Édition du 15 septembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Politique d’austérité

Tergiversation autour de la grève sociale - Quand la direction et la base ne se rencontrent pas !

« Il faut faire preuve d’une détermination sans faille et d’un grand courage pour en arriver à faire la grève. « nous dit Jacques Létourneau, président de la CSN dans son éditorial du magazine Perspectives CSN. 1 Il nous apprend également que le recours à la grève ne s’exerce qu’après avoir tout tenté. Mais devant l’intransigeance des patrons, le travail doit cesser afin que ces derniers entendent raison. Nous devons remercier le président de la CSN, une des centrales les plus combative dans l’histoire du mouvement ouvrier québécois, de nous rappeler ces principes. Mais peut-être aussi est-il nécessaire d’inscrire ces principes dans la réalité concrète des luttes sociales qui ont cours au Québec aujourd’hui.

La question de la grève est une préoccupation importante dans les rangs des syndicats locaux de la CSN. Des discussions formelles et informelles ont été initiées dans les syndicats à partir du moment où le gouvernement libéral a entamé son plan d’austérité. Il était tout à fait normal d’agir ainsi quand on sait que le mouvement étudiant voulait répéter le printemps de 2012 et qu’un bon nombre de syndicats ne voulaient pas le laisser seul encore une fois. Par ailleurs, les attaques intenses dans le domaine de la santé et des services sociaux ainsi que dans le milieu de l’éducation, des centres de la petites enfance et combien d’autres milieux laissaient entendre qu’une réaction spécifiquement syndicale était de mise. Les centrales syndicales étaient également préoccupées par ces attaques gouvernementales et elles ont mise en place le collectif anti-austérité qui a organisé la grande manifestation du 29 novembre qui se devait d’être le fer de lance de la lutte générale contre l’austérité.

Fait étrange, peu de temps après la manifestation du 29 novembre, l’appareil syndical observe et assiste aux discussions sur la grève sociale sans vraiment intervenir si ce n’est de dire « que la CSN les appuiera dans le respect des règles qui gouvernent notre fonctionnement démocratique. » 1 comme le dit le président de la CSN dans son éditorial. Le président de la FSSS (Fédération de la santé et des services sociaux (CSN), Jeff Bigley dit essentiellement la même chose aux syndicats combatifs de sa fédération. Et ces propos sont entérinés aussi par le Conseil central du Montréal Métropolitain. Partout, le discours est le même : Les syndicats locaux peuvent faire la grève. Il n’y a aucun problème et ils seront appuyés par l’appareil syndical dans la mesure où ils auront droit aux services de la CSN comme le fond de défenses professionnelles et les services juridiques.

Cet appui de l’appareil de la CSN aux syndicats combatifs devrait nous réjouir mais il ne réussit pas à camoufler un malaise. Non seulement un nombre appréciable de syndicats locaux ont fait le débat sur la question de la grève sociale et plusieurs ont obtenu un mandat d’une grève d’une journée le 1er mai. Ce qui aurait pu laisser présager une réaction positive des directions syndicales. La réponse du président : « il n’y a pas de mot d’ordre national de grève sociale des centrales syndicales. » Pourquoi ? « Parce qu’une grève sociale revêt un caractère politique qui implique l’ensemble des travailleurs et des travailleuses au Québec. » 2Autrement dit, une grève sociale requiert un front le plus large possible. Soit, mais nous devons poser une question au président ainsi qu’à l’ensemble de l’appareil CSN : Comment peut-on développer un front large s’il n’y a pas d’appel à un ralliement au sein du mouvement ouvrier autour de la grève sociale ? Il ne faut pas oublier ici un autre principe dans les luttes sociales et syndicales : un ralliement large dépend à la fois des orientations proposées par la direction d’un mouvement et de la volonté de la base de s’inscrire dans ce mouvement. Nous devons souhaiter une conjonction entre la direction et la base. On se trouve plutôt dans une situation étrange et insupportable dans laquelle la direction de la CSN prescrit la nécessité d’un front large sans en faire la promotion et en indiquant, sans vraiment le dire, que les mobilisations dans les syndicats de la FNEEQ et la FSSS, par exemple, sont insuffisantes pour le moment. Mais la pratique de l’appareil oblige, ils auront l’appui administratif et juridiques qu’ils méritent.

