Édition du 16 avril 2019

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États-Unis

Trump : ni fascination ni déni

D’un côté : ne pas passer sur le terrain de l’ennemi, jamais, même si une partie « des classes populaires » nous le demande. De l’autre, intéressons nous en priorité aux 5.5 millions de voix perdues par Clinton. Et là, le déni de la question sociale préparerait les désastres suivants.

Tiré du blogue de l’auteur.

Combien de textes fascinés dès avant le vote par l’impact populaire de Trump, et encore plus depuis sa victoire, et qui nous demandent de s’en inspirer pour lui arracher le vote de classe perdu ? Et, en miroir, combien de dénis, nous expliquant que vote de classe il n’y a pas, que finalement tout se noie dans l’abstention de près de 50% des inscrits ? Et que donc, comme pour l’essentiel il ne s’est rien passé qu’un accident arithmétique, il n’y a qu’à continuer ce qui vient d’échouer. Eric Fassin se demande ainsi[1] « Est-il bien raisonnable, quand on est de gauche, de chercher de bonnes raisons au vote des électeurs d’extrême droite ? ». Expression qui se rapproche dangereusement de la formule abrupte de Valls, « Expliquer, c’est déjà un peu excuser ».

Le déni s’appuie sur le fait qu’en définitive s’il y eut des votes trumpistes de « pauvres blancs » ou de classe moyenne de la même couleur, non seulement ils ne furent pas les seuls, mais peut-être même pas les plus massifs de l’ensemble. Mais pourquoi l’eussent-ils été ? Sans entrer ici dans un débat qui divise les chercheurs depuis des années sur la caractérisation comme « fascistes » des courants comme Trump et Le Pen, on peut toutefois s’inspirer des données constantes que nous connaissons sur la mécanique du soutien populaire donné dans l’histoire aux droites extrêmes. Le mélange de classe en est une, majeure. Une autre est l’aptitude à monter « en faisceau » des colères a priori sans rapport. Il est de notoriété publique qu’est historiquement fausse l’idée que les chômeurs aient à eux seuls donné la majorité à Hitler. Au contraire il bénéficia de nombre de votes « d’en haut » tout aussi bien, comme c’est le cas sous nos yeux pour Le Pen.

Les enquêtes ont beau être menées de la manière la plus fine, elles ne font que confirmer ceci pour tous ces votes à travers l’histoire : l’hétérogénéité. Laquelle c’est certain a besoin d’un liant, dépendant de la société donnée et du moment. Le nationalisme et l’antisémitisme pour l’Allemagne des années 30. Et pour les USA aujourd’hui, le racisme débridé, et la crainte du triple déclassement, comme puissance internationale, comme « blanc », et le mode de vie qui est censé aller avec dont la religion, et comme classe. Mais toujours, c’est ce que nous a appris l’expérience historique, sans la partie basse de cet attelage, il n’y a rien de plus qu’un regroupement de droite classique. Le danger peut certes venir de cette droite ; mais il devient mortel quand elle s’adjoint « hors système » même une partie minoritaire des classes populaires.

Mais alors nous dit-on d’autre part, détachons cette partie du bloc trumpiste ! Cessons de la harceler, comprenons ses angoisses. Sauf que, comme le dit Fassin pour le coup à très juste titre, « Une politique de gauche ne saurait donc se donner pour objet premier de sauver les brebis égarées qui pourraient bien être des loups. » Vieille affaire. Dans « National Socialisme », il y a « socialisme ». Et à l’époque il ne manquait pas de bonnes âmes voyant là la possibilité d’une alliance « de classe ». Et effectivement, comme le décrit admirablement Daniel Guérin dans « La Peste Brune », dans les années 30 on voyait de jeunes prolétaires hésiter du soir au matin entre « les rouges » et « les bruns ». Mais quand ils choisissaient définitivement ces derniers, ils devenaient les plus violents des nazis.

On ne peut tout simplement plus isoler le « vote de classe »pour Trump du complexe réactionnaire où il est enchâssé. Il faut d’abord que ce complexe explose. Et c’est ce qu’expliquait un des plus fins observateurs angoissés de la montée du nazisme, Léon Trotski. Même si évidemment on n’en est pas là, le raisonnement global reste valable. C’est uniquement en dressant un autre bloc anti système, centré sur les intérêts populaires mais dans un cadre idéologique global émancipateur , en montrant la force de ce bloc, en faisant la preuve que l’espoir était de ce côté que l’on pouvait bloquer la résistible ascension. Pas en pactisant avec le pire des ennemis, comme nous y invite (toute proportion gardée) Jacques Sapir qui souhaite une alliance entre Le Pen et Mélenchon.

Et donc en l’occurrence s’il est toujours utile de s’occuper de ce qui fit le succès de Trump, c’est d’abord à ce qui fit l’échec de Clinton qu’il faut s’intéresser d’urgence. Pas aux « abstentionnistes » en général, mais aux 5.5 millions de voix perdues depuis 2012. Et alors le déni de la question sociale prépare les désastres suivants. Puisqu’il n’y a guère de doute que c’est la raison principale de cette déperdition alors même que le personnage de Trump alignait tous ses aspects détestables, racistes et sexistes. Eric Fassin nous dit le contraire : « En revanche, c’est bien le critère culturel qui est déterminant, défini au croisement du sexe, de la race, de la religion et de l’éducation – et d’autant plus qu’il se creuse très rapidement. Il est donc indispensable de penser en termes de ce qu’on appelle « intersectionnalité ». Il saute aux yeux que sa définition de l’intersectionnalité est tronquée, puisque, en général, elle comporte en plus la détermination par la classe. C’est rare à ce point, en général on se contente de la minimiser. Et de la réduire à « un critère culturel ».

La défaite qui vient de se manifester c’est pourtant bien celle de la vieille ligne démocrate, de l’« Emerging Democratic Majority », alliance des élites, des femmes et des minorités raciales. Comme si les femmes et les minorités n’en avaient pas plus qu’assez de payer le prix de classe du néo-libéralisme et de l’autoritarisme. La féministe Nancy Frazer, peu suspecte d’ouvriérisme, n’a cessé de multiplier les mises en garde désespérées contre le main stream postmoderne de la gauche radicale nord américaine et son mépris de la question de classe. En vain, manifestement. Toute une partie de la gauche radicale américaine s’est refusée même à soutenir Sanders, soupçonné d’être trop peu ouvert à « la question culturelle » (ce qui d’ailleurs est malheureusement un peu vrai), voire a soutenu Clinton. Le résultat est là.

Et nous concerne en premier. Ne pas passer sur le terrain de l’ennemi, jamais, même si une partie « des classes populaires » nous le demandent. Créer un bloc clairement en rupture avec le système en place, contre ses politiques néo-libérales mortifères, avec la question sociale et écologique au centre, aux côtés de ceux et celles « d’en bas » qui souffrent et hésitent, et en même temps, absolument, ne pas céder d’un pouce quant à un positionnement de gauche sur toute question sociétale. Difficile ce chemin de crête, incontestablement. Mais la tragédie américaine est que cette issue était pourtant absolument possible si on était parvenus à mobiliser « l’Amérique qui vient »[2], ce puissant mouvement vers l’avenir qui saisit la société US. Et chemin à choisir pour nous aussi. Tous les autres mènent droit à une défaite historique.

Notes

[1] https://blogs.mediapart.fr/eric-fassin/blog/121116/c-est-l-abstention-imbecile-les-lecons-de-lelection-de-donald-trump

[2] Christophe Deroubaix, « L’Amérique qui vient », Editions de l’Atelier

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