Édition du 16 juin 2026

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États-Unis

Entretien avec Christin Crabtree

Une mère de Minneapolis témoigne des violences de l’ICE auxquelles elle a assisté

Entretien réalisé par Trey Cook

Plaquer des enseignant·es au sol et pulvériser des agents chimiques sur des terrains scolaires : la campagne de l’ICE à travers le Minnesota devient de plus en plus violente. Jacobin s’est entretenu avec une mère de famille de Minneapolis à propos de ce qu’elle a vu jusqu’ici.

Le meurtre de Renee Good n’était pas le premier incident au cours duquel l’ICE et d’autres agents chargés des expulsions ont pointé des armes à feu ou menacé de recourir à une force létale contre des citoyen·nes états-unien·nes et d’autres personnes non armées.

L’activité fédérale de contrôle de l’immigration s’est intensifiée à Minneapolis au cours des dernières semaines, avec un grand nombre d’agents de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) opérant dans toute la ville. Cette escalade a suscité des manifestations, des débrayages scolaires et une vive inquiétude chez les parents, le personnel enseignant et les responsables municipaux, en particulier après que des opérations ont eu lieu à proximité des écoles et dans des zones résidentielles.

Trey Cook de Jacobin a parlé avec Christin Crabtree, mère de famille à Minneapolis, de la façon dont cette présence accrue de l’ICE affecte les écoles publiques, la vie familiale et la sécurité communautaire — et de la manière dont les élèves et les voisin·es réagissent.

Trey Cook : Depuis combien de temps vivez-vous à Minneapolis ?

Christin Crabtree : La majeure partie de ma vie. Ma mère a grandi ici, toute ma famille y est. J’ai vécu dans le Dakota du Sud jusqu’à l’âge de quatorze ans, puis nous nous sommes installés ici. J’ai quarante-cinq ans, donc cela fait longtemps. J’ai deux enfants : l’un est diplômé des écoles publiques de Minneapolis et l’autre est actuellement au secondaire.

Trey Cook : Y a-t-il eu un changement dans la relation des habitants avec l’ICE en ville ?

Christin Crabtree  : Au Minnesota, et particulièrement à Minneapolis, nous avons des liens très forts. Nous sommes une communauté qui a traversé tellement d’épreuves, surtout ces dernières années. C’est une communauté très consciente socialement et, par-dessus tout, solidaire de ses voisins.
Dans les années 1990, lorsque la communauté somalienne est arrivée ici, elle fuyait une guerre civile atroce. Le Minnesota était une destination de choix car nous avons un sens de l’entraide très développé. Nous sommes un État qui se soucie de son prochain et qui dispose de solides programmes sociaux.
De nombreuses communautés immigrantes ont choisi les Twin Cities. Les origines sont très diverses : Équatoriens, Afghans, et beaucoup de Somaliens. L’été, lors d’événements comme le défilé du 1er mai, on voit des danseurs aztèques ; on voit cette célébration et cette connexion entre les gens. Nous avons aussi à Minneapolis la plus grande population autochtone urbaine du pays (Anishinaabe, Dakota, peuples originaires de ces terres). Ils font partie intégrante de notre communauté.
Mais le contexte national a rendu les choses beaucoup plus difficiles pour nous tous. Ces attaques contre notre communauté immigrante sont des attaques contre nous tous. Et nous en voyons les répercussions partout. Par exemple, je parlais l’autre soir avec une famille que je connais : leur fille est autiste et non verbale. C’est une famille autochtone. Quelqu’un conduit cette enfant chaque jour à son programme éducatif, et ce chauffeur est somalien. La mère avait peur d’envoyer sa fille : et si le chauffeur se faisait arrêter et emmener par l’ICE, laissant une enfant non verbale seule sans personne pour la protéger ? Nous avons vu cela se produire : des agents de l’ICE qui extirpent un aidant d’une voiture et abandonnent les enfants sur place. C’est de la folie.
Cela touche vraiment tout le monde, peu importe que vous soyez en situation régulière ou non. Ils ciblent des personnes, en particulier celles qui ne sont pas blanches ou n’en ont pas l’apparence. C’est tout simplement délirant.

Trey Cook : Comment cela a-t-il changé le climat à l’école ?

