est multimillionnaire, magnat de l’immobilier, il a des intérêts directs dans les entreprises technologiques et… il est Donald Trump. Le président des États-Unis incarne à lui seul toutes les caractéristiques de « l’ennemi » que la gauche réunie à Barcelone ce week-end a désigné, avec Pedro Sánchez pour hôte, qui s’est érigé en référent du mouvement progressiste international. « Quand nous, socialistes, gouvernons, les États ne s’agenouillent pas devant les élites : nous les remettons à leur place », a-t-il lancé pour clore les sommets du week-end devant les 6 500 personnes qui remplissaient le pavillon 8 de la Foire de Barcelone. L’engagement du dirigeant espagnol, partagé par les chefs d’État et de gouvernement réunis à ses côtés, est de « résister » à la poussée de l’extrême droite, mais aussi de « construire » ensemble un nouveau monde multilatéral. « Nous ferons plier le bras de ceux qui se croient intouchables. Aux milliardaires qui exploitent les gens et jouent avec l’avidité ; aux spéculateurs qui jouent avec les économies et les logements des gens ; et aux tecno-oligarques qui se remplissent les poches au détriment de la santé des démocraties et de la santé mentale de nos jeunes », a réaffirmé Sánchez [1], entonnant depuis la scène le « Non à la guerre » repris par toute la salle.

Le président espagnol s’était fixé pour objectif de faire de Barcelone la ville anti-Trump par excellence et, depuis vendredi, avec la rencontre bilatérale Espagne-Brésil, jusqu’à ce samedi, il a été le grand protagoniste. « Merci, président Sánchez », ont répété tour à tour les invités aux trois forums qui, en parallèle, ont réuni partis, gouvernements et militants socialistes et progressistes du monde entier. Le temps fort du week-end était programmé samedi matin. Plus d’une vingtaine de gouvernements ont participé à la IVᵉ Réunion en défense de la démocratie, qui s’est tenue en parallèle de la Global Progressive Mobilisation, le sommet socialiste. Le président brésilien, Luiz Inácio Lula da Silva, était l’invité vedette, aux côtés de la présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum [2] — qui a invité Sánchez au Mexique, signe de l’amélioration des relations entre les deux États — et du président colombien, Gustavo Petro. Les présidents de l’Uruguay, d’Afrique du Sud, de Lituanie, d’Irlande, d’Albanie, de la Barbade et du Cap-Vert complètent la liste des chefs d’État ou de gouvernement. Vice-présidents et ministres d’Allemagne, du Royaume-Uni, du Ghana, d’Autriche et du Botswana y ont également pris part, ainsi que les ambassadeurs de près d’une vingtaine de pays.

« La démocratie ne peut pas être tenue pour acquise », a averti Sánchez. À ses côtés, l’ancien président chilien Gabriel Boric a ajouté que « la démocratie n’est pas l’état naturel des choses ». Et si elle est en danger, disent-ils, c’est que quelqu’un la menace. Donald Trump et Benjamin Netanyahu — certains, comme Sánchez, y incluent Vladimir Poutine — se seront sentis visés. La solution, encore très indéterminée, implique de « réformer les Nations unies », à commencer par le fait que, pour la première fois de leur histoire, elles soient dirigées par une femme.

Trump n’a pas pu se retenir et, une fois de plus, il a offert à Sánchez ce dont ce dernier a besoin : un ennemi qui le prenne en considération. « Quelqu’un a-t-il vu à quel point l’Espagne s’en sort mal ? Ses chiffres financiers, en plus du fait qu’elle ne contribue presque en rien à l’OTAN ni à sa défense militaire, sont absolument horribles. Triste à voir !!! », a écrit le président des États-Unis sur son réseau social Truth.

