Édition du 24 mai 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débats : quel soutien à la lutte du peuple ukrainien ?

Soutien à la résistance du peuple ukrainien et livraisons d’armes

Parmi les forces qui se réclament de l’anti-impérialisme en général et de la révolution en particulier, il y a un large consensus pour condamner l’invasion russe de l’Ukraine, pour exiger que la Russie arrête cette guerre, pour soutenir le peuple ukrainien et pour refuser une escalade entre la Russie et l’OTAN qui conduirait à une guerre mondiale, avec le risque nucléaire. Il y a débat en revanche sur la question de la livraison d’armes à l’Ukraine et sur celle des sanctions contre la Russie, et Contretemps a souhaité faire entendre sur ces points – et d’autres – des analyses différentes voire opposées1. Dans cet article, Luc Raisse défend l’idée qu’il est juste de soutenir ces deux revendications.

22 mars 2022 | Contretemps.eu

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Le principe de départ est que notre solidarité anti-impérialiste va aux peuples opprimés et attaqués par les puissances impérialistes quelles qu’elles soient. Or le peuple ukrainien est un peuple déjà dominé (à la fois par les Russes et surtout désormais par les Occidentaux) qui se fait agresser par la puissance impérialiste (au sens politique du terme) qu’est la Russie. Le fait que, ces dernières années, la majorité des attaques militaires contre des peuples dominés aient été menées par des puissances impérialistes occidentales, États-Unis en tête, mais aussi France, Angleterre et autres pays de l’Union européenne (Irak, Serbie, Afghanistan, Afrique…), ne peut pas impliquer qu’on soit moins ferme quand il s’agit de la Russie, au motif que cette puissance capitaliste et impérialiste subit elle aussi, depuis la chute de l’URSS, la pression des Occidentaux et notamment de l’OTAN.

Des camarades s’indignent qu’on puisse soutenir la livraison d’armes à l’Ukraine en estimant que cela reviendrait alors à soutenir notre propre impérialisme, l’OTAN et l’UE en général, puisque ce sont eux qui les livrent et qu’ils le font évidemment non par amour du peuple ukrainien, mais dans leur propre intérêt (pour achever d’intégrer l’Ukraine dans leur giron et pour contrer l’expansionnisme russe). Mais, d’une part, des révolutionnaires qui ont toujours dénoncé les agressions des impérialistes occidentaux (évidemment de loin les plus nombreuses à l’échelle mondiale, historique et récente) ne peuvent pas sérieusement passer pour des soutiens de ces mêmes impérialistes et n’ont pas besoin de prouver qu’ils ne le sont pas, au motif que par hasard, dans une situation particulière, une de leurs revendications converge avec celle des impérialistes. Trop de camarades ont en fait plus peur de donner cette impression (voire des noms d’oiseaux que pourraient leur lancer d’autres groupes…), que de se tromper dans la façon de soutenir le peuple ukrainien – qui subit pourtant quant à lui non des insultes, mais des bombes.

D’autre part, contrairement à ce que fait croire le raisonnement « campiste », il n’y a pas que deux camps dans une guerre, mais il y en a plusieurs et il peut se trouver que les intérêts de plusieurs camps se rejoignent ponctuellement. Cela ne justifie évidemment pas une alliance : c’est simplement un fait. Ainsi, les camarades qui condamnent l’envoi des armes et les sanctions ne sont évidemment pas pour autant dans le même camp que la dictature capitaliste chinoise ou que le candidat français d’extrême droite Éric Zemmour, qui soutiennent eux aussi ces positions.

De même, le fait de soutenir les sanctions contre les dirigeants russes et l’envoi d’armes au peuple ukrainien n’implique évidemment aucun soutien aux puissances impérialistes occidentales qui mettent (partiellement) en œuvre ces mesures, mais se justifie par la légitimité d’aider concrètement la résistance du peuple ukrainien. Ce n’est donc pas contradictoire avec l’indispensable dénonciation des impérialistes occidentaux : avec le rappel de leurs nombreuses guerres contre tant de peuples partout dans le monde ; avec la mise en évidence du fait qu’ils essaient de redorer leur blason « démocratique » après leurs fiascos en Irak, en Afghanistan ou au Sahel ; avec le rappel du contraste entre leur accueil humanitaire des réfugié-e-s ukrainien-ne-s aujourd’hui et leur refus scandaleux d’accueillir les réfugié-e-s syrien-ne-s hier ; avec l’opposition radicale au fait qu’ils saisissent l’occasion de cette guerre pour relancer l’Union européenne et le militarisme, en rivalisant de discours bellicistes et en chantant à longueur de journées l’éloge de l’OTAN – dont nous voulons au contraire sortir…