Christin Crabtree : C’est extrêmement tendu. C’est traumatisant pour nos enfants. Ce qu’ils vivent au quotidien est absolument horrible. Des enfants rentrent de l’école et en parlent. Avant, on faisait des exercices d’alerte incendie ou tornade. Maintenant, les enfants s’exercent pour savoir comment réagir si l’ICE arrive dans leur école.
Le gouvernement fédéral s’en prend à nos lieux d’éducation. L’école publique est l’endroit où nous formons les prochaines générations ; elle devrait être un sanctuaire, un lieu bienveillant où nos enfants peuvent être eux-mêmes et grandir. Au lieu de cela, c’est devenu un lieu effrayant.
Nous avons vu des agents de l’ICE près des écoles, et même dans l’enceinte scolaire, d’une manière terrifiante. Ils ont fait preuve d’une absence totale de discernement. On pourrait attendre d’une force de sécurité publique qu’elle soit capable de reconnaître son environnement et d’agir de manière appropriée. Ce n’est absolument pas le cas ici.
De nombreuses familles ont peur de conduire leurs enfants à l’école ou de les laisser prendre le bus. La communauté s’est donc organisée : des voisins pratiquent le covoiturage pour les trajets scolaires, livrent des courses aux familles, etc. Le quotidien des enfants est totalement bouleversé. En tant que mère, je sais que les enfants ont besoin de structure et de stabilité. On le leur a arraché. Pour certains, l’école est le seul endroit où ils peuvent jouer dehors, car leur quartier n’est pas sûr.
À cause de ces activités, nous avons dû annuler la récréation dans beaucoup d’écoles : l’air est saturé d’agents chimiques — pulvérisés par l’ICE — ce qui rend les sorties dangereuses. Ils utilisent des balles au poivre, des gaz lacrymogènes, ce genre de choses. J’étais présente dans un lycée de Minneapolis quand l’ICE est arrivée : ils ont déboulé à toute vitesse au coin d’une rue et se sont arrêtés devant l’école pile au moment de la sortie des classes. Alors que les élèves sortaient encore, les agents les pourchassaient.
Il s’agissait d’un conducteur qui n’avait rien à voir avec l’école, mais qui s’est trouvé là par hasard. Plusieurs gros VUS ont surgi, et les agents ont sauté hors de leurs véhicules. J’ai couru vers la scène en voyant ces voitures et en entendant les sifflets ; les membres de la communauté sortaient et encerclaient la zone pour protéger nos enfants ! Pendant qu’ils tentaient d’appréhender leur cible, ils se montraient extrêmement menaçants envers les jeunes.
Ces agents sont sortis avec des armes imposantes et ont commencé à hurler sur tout le monde. Nos éducateurs et le personnel scolaire leur disaient : « Vous devez quitter l’enceinte de l’école. » Plusieurs agents ont alors plaqué l’un de nos enseignants au sol. Un autre éducateur a été arrêté. Et nos enfants regardaient ça. Ce sont les personnes qui s’occupent d’eux et les protègent chaque jour. Qu’un enfant voie cela est absolument inacceptable. Ces éducateurs n’avaient rien fait de mal ; ils veillaient seulement sur les élèves.
Les agents ont ensuite déployé des gaz chimiques dans la cour, alors que des enfants s’y trouvaient. Ils n’avaient aucun égard pour les personnes présentes. Le chef de leur groupe, l’agent de la Border Patrol Greg Bovino, était là, à quelques mètres de moi. Je me souviens qu’il a sorti une bonbonne de son gilet et l’a brandie comme s’il allait libérer encore plus de gaz. Ils ont aussi aspergé quelqu’un au visage avec ce qui semblait être du gaz poivré, à bout portant. C’était inutile : la personne était déjà maîtrisée.

Trey Cook : Ils s’en prenaient donc à quelqu’un qui passait simplement devant l’école ?

Christin Crabtree : Oui.

Trey Cook : Donc, vous décrivez la manière dont ils ont traité les personnes qui tentaient de désamorcer la situation, alors que l’ICE avait déjà appréhendé l’homme visé ?

Christin Crabtree : Pas seulement ceux qui tentaient de calmer le jeu. Il y avait des voisins, des parents, des enseignants et des enfants, puisque c’était l’heure de la sortie.

Trey Cook : De votre point de vue, l’ICE agit-elle comme une force de l’ordre censée protéger la population, ou comme une force d’occupation étrangère ?

Christin Crabtree : Cela ressemble clairement à une force d’occupation. C’est ainsi qu’ils opèrent. Ils ne travaillent pas en concertation avec les autres juridictions, ni avec l’État, ni avec la ville. Nous avons une politique de « ville sanctuaire » ici. Si notre gouverneur mobilisait la Garde nationale, les différentes agences collaboreraient. Ici, ce n’est pas le cas. On a l’impression d’une force d’occupation, d’une milice armée hors de contrôle.
C’est le sentiment qui prédomine. La plupart des agents sont masqués, on ne voit que leurs yeux. Il est difficile de leur donner un âge. Avant le meurtre de l’observateur [1]. la semaine dernière, je disais déjà que ce n’était qu’une question de temps avant qu’un drame n’arrive. On assiste à une escalade constante plutôt qu’à une désescalade. Bien sûr, j’aurais voulu que cela n’arrive pas, mais je ne suis pas surprise qu’il y ait eu un mort.
À Minneapolis, nous savons que notre sécurité dépend de notre solidarité. C’est ce que nous allons continuer à faire. Mais la tension est à son comble.

Trey Cook : Existe-t-il des projets de renforcement des protections ou des politiques pour lesquelles les citoyens s’organisent, ou s’agit-il uniquement d’actions directes ?

Christin Crabtree  : Notre conseil municipal a tout récemment renforcé notre « ordonnance de séparation », suite à un incident survenu le 3 juