Édition du 16 juin 2026

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Asie/Proche-Orient

The Last Trump

« Ça n’existe pas, un animal pareil ! » s’exclame-t-il sans arrêt. Je dois admettre que c’est ce que j’ai ressenti la première fois que j’ai vu Donald Trump à la télévision et que j’ai appris qu’il était candidat à la présidence des USA. "Pas possible," ai-je murmuré in petto. "Ça doit un canular !"

Les US-Américains sont capables de beaucoup de choses. De temps en temps ils traversent une période de folie collective. Joseph McCarthy (1), par exemple. Mais là, c’est trop !

CETTE FOIS on dirait bien que Donald Trump est bien parti pour se retrouver à la Maison Blanche.

Attendez, me dit-on. Ce ne sont encore que les primaires. D’accord, il se passe quelque chose de bizarre dans le Parti Républicain. Mais le jour de l’élection, quand ils seront vraiment obligés de choisir, l’immense majorité des US-Américains retrouveront leurs esprits et voteront pour son adversaire, quel(le) qu’il (ou elle) soit.

C’est ce que je pensais, moi aussi.

Plus maintenant.

Maintenant je ne sais plus.

J’ai cette drôle d’impression que le lendemain de l’élection je vais peut-être apprendre en me réveillant que Trump est le nouveau Président.

Impensable ? Détrompez-vous.

Probable ? Je n’en suis plus si sûr.

Winston Churchill aurait dit un jour que la démocratie était le pire des systèmes politiques – à l’exception de tous les autres.

(Churchill, qui a été élu à de nombreuses reprises pour des partis différents, a dit aussi que, pour perdre ses illusions sur la démocratie, il suffisait de discuter avec un électeur moyen.)

Une des tares de la démocratie est qu’elle est basée sur une contradiction. La capacité de remporter une élection démocratique et celle de diriger un pays sont deux choses très différentes qui exigent souvent des talents contradictoires.

Il y a des candidats qui sont de purs génies quand il s’agit de gagner une élection. Ils courtisent les masses et séduisent les riches donateurs. Une fois qu’ils sont élus, ils n’ont plus la moindre idée de ce qu’il faut faire ensuite.

Il y a des candidats qui sont des hommes ou des femmes d’État nés, sont dotés de sagesse et d’intuition, mais qui n’ont pas la moindre chance d’être jamais élus. Quelqu’un a dit un jour au candidat à la présidence Adlai Stevenson que tous les gens intelligents allaient voter pour lui. « Mais c’est une majorité qu’il me faut », a-t-il plaisanté.

Et puis, bien sûr, il y a les très rares dirigeants nés, qui savent à la fois se faire élire et, une fois élus, diriger leur pays d’une main ferme. Churchill, encore lui.

TRUMP, il me semble, appartient à la première catégorie. Ceux qui ont le coup pour plaire aux foules, mais dont on peut sérieusement douter qu’ils soient capables de diriger une puissance mondiale. Bien plus – je pense que c’est un homme très dangereux.

Au début, il avait l’air d’un bouffon. On ne le prenait pas au sérieux. On pensait qu’il allait faire quelques tours de piste, puis qu’il disparaîtrait. En fait, ce sont ceux qui l’ont dit qui ont disparu.

Ensuite on l’a considéré comme un opportuniste sans principes, quelqu’un qui disait ce qui lui passait par la tête à un moment donné, même si c’était le contraire de ce qu’il avait dit la veille. Pas sérieux. Un idiot. Inéligible.

Plus maintenant. « Le » Trump que nous voyons maintenant est un habile manœuvrier, un gagnant, un candidat doté d’un talent inquiétant pour canaliser les peurs, les ressentiments, la colère et l’amertume des Blancs du bas de l’échelle sociale, qui ont l’impression que leur pays leur est volé par les politiciens corrompus, les Noirs, les Hispaniques et autres racailles du même acabit.

Attendez ! À qui est-ce que cette dernière phrase nous fait penser ?