Mais, quand une puissance impérialiste attaque militairement un peuple dominé et que la guerre ne peut pas être arrêtée, notre tradition politique (malheureusement oubliée par la plupart des organisations qui se revendiquent du trotskysme) est d’être avec la résistance de ce peuple, donc pour la défaite de la puissance impérialiste, considérée alors comme le « moindre mal »2. Ainsi était-il juste que les révolutionnaires contribuent à la défaite française en Indochine et en Algérie, à la défaite états-unienne au Vietnam et plus récemment en Irak et en Afghanistan, à la défaite de l’URSS des années 1980 en Afghanistan (même si le mieux aurait évidemment été de pouvoir empêcher ces guerres en stoppant l’impérialisme). Or le soutien au peuple opprimé et la ligne de la défaite de l’impérialisme impliquent nécessairement le soutien à la lutte armée du peuple qui résiste et à des actions pouvant entraver l’agression militaire de l’impérialisme.

C’est pourquoi les révolutionnaires n’ont pas dénoncé le fait que le peuple algérien, dans sa guerre de libération contre la France (une fois que cette guerre était devenue un fait inévitable), se fasse fournir des armes par tous les moyens – non seulement de la part de l’URSS, mais aussi de la part des États-Unis (via la CIA et le Maroc). De même, si Saddam Hussein s’est fait fournir des armes lorsque les Etats-Unis ont attaqué son pays en 1991 ou en 2003, c’était tout à fait juste. La principale différence d’alors avec la situation actuelle, c’est qu’aucun pays ou presque n’avait voulu livrer des armes à l’Irak, ou en tout cas ne l’avait assumé, tout simplement par crainte d’être à son tour victime des représailles des États-Unis et de leurs alliés. De plus, il se trouve que, cette fois, c’est un impérialisme régional qui attaque un pays dominé et que la principale coalition impérialiste du monde le conteste au point d’envoyer des armes au peuple agressé. Mais le fait que l’OTAN et l’UE fassent cela dans leurs propres intérêts ne change rien à la légitimité de la résistance armée du peuple ukrainien, et ne devrait donc pas nous empêcher de soutenir qu’il reçoive des armes.

Des camarades arguent aussi que le régime de Zelensky est bourgeois et pro-OTAN, en un mot qu’il ne mérite pas qu’on le défende. Mais le soutien aux peuples victimes de l’impérialisme et à leur résistance n’est pas conditionné au type de régime qu’ils subissent, mais « inconditionnel ». Le soutien à la résistance du peuple irakien n’a évidemment jamais signifié un quelconque soutien à Saddam Hussein, le soutien à la résistance du peuple afghan n’a jamais signifié un soutien aux Talibans, etc. De même, le soutien au peuple ukrainien ne signifie aucun soutien à son gouvernement dirigé par Zelensky : même si celui-ci, contrairement à Saddam Hussein et aux Talibans, a été élu dans le cadre d’un régime démocratique bourgeois, et même s’il se montre indéniablement courageux (il est pour le moment comparable à De Gaulle, et même à un De Gaulle qui ne se serait pas réfugié en Angleterre, et non à Pétain !), il n’en est pas moins un représentant de la bourgeoisie ukrainienne ; or celle-ci, après s’être constituée dans les années 1990 en pillant la propriété d’État comme dans toute l’ex-URSS, s’est finalement tournée vers les Occidentaux pour faire prospérer ses affaires, et c’est évidemment cette ligne que Zelensky a mise en œuvre.

On objecte aussi que la livraison d’armes à Zelensky revient à renforcer son armée (y compris ses secteurs nazis), qui a réprimé hier une partie du peuple ukrainien et le réprimera sûrement demain, peut-être avec ces mêmes armes. Le risque est réel, mais c’est une autre temporalité et le peuple, notamment le prolétariat pourrait empêcher cela car lui aussi est désormais armé : nul ne peut dire aujourd’hui comment les rapports de force sociaux et politiques entre Ukrainiens vont évoluer. De même, le fait que le Vietnam stalinien ait, après sa victoire contre les États-Unis, utilisé ses armes contre des opposants vietnamiens et même contre le Cambodge voisin, était une éventualité qui ne pouvait pas justifier que les révolutionnaires s’opposent à ce qu’on lui envoie des armes contre l’agression états-unienne. De même encore, Saddam Hussein a utilisé ses armes contre sa propre population, notamment contre les Kurdes à la fin de 1991, mais si nous étions pour la défaite de l’OTAN en janvier 1991, alors il était juste de soutenir la livraison d’armes à Saddam Hussein. Le risque est donc réel, mais il doit être pris car toute défaite d’un impérialisme est en soi une victoire non seulement pour le peuple agressé, mais pour tous les peuples opprimés et les classes ouvrières du monde.

En effet, il est clair qu’une défaite de la Russie en Ukraine, après celle des États-Unis en Afghanistan et de la France au Sahel, permettrait de montrer aux peuples que leur résistance contre les impérialistes est efficace, qu’ils peuvent prendre confiance en leurs propres forces – et qu’il leur reste à les tourner maintenant vers leurs propres dirigeants… Inversement, une victoire de la Russie (qui reste pour le moment la plus probable, d’autant plus justement que les Ukrainiens manquent d’armes) aurait comme conséquence non seulement le renforcement de cette puissance, mais aussi celui des États-Unis et de l’UE, qui se déchaîneraient encore plus dans leur lutte pour garder l’hégémonie économique, politique et militaire dans le monde, en prenant notamment prétexte de la victoire russe pour justifier leur bellicisme et leur militarisme (comme ils ont déjà commencé à le faire).

Bien évidemment, même pendant une guerre, les révolutionnaires doivent tout faire pour aider les peuples, à commencer par le prolétariat, à s’auto-organiser, et si possible à mener la lutte de classe contre ses propres dirigeants. En cas d’attaque impérialiste, il faut donc essayer que des armes soient livrées à des organisations autonomes du peuple qui résiste plutôt qu’à l’armée du régime, constituer des milices d’auto-défense, privilégier la guérilla, etc. Mais il est évident que c’est très compliqué dans la réalité et que, en cas d’attaque du pays opprimé, la résistance passe aussi par l’armée officielle (quand elle ne capitule pas), au moins dans une première phase. Si donc nous pouvions plutôt faire en sorte que les armes livrées par l’OTAN et l’UE à l’Ukraine arrivent dans les mains de milices prolétariennes, ou en tout cas des civils qui aujourd’hui s’auto-organisent, il faudrait évidemment le faire. Mais si ce n’est pas possible, cela ne change rien au devoir politique d’aider la résistance du peuple ukrainien, même si elle passe aussi par l’armée officielle.

Des camarades craignent cependant que la livraison d’armes à l’Ukraine conduise à une escalade qui risquerait de déboucher sur une guerre mondiale, dont personne ne veut. Mais les faits montrent déjà que ce n’est pas vrai : les Ukrainiens reçoivent des armes et résistent, mais l’OTAN n’intervient pas directement et refuse fermement la zone d’exclusion aérienne qui conduirait à une guerre directe avec la Russie. On peut estimer que cette situation est dangereuse, mais le fait est que la ligne rouge fixée par Moscou ne semble pas être, à ce stade, la livraison d’armes aux Ukrainiens. Celle-ci est une réalité et nous devons donc prendre nos responsabilités en l’approuvant ou en la condamnant. Si l’OTAN décidait d’entrer en guerre contre la Russie, alors la situation serait différente, car cela ouvrirait une troisième guerre mondiale, évidemment interimpérialiste, et devrait nous conduire à une prise de position radicalement différente : pour la défaite de notre propre impérialisme.

Or les camarades qui pensent que la guerre actuelle n’est pas avant tout une attaque de l’impérialisme russe contre un peuple dominé, mais avant tout une guerre entre l’impérialisme occidental et la Russie, c’est-à-dire une guerre interimpérialiste dont l’Ukraine ne serait que le prétexte, ne devraient pas être seulement pour la paix, mais aussi, tant que la guerre dure, pour la défaite de leur propre impérialisme comme moindre mal. Mais ces camarades ne sont pas cohérent-e-s, car ils/elles ne se prononcent évidemment pas pour la défaite de la résistance ukrainienne. Donc ils reconnaissent en réalité que le fait dominant de la situation immédiate n’est pas une guerre interimpérialiste, mais bien l’attaque de l’impérialisme russe contre un peuple dominé – même si cet événement s’explique par ailleurs, en dernière instance, par des tensions interimpérialistes antérieures et de long terme.

