Édition du 20 septembre 2022

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Solidarité internationale et internationalisme

Cette semaine s’est tenue à Montréal l’assemblée annuelle de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale, l’AQOCI. C’est un regroupement large d’organismes qui sont impliqués dans le domaine, ce qui va des grosses ONG de type CECI, Développement et Paix ou OXFAM en passant par les agences humanitaires et jusqu’aux groupes qui font surtout un travail d’éducation populaire. C’est une galaxie qui comprend également des associations écologistes, des fondations, des groupes actifs dans l’économie sociale et même les syndicats, actifs via le CISO, un organisme créé par les centrales syndicales.

Le Sommet des peuples

L’AQOCI de même que plusieurs de ses groupes-membres ont connu une période faste dans les années 1990-2000, notamment en se joignant à la grande lutte engagée contre la tentative du Canada et des États-Unis d’imposer leur terrible projet de la ZLÉA. En avril 2001 à Québec, le Sommet des peuples des Amériques organisé par les syndicats, la FFQ, les groupes étudiants et les ONG avaient non seulement mobilisé plus de 50 000 personnes, mais cela avait été l’occasion de sortir les questions internationales d’un cercle restreint d’agences spécialisées. En plus, ce Sommet avait été l’occasion de construire des liens serrés avec des mouvements de plusieurs pays, notamment le Brésil, le Chili, l’Argentine, Cuba et d’autres, y compris les États-Unis… et le Canada dit-anglais. Sans se pêter les bretelles, tout le monde avait été assez impressionné devant la capacité des organisations québécoises en termes d’organisation, d’appui public, de créativité.

Transition

Lors de cette initiative, plusieurs mouvements québécois sont passés à une autre étape. Avant et depuis longtemps, il y avait la solidarité internationale, c’est-à-dire l’idée qu’il est important d’aider et même de s’entraider, que nous avons une responsabilité commune et solidaire. D’une certaine manière, ce sentiment avait été disséminé au Québec par la tradition catholique, y compris sa partie « gauche », laquelle avait travaillé fort pour sortir l’idée de l’aide du misérabilisme et du strictement caritatif. Plusieurs « curés rouges » comme l’infatigable Jean Ménard ont pendant plusieurs années côtoyé les mouvements populaires d’Amérique latine et quand ils sont revenus au Québec, ils ont introduit les nouvelles générations aux réalités complexes des luttes et des mouvements au Chili, au Nicaragua et à Cuba, notamment.

Plus tard et notamment lors du Sommet des peuples, des mouvements populaires ont transformé en partie au moins cette solidarité en « internationalisme », aidés dans ce passage par des groupes comme Alternatives. L’idée est basée sur le fait que la lutte populaire est internationale de manière « organique », intrinsèque. La solidarité n’est pas un « ajout », ou un sentiment de compassion ou d’amitié, mais quelque chose qui est dans le « code génétique » de la lutte populaire. Cette vision avait été partagée à l’époque des grandes Internationales qui avaient tenté entre la fin du dix-neuvième et le début du vingtième siècle, de construire des stratégies réellement internationales, devant la réalité d’un capitalisme réellement international. Au Québec, la figure du médecin Norman Béthune est associée à cette tradition. Plus tard dans les années 1960-70, l’idée a rebondi en Amérique latine, en Afrique et en Asie, à l’effet qu’un grand « front anti-impérialiste » était requis pour changer le monde.

L’altermondialisme

Depuis le Sommet des peuples, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. De formidables mouvements populaires ont surgi d’un bout à l’autre de la planète, non seulement en Amérique latine où ils avaient une longueur d’avance, mais partout sur tous les continents. La nature, l’étendue et les capacités de ces mobilisations ont changé, pour le mieux généralement. Le néolibéralisme sous ses diverses formes a été délégitimé. Le pouvoir a basculé, surtout en Amérique latine, ce qui n’est pas rien. Pas un jour ne se passe sans que les multitudes confrontent les systèmes pourris, à Istanbul, Bangkok, Barcelone, Johannesburg, Rio, jusqu’aux États-Unis et à la Chine !