À quelqu’un qui ressemblait aussi à un bouffon au début, et qui en campagne électorale s’est aussi révélé comme un habile manœuvrier, qui a promis de restaurer la grandeur de son pays, qui a bâti sa carrière sur le ressentiment contre les minorités (les Juifs, dans ce cas, et aussi les gens de gauche et les homosexuels, les gitans, les étrangers et les handicapés), qui affirmait ce que ses adversaires n’osaient pas dire à haute voix, - et qui a fait subir à son pays et au monde entier des souffrances indescriptibles.
Pas de nom, s’il vous plaît.

Donald Trump est d’origine allemande. Ses ancêtres s’appelaient Drumpf et travaillaient dans un vignoble dans une petite ville de Rhénanie. Son grand-père Friedrich a émigré en Amérique en 1885. Pendant la ruée vers l’or sur la côte ouest, il a ouvert une chaîne de restaurants pour chercheurs d’or célibataires qui s’y voyaient proposer des repas et des services sexuels. C’est là l’origine de la fortune des Trump.

Mais quand Friedrich a épousé une fille originaire de sa ville natale, il a voulu retourner en Allemagne. Le problème était que le nouveau Reich allemand était très strict en matière de service militaire. On s’est aperçu que Friedrich avait quitté l’Allemagne juste avant d’être appelé sous les drapeaux, et qu’il voulait y revenir deux mois seulement après avoir dépassé l’âge limite de la conscription. Ce sont des choses qui ne se font pas. Pas dans l’Allemagne du Kaiser. Alors on le renvoya paître dans sa lointaine Amérique.

On peut spéculer sur ce qui se serait passé s’il avait été autorisé à rentrer en Allemagne. Donald Drumpf serait-il devenu le leader d’un quelconque parti d’extrême-droite berlinois ?

Quand le fascisme était à son apogée en Italie et en Allemagne, Sinclair Lewis a écrit un livre intitulé "It Can’t Happen Here" (« Ça ne peut pas arriver chez nous »). Le titre était ironique, parce que le livre démontrait précisément que « ça » peut se produire « chez nous » : le fascisme peut aussi l’emporter aux USA. Mais Lewis imaginait un fascisme sur le modèle européen étranger à l’Amérique. Un autre écrivain, l’Italien Ignazio Silone, écrivit un livre sur une future Amérique fasciste intitulé « L’École des Dictateurs ».

Il n’y a pas de définition claire du fascisme. Les fascistes n’ont pas de livre sacré comme l’est « Das Kapital » pour les communistes. On a dit des fascistes : Je les reconnaîtrai quand j’en verrai. » Mais chaque pays a sa propre variété de fascisme qui peut être très différente des autres.

Regardez Trump. L’absolue confiance en soi du Leader. Le culte de la force brutale. Le nationalisme débridé. La provocation à la haine contre les minorités. Le mépris de l’establishment politique (des deux partis). Pas de drôle de petite moustache, mais de drôles de cheveux orange.

Puisque les fascistes prétendent glorifier leur propre nation contre toutes les autres, on aurait pu penser que les fascistes de différentes nations seraient des ennemis réciproques. Mais dans la pratique, il existe de facto une internationale fasciste. La preuve : le leader fasciste français Jean-Marie Le Pen, qui a été exclu de la direction de son parti par sa propre fille à cause de son extrémisme (et de son antisémitisme) débridés, a félicité Trump, tout comme l’a fait l’ancien leader de l’organisation raciste US Ku Klux Klan. Trump n’a désavoué ni l’un ni l’autre (2). Bien mieux, quand on l’a pris à citer une phrase qu’affectionnait particulièrement Benito Mussolini (Il vaut mieux vivre un jour comme un lion que cent ans comme un mouton »), Trump ne s’est pas excusé. (Le lion Mussolini lui6même a supplié les partisans italiens de lui laisser la vie sauve avant d’être exécuté.)

