Édition du 10 septembre 2019

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Tunisie : une décennie de combats

Il y a aujourd’hui deux femmes incarcérées pour des raisons politiques en Tunisie, quand les prisons comptent des milliers d’hommes. Il n’en a pas toujours été ainsi. Dans les années quatre vingt dix, des dizaines de femmes ont connu l’emprisonnement pour leurs idées. Afef Bennaceur, connue aujourd’hui comme militante contre le chômage, revient sur la décennie passée et sur ses combats actuels.

Afef Bennaceur vous avez connu la prison dans les années quatre vingt dix ? Pour quelle raison avez-vous été arrêtée alors ?

A.B. j’ai été emprisonnée pendant dix-huit mois pour avoir protesté contre un programme de réforme de l’enseignement qui touchait aux intérêts des étudiants. Il s’agissait d’une protestation pacifique encadrée par l’Union Générale des Etudiants de Tunisie (UGET), sous forme d’arrêts des cours et de manifestations dans la cour de l’Université et les foyers universitaires jusqu’à l’intervention des forces de l’ordre. Elles ont procédé à des arrestations et je faisais partie de ceux qui ont été accusés d’organiser des assemblées générales sans autorisation et de provoquer du désordre, une procédure qui est souvent utilisée par le pouvoir tunisien vis-à-vis des étudiants et des activités de façon générale.

Etiez-vous la seule femme dans cette affaire ?

A. B. J’avais alors vingt-deux ans et nous étions condamnées ma camarade Najwa Rizgui, qui n’avait pas vingt et un an, et moi-même. Nous étions les deux seules femmes à être condamnées dans cette affaire.

Quelles étaient les conditions d’incarcération ?

A.B. Les conditions de notre arrestation n’étaient pas ordinaires, car nous avons été enlevées dans la cour du foyer universitaire le 1er novembre 1994 à quatorze heures. Nous avons été frappées et torturées, puis ils nous ont amenées au commissariat et nous y avons passé huit jours pendant lesquels nous étions systématiquement torturées au moyen de bâtons, de buches et de tuyaux, torturées jusqu’à la perte de connaissance. Alors on nous aspergeait d’eau glacée alors qu’il faisait très froid, puis cela a été la prison de nouveau avec les menaces de viol et d’incarcération des proches qui s’informaient de notre sort. Puis nous avons été condamnées injustement et illégalement.

Avez-vous pu reprendre une vie « normale » à la sortie de la prison ?

A. B. Après ma sortie de prison, on a essayé de me soumettre à une surveillance administrative et il m’était interdit de circuler, mais j’ai refusé de signer et j’ai continué mes études dans la ville de Kairouan, sous la surveillance et le harcèlement constants de la police. Il m’était impossible de travailler pour ces mêmes raisons. La police a aussi tenté de me priver de sources de revenus, de gagner ma vie et de vivre dignement. Elle a ôté mon nom de la liste de recrutement dans l’enseignement primaire sous prétexte que j’étais détenue deux ans pour des raisons politiques. Le ministère a effacé mon nom le jour même où le syndicat l’avait imposé.

Après, j’ai essayé de monter un petit commerce, mais on a souvent essayé de m’empêcher de continuer par des vols ou l’envoi d’agents de contrôle de la fiscalité !!

Vous militez actuellement dans une structure de chômeurs ? Comment celle-ci s’est-elle constituée ? A-t-elle une dimension nationale ou est-elle restreinte à la région de Gafsa ?

A. B. Nous avons pris, mon mari et moi, l’initiative de monter un comité régional pour la défense des chômeurs diplômés et on a organisé des manifestations, des grèves de la faim et des protestations pacifiques pour revendiquer le droit au travail. D’autres comités ont été créés dans tout le pays et cela a débouché sur l’apparition de l’Union nationale des diplômés. Le fuit de ces protestations et du travail du comité régional de défense des diplômés a été le large mouvement de protestation des chômeurs diplômés du bassin minier.

Le fait que vous soyez une femme à la tête de cette structure reflète-t-elle un fort pourcentage de femmes diplômées au chômage, ou est-ce dû à vos capacités militantes ?

A. B. Le taux de chômage est plus élevé chez les femmes d’après les statistiques officielles. Comme j’habite en ville et que j’ai fait partie du mouvement estudiantin, je me suis trouvée au centre du mouvement des chômeurs diplômés. Aussi mes camarades et moi avons donné une image des femmes dans la société civile. Ce que nous avons fait a facilité l’intégration des femmes dans les mouvements de protestation, dans les activités sociales et politiques.

Avez-vous à subir la répression qui s’est abattue sur d’autres militants, comme Hassen Ben Abdallah qui est en prison maintenant ?

A.B. J’ai subi toutes formes de harcèlement, la surveillance rapprochée de mon foyer et de mes amis et connaissances. Pendant les manifestations, j’ai été frappée devant tout le monde. J’ai été torturée par des cadres connus des forces de police. J’ai porté plainte contre l’un d’entre eux. J’ai joint à ma plainte un certificat médical qui prescrivait une hospitalisation de dix-huit jours.
De temps en temps, je suis interpellée et conduite au commissariat. Je continue de subir toutes formes de harcèlement et je suis interdite d’emploi dans tous les secteurs.

Votre mari, Fahem Boukaddous, est emprisonné. Vous avez connu la prison et lui-même est un ancien prisonnier politique. Pensez-vous que la prison « a changé » depuis les années 90 ?

A. B. J’ai été détenue dans trois prisons : Sidi Ahmed à Kairouan, la prison des femmes à Messadine (Sousse) et celle de Mannouba à Tunis. Mon mari a déjà vécu lui aussi cette expérience et il est actuellement à la prison de Gafsa. Il avait été emprisonné par le passé à la prison du 9 avril à Tunis. La prison en Tunis a gardé ses pires caractéristiques, ses conditions précaires et invivables, les rapports inhumains et terrifiants avec les détenus, les pressions, les transferts, les sanctions, l’interdiction des visites, le harcèlement des proches, les humiliations. Sans parler de la pollution, des maladies et de la privation des droits élémentaires de la vie ordinaire.

Quelles répercussions cet emprisonnement a-t-il sur votre vie ?

A. B. Cette expérience a bouleversé ma vie. Après la perte de mon premier bébé, je dois attendre maintenant encore quatre ans (soit la sortie de mon époux de la prison) pour pouvoir être mère sachant que je cours le risque de ne plus pouvoir le devenir.

D’autre part, je vis dans une société conservatrice qui a une vision très sévère vis-à-vis de la femme qui vit seule sans la protection d’un homme et sans enfants. Cette femme est souvent l’objet de soupçons et de préjugés d’ordre moral. Aussi, je me trouve incapable de subvenir à mes besoins élémentaires et de vivre dignement. Ce pays ne récompense notre amour qu’avec plus de terreur et de torture.

Mais je suis certaine que le monde est vaste, comme notre pays d’ailleurs. Des hommes et des femmes sont capables de te prouver que tu n’es pas seule contre l’injustice.

Son emprisonnement a suscité des protestations au niveau international, mais qu’en est-il de la solidarité quotidienne et concrète ?

A.B. Ces nouvelles vont susciter de vives réactions de soutien sur le plan mondial. C’est un apport intéressant et touchant, mais sur le plan concret, la volonté de soutien et d’aide manifestées par plusieurs personnes, se heurte à la peur de la police, sa terreur et son harcèlement. Mais certaines voix libres du domaine syndical, juridique et politique trouvent le courage et l’audace d’exprimer leur attitude.

Propose recueillis le 12 août par Luiza Toscane

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