« Attaques contre le système multilatéral ; tentatives de contestation des règles du droit international ; dangereuse normalisation du recours à la force ; inégalité et désinformation » : tels sont, selon Sánchez, les principaux « périls » auxquels se heurte le système démocratique [3]. Le défi consiste à passer du diagnostic partagé à l’action, et c’est là qu’intervient le plan de réforme de l’ONU. Le gouvernement espagnol soutiendra la candidature d’une femme latino-américaine au poste de prochaine secrétaire générale. « C’est une question de justice et aussi de crédibilité. » Deux des candidates remplissent la condition d’être à la fois femme et latino-américaine : l’ancienne présidente chilienne Michelle Bachelet — qui n’a pas l’appui du nouveau président de son pays — et l’ancienne vice-présidente du Costa Rica Rebeca Grynspan. Les deux hommes avec qui elles sont en concurrence sont l’ancien président du Sénégal Macky Sall et le diplomate argentin Rafael Mariano Grossi [4].

Dans un discours enflammé pour clore la rencontre, Lula da Silva a souligné que les États réunis à Barcelone ne cherchaient pas à « créer une nouvelle Internationale », mais simplement à parler de « multilatéralisme », parce que c’est un sujet dont, assure-t-il, « on ne peut pas discuter aux Nations unies ». « Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui l’ONU ne représente plus ce pour quoi elle a été créée. Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité [les États-Unis, la Russie, la France, le Royaume-Uni et la Chine] sont passés de garants de la sécurité mondiale après la Seconde Guerre mondiale à seigneurs de la guerre. » Le président sud-africain Cyril Ramaphosa a demandé que l’Afrique dispose elle aussi d’un siège au Conseil de sécurité.

Renforcer le multilatéralisme

De la rencontre de ce samedi sortent plusieurs engagements : le renforcement et la reconfiguration du multilatéralisme, menacé par l’impérialisme de la Russie et des États-Unis ; la gouvernance numérique, pour réguler les entreprises technologiques à l’échelle mondiale ; et un agenda démocratique fondé sur des réponses citoyennes en matière de justice sociale, de cohésion, d’égalité des chances, de participation des jeunes, d’égalité de genre et d’inclusion. « Le véritable risque, c’est que la démocratie se vide de l’intérieur pendant qu’on l’attaque de l’extérieur », a averti Sánchez. « Nous croyons en un ordre fondé sur des règles, sur la coopération et sur des institutions légitimes, mais nous savons aussi que le système multilatéral doit se renouveler d’urgence pour refléter la réalité du monde du XXIᵉ siècle », a ajouté le président espagnol.

La présence de la présidente mexicaine a constitué l’une des nouvelles marquantes de l’événement et témoigne du dégel des relations avec l’Espagne. Elle et Sánchez se sont rencontrés en bilatérale une fois le sommet terminé. La « lutte permanente pour la paix » dans un monde « blessé par la guerre et l’inégalité » fait l’objet d’une proposition concrète de la présidente mexicaine : que les Nations unies parrainent un nouveau fonds pour la reforestation mondiale financé par 10 % de l’argent aujourd’hui consacré à l’armement.

En général, les dirigeants politiques ont préféré se démarquer de l’étiquette antitrumpiste, certains avec plus de véhémence, comme le ministre de la Justice de la République dominicaine, Antoliano Peralta — qui a souligné que s’il pensait que c’était un sommet anti-Trump, il « ne serait pas venu » —, et d’autres, comme Petro, en niant simplement qu’il s’agisse d’un sommet « à l’encontre » et en défendant le caractère constructif de la rencontre. « Tant l’agression contre l’Iran que l’extension de la guerre au Moyen-Orient font partie des pires décisions qu’ait prises un gouvernement, au-delà du génocide à Gaza », a-t-il dénoncé, en référence aux États-Unis et à Israël. Lula a été encore plus clair : « Nous n’aimons pas les empereurs qui se prennent pour les rois du monde. » Le président brésilien a insisté sur le fait qu’« individuellement » les États « n’ont pas d’issue » et qu’« aucun pays, aussi grand soit-il, ne peut imposer ses règles aux autres » [5].

Présents et absents

Après New York (à deux reprises, dans le cadre de l’ONU), Santiago du Chili et maintenant Barcelone, le prochain sommet En défense de la démocratie a déjà sa destination : ce sera le Mexique. Par rapport au sommet de septembre dernier à New York, les représentants d’Espagne, du Brésil, du Mexique, de Colombie, d’Uruguay, d’Albanie, du Cap-Vert, du Guatemala et de Norvège, ainsi qu’un représentant de l’ONU, ont fait le déplacement — António Costa, président du Conseil européen, avait également été annoncé, mais il n’a finalement pas figuré sur la photo de famille. Les nouveaux pays qui ont rejoint ce groupe en défense de la démocratie sont l’Allemagne — avec le vice-chancelier Lars Klingbeil —, le Royaume-Uni — avec le vice-Premier ministre David Lammy —, la Lituanie — avec la Première ministre Inga Ruginiené —, l’Irlande — avec la présidente Catherine Connolly —, l’Afrique du Sud, l’Autriche, la Barbade, le Botswana, le Ghana, l’Australie, la Slovaquie, la Namibie et la République dominicaine. Même si l’ancien président Boric était présent, le nouveau gouvernement de José Antonio Kast a quitté le groupe, et n’ont pas davantage participé la Bolivie, le Honduras, le Sénégal ni Saint-Vincent-et-les-Grenadines.

Le Venezuela n’y est pas et, si elle finit un jour par gouverner le pays, la prix Nobel de la paix María Corina Machado n’y sera pas davantage, c’est désormais acquis [6]. Elle s’est jetée dans les bras du Partido Popular (PP, droite espagnole), vendredi avec Alberto Núñez Feijóo et samedi avec Isabel Díaz Ayuso, et a refusé de rencontrer Sánchez. « Ce qui s’est passé ces dernières heures à Barcelone démontre que cette réunion [avec Sánchez] n’est pas opportune », a-t-elle déclaré ce samedi. « Je crois que les faits ont confirmé ce que j’avais précédemment exprimé. »

Aleix Moldes et Cristina Mas sont journalistes au quotidien catalan Ara. Aleix Moldes est chef du service politique du journal. Cristina Mas, diplômée en journalisme de l’Universitat Pompeu Fabra et en histoire contemporaine de l’Universitat Autònoma de Barcelona, est spécialisée sur l’aire méditerranéenne et a signé en 2025 l’ouvrage Palestina des de dins (Ara Llibres).

P.-S.
https://www.ara.cat/politica/reformar-l-onu-front-putin-trump-recepta-sanchez-socis_1_5711043.html

Traduit du catalan et notes pour ESSF par Adam Novak

Notes

[1] Jaime Pastor, « Espagne. Face au scandale Santos Cerdán, la chute du sanchisme ? », Europe Solidaire Sans Frontières, juin 2025. https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75399

[2] Viri Ríos et Humberto Beck, « Le Mexique de Morena : une source d’inspiration pour la gauche ? », Europe Solidaire Sans Frontières, novembre 2025. https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77742

[3] Jaime Pastor, « Vers un (dés)ordre impérial d’un nouveau type », Viento Sur / Europe Solidaire Sans Frontières, 2025. https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article73810

[4] Rafael Mariano Grossi est directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) depuis 2019.

[5] Patrick Bond, « Dissiper le mythe multipolaire », Europe Solidaire Sans Frontières, 2025. https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76169

[6] Opposante vénézuélienne à Nicolás Maduro, fondatrice et coordinatrice nationale du parti Vente Venezuela, María Corina Machado a reçu le prix Nobel de la paix 2025 ; elle avait été déclarée inéligible lors de la présidentielle vénézuélienne de 2024 et a soutenu la candidature d’Edmundo González.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Le Monde

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...

Abonnez-vous à la lettre