Certes, le 1 %, de par son habile utilisation de la répression et de l’hégémonie, réussit à « tenir le coup ». Je reste cependant convaincu que notre humanité est enceinte d’une grande transformation, qu’il y lentement et sûrement une nouvelle perspective qui s’ébauche sous le « label » vaste et multiple de l’altermondialisme, qui est une manière de repenser le monde au-delà du capitalisme, en intégrant aux luttes et aux mouvements populaires les belles valeurs du féminisme et de l’écologisme. Pour autant, je reste prudent et alerte, car tant de choses peuvent survenir. Je crains notamment que poussés le dos au mur, les dominants se retournent davantage vers les bonnes vieilles tactiques de la militarisation, du racisme, de l’idéologie du tout-le-monde-contre-tout-le-monde, comme on le voit depuis quelques années, en particulier dans un certain pays qui s’appelle le Canada et sous l’égide d’une certaine personne qui s’appelle Stephen Harper.

La lutte continue

Aujourd’hui plusieurs ONG dont les associations qui se retrouvent dans l’AQOCI continuent leur travail, même si le co-financement qui venait de l’État fédéral et qui avait été arraché après des années de revendications est réduit comme une peau de chagrin. C’est dans le plan de match de Harper de détruire les ONG, comme il l’est d’en finir avec Radio-Canada, l’assurance-maladie, l’éducation post-secondaire accessible, et tout le reste. Il restera dans le répertoire néoconservateur des groupes évangéliques et d’autres larbins de circonstances pour aller porter la « bonne parole » dans le cadre d’opérations militaristes ou encore pour promouvoir les entreprises minières canadiennes qui pillent et volent les peuples.

Mais le plus important n’est pas là. Grâce à l’altermondialisme, la solidarité et l’internationalisme font bon ménage. Des maillages sont tissés entre des mouvements populaires de toute la planète, comme on le voit à partir de la Marche mondiale des femmes, Via Campesina (regroupement international de paysans), également avec le Forum social mondial et ses projections comme le Forum social des peuples, qui aura lieu à Ottawa les 21-24 août prochains. D’ailleurs cette semaine à Sarajevo (Bosnie), des milliers de jeunes du monde (y compris une cinquantaine du Québec) sont réunis pour discuter des stratégies à mettre en place pour résister à la militarisation du monde dans laquelle veulent nous précipiter les dominants, comme ils l’avaient fait en 1914 (la Première Guerre mondiale avait dans un sens commencé à Sarajevo). Nous voilà non seulement « branchés » sur le monde comme jamais auparavant, mais engagés à fond dans l’articulation des luttes, le partage des analyses, l’échange d’expériences concrètes.

Le chemin de la solidarité passe par Montréal-Nord

Ce nouvel internationalisme s’exerce entre les peuples de diverses nations et États, mais à l’intérieur des frontières également. Dans notre monde « mondialisé », plus de 400 millions de personnes sont en mouvement. Ces personnes qui abondent dans nos grandes villes viennent d’ « ailleurs » et en même temps, ils sont d’ « ici ». Ils constituent une partie essentielle d’une nouvelle humanité, on pourrait presque dire, de « nouvelles nations » qui s’échafaudent sous nos yeux. Les dominants, et leurs intellectuels et politiciens mercenaires, font ce qu’ils peuvent pour ostraciser, profiler, diaboliser les immigrants-es. Des parties de la population sont sensibles à ces discours de la haine, car dans leur détresse, ils viennent à penser que le dépanneur chinois au coin de la rue ou la travailleuse du CPE portant le voile, sont responsables de leurs malheurs, plutôt que les voleurs en cravate qui contrôlent les institutions du capitalisme. Toute concession à ce discours de la haine est inacceptable. Il faut sans relâche résister à l’idée que les « autres » appartiennent à des « civilisations inférieures », intrinsèquement « barbares », comme cela est projeté avec le courant de l’islamophobie ou encore avec un « néo-racisme » qu’on voit apparaître, notamment contre les Autochtones et les populations racisées. Aujourd’hui, la solidarité et l’internationalisme, c’est aussi avec les luttes de Montréal-Nord que cela se passe.

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