Cela jette un éclairage sur l’attitude de Trump à l’égard du conflit israélo-palestinien. Au premier abord, elle a l’air séduisante. Tous les autres candidats se traînent de manière abjecte aux pieds de Benyamin Netanyahou comme des mendiants, dans l’espoir que Sheldon Adelson et ses semblables leur fassent l’aumône. Trump n’a pas besoin de l’argent des Juifs. Il dit donc ce qui est raisonnable : qu’il veut rester neutre pour pouvoir, quand il sera président, agir comme médiateur, en toute neutralité.

Ça a l’air intéressant. Mais ça l’est moins, venant d’un sympathisant du Ku Klux Klan.

"Hillary Clinton a dit que c’est OK de bannir les Musulmans d’Israël en construisant un MUR, mais que ça n’est pas OK de faire la même chose aux USA. Nous devons être vigilants !"

Muslime durch den Bau einer Mauer aus Israel zu verbannen, aber es sei nicht OK, in den USA so zu handeln. Wir müssen wachsam sein !"

Tout cela met Benyamin Netanyahou dans l’embarras. Mais que faire ?

Il déteste Hillary Clinton, tout comme il déteste tous les Démocrates. Il est vrai que, il y a bien longtemps, quand elle était Première Dame, Hillary s’est déclarée en faveur d’un État palestinien à côté de celui d’Israël. A l’époque, j’ai organisé une manifestation de soutien à Hillary devant l’ambassade des USA à Tel Aviv. Les marines ne nous ont pas laissés approcher. Mais depuis cette époque, beaucoup d’eau a coulé dans le lit du Jourdain, et beaucoup d’argent a coulé de la poche de Haim Saban et d’autres milliardaires juifs. Maintenant Hillary rampe comme les autres.

Netanyahou est un fervent Républicain. Il serait très heureux si un Rubio ou un Cruz était président. Mais Trump, président ? Un antisémite ? Un arabophile ? Bah, on a vu des choses plus bizarres encore.

Selon le dictionnaire Oxford , un « trump* » n’est pas seulement une carte de la couleur qui l’emporte sur toutes les autres, mais aussi un son assourdissant. "The Last Trump", c’est le son de trompette qui réveillera les morts au Jugement dernier.

Espérons que les US-Américains se réveilleront avant.

Dans les années 1960, un aide-de-camp se précipita vers le Premier ministre d’alors, Levi Eshkol.
“Levi, un désastre terrible”, s’écria-t-il. “Il va y avoir une sécheresse catastrophique !

“Où ça ? Au Texas ?” demanda Eshkol, très inquiet.

“Non ! Ici, en Israël !” répondit l’aide-de-camp.

“Bah, quelle importance !” répondit Eshkol, soulagé.

N.B.

Après la parution de cet article, un lecteur vigilant m’a adressé le rectificatif suivant :
« Le » Donald n’est ni antisémite ni un sympathisant du Ku Klux Klan. Il a désavoué Duke de façon répétée (19 fois) au cours des deux dernières semaines. Il a fait des dons importants en faveur d’Israël, deux de ses enfants ont épousé des juifs avec son entier consentement et l’un d’entre eux s’est même converti au judaïsme orthodoxe de stricte obédience.

Cette information n’a pas été publiée ici (3).

Je n’aime pas propager de fausses accusations d’antisémitisme. Je m’excuse donc sincèrement.

Ceci ne change pas mon opinion sur l’homme. Le fascisme n’a pas besoin d’antisémitisme, particulièrement quand il peut utiliser l’islamophobie.

La preuve : nous avons pas mal de fascistes juifs ici.

NdT

*Le mot « trump » en anglais a le double sens de « atout » ou « trompette ». Ainsi le titre contient un double jeu de mots : « Le dernier atout » ou « La trompette du Jugement dernier ».

1-Joseph McCarthy, sénateur US, il mena une violente campagne de chasse aux sorcières contre les communistes dans les années 50 (maccarthysme, 1950-1954).

2-Il a fini par désavouer l’ex-leader du KKK au bout de 24 heures après avoir feint d’ignorer de qui il s’agissait.

3-En Israël

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