Le président de la CSN indique, dans son éditorial, qu’à deux reprises un mandat de grève sociale a été adopté par les syndicats de la CSN : en 1976 et en 2004. Ce qu’il oublie de noter, c’est qu’en 2004, le mot d’ordre est venu rapidement de la direction de la CSN et qu’une tournée de l’exécutif s’est amorcée rapidement afin de demander aux membres d’aller chercher un mandat de grève sociale dans les syndicats locaux. Ce fut un échec mais est-ce de la faute de la direction de la CSN ? Nous ne croyons pas. Il y avait clairement une ébauche de conjonction entre la direction et la base de la CSN en qui concerne le recours à la grève sociale en 2004.

Aujourd’hui, nous pouvons constater que la grève sociale a été inscrite comme sujet à débat dans le plan d’action du collectif contre l’austérité, la Fédération de la santé et des services sociaux et au Conseil central du Montréal Métropolitain, pour ne nommer que ceux-ci et qu’à partir du mois de janvier 2015, cette préoccupation ait été absente des débats ? Pourquoi ? C’est l’autre question que nous pouvons adresser à la direction actuelle de la CSN.

Une autre citation du président de la CSN dans son éditorial nous laisse dubitatif. « Depuis 35 ans, le Québec est soumis à la logique néolibérale (…) La question de la grève, qu’elle soit économique ou sociale, demeurera au cœur de nos débats au cours de ce mandat libéral. »3 nous dit le président. Pourquoi parler encore au futur ? Pourquoi ne pas entamer tout de suite un dialogue avec la base pour évaluer sa détermination à lutter contre l’austérité et trouver aussi les ressorts pour prévenir ou contourner les décrets juridiques qui seront utilisés par le gouvernement libéral ? Bref, pourquoi ne pas amorcer un véritable dialogue stratégique sur les perspectives de lutte contre l’austérité.

Il est pourtant clair qu’un véritable débat sur la grève sociale, c’est-à-dire un dialogue entre la direction de l’appareil et la base aurait pu générer un mouvement plus important que celui auquel on assiste et que le mouvement étudiant aurait été moins seul dans la lutte actuelle. Et ce malgré les désaccords que nous pouvons avoir avec le mouvement étudiant sur le plan organisationnel et stratégique.

Le ler mai, il y aura plusieurs syndicats en grève et il faut les féliciter car ils n’ont pas attendu les mots d’ordre pour faire ce qu’il faut faire : lutter dans la rue contre les mesures d’austérité. Ce que les directions syndicales ne voient pas poindre aujourd’hui , c’est la possibilité de plus en plus grande de voir s’accentuer une rupture, une scission entre une base syndicale déterminée à mener la lutte contre l’austérité et un appareil syndical qui ne voit que la nécessité de se reproduire malgré les inégalités sociales grandissantes et une intervention étatique de plus en plus autoritaire. Il importe pourtant de trouver les moyens adéquats pour consolider un mouvement social et syndical qui seront les leviers vers une transformation sociale. Et la conjonction entre les orientations des directions syndicales et la volonté de la base du mouvement syndical d’en finir avec l’austérité est un de ces leviers. Il serait, par ailleurs, souhaitable que cette conjonction existe lors de la mobilisation dans le cadre de la négociation du secteur public qui va commencer bientôt.

René Charest, militant CSN

Notes

1- La grève, Le mot du président, Perspectives CSN, avril 2015, p.2

2- Idem p. 2

3- Idem p. 2

4- Idem p. 2

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