Ces camarades pensent souvent que livrer des armes à l’Ukraine ne fait que prolonger la guerre et s’y refusent dans l’espoir que cela puisse amener plus vite une solution négociée. Mais ce n’est pas la résistance du peuple ukrainien qui empêche une solution négociée : ce sont avant tout les exigences de Poutine, qui d’ailleurs n’est pas à ce stade dans une démarche de véritables négociations, comme on le voit même sur les corridors humanitaires et les cessez-le-feu pour l’évacuation des civil-e-s. Rendre responsable de « l’escalade » l’objectif d’efficacité de la résistance du peuple ukrainien est même indécent, puisque c’est lui qui est attaqué, il n’a évidemment pas voulu cela et il a parfaitement le droit de se défendre.

D’ailleurs, les dirigeants des pays occidentaux ne cessent de dire qu’ils veulent un accord de paix et une solution négociée, et tous ont approuvé les premières tentatives de négociations en prônant un cessez-le-feu immédiat. Il est peu probable qu’ils préfèrent la poursuite de la guerre à un accord de paix rapide, étant donné les conséquences catastrophiques sur l’économie mondiale. En tout cas, même si l’on doute de cette volonté des impérialistes occidentaux et si l’on est pour leur « imposer » par des mobilisations un accord de paix rapide (impliquant évidemment des concessions à Poutine), il revient au peuple ukrainien de décider les conditions de cet accord. Mais pour le moment, force est de constater que la guerre continue et que les actes militaires de la Russie sont atroces.

Dès lors, les choses sont assez simples, car c’est de deux choses l’une :

– soit nous soutenons la résistance armée du peuple ukrainien (tant qu’il n’y a pas le moindre début d’accord de paix), et alors nous devons approuver la livraison d’armes, car on ne peut pas vouloir que le peuple ukrainien résiste avec des couteaux de cuisine quand il est attaqué par des bombardements aériens et des tanks : il a besoin de missiles contre les avions et les tanks, et de toutes les armes nécessaires à la guérilla urbaine.

– soit nous pensons, au nom de l’objectif de la paix et d’une solution négociée au plus vite, que le peuple ukrainien a tort de résister militairement (en arguant par exemple du rapport de forces trop défavorable), et alors il faut tout faire pour le convaincre d’arrêter cette résistance armée, de rendre les armes, de préserver ses forces vitales et ses villes et de préparer une résistance purement civile et politique. Il est probable que Poutine cesserait alors de tirer et de bombarder et ouvrirait des négociations d’armistice. Il imposerait bien sûr ses vues en position de force, mais si les camarades pensent que la situation qui en résulterait serait moins grave que la poursuite de la résistance armée ukrainienne, alors il faut assumer cette position pacifiste. Ce ne serait pas déshonorant, car le rapport de forces est très inégal et de toute façon l’honneur du prolétariat ne se joue pas dans une lutte nationale, fût-elle légitime. Pourtant, aucun des camarades qui refusent aujourd’hui la livraison d’armes à l’Ukraine n’ose s’adresser en ces termes au peuple ni même au prolétariat ukrainiens. Il y a là une forme d’inconséquence, voire de manque de courage politique.

Pour notre part, nous constatons que le peuple ukrainien a décidé de résister, tout particulièrement sur le plan militaire, et les civils y participent massivement, hommes et femmes, vieux et jeunes, alors qu’ils et elles pourraient fuir. Comme ce peuple, déjà dominé, est agressé par une puissance impérialiste, notre soutien doit être inconditionnel : tant que la paix n’est pas possible, nous sommes pour sa victoire et donc pour la défaite de l’impérialisme russe. Il ne s’agit pas seulement d’un soutien humanitaire, dû aux victimes (à commencer bien sûr par les réfugié-e-s), mais bien d’un soutien politique à un peuple qui n’est pas seulement victime, mais avant tout acteur, puisqu’il a délibérément choisi, jusqu’à présent, de résister. En ce sens, le peuple ukrainien doit être considéré comme un modèle d’héroïsme dans la lutte anti-impérialiste et tous les révolutionnaires devraient soutenir inconditionnellement sa résistance, donc sa demande d’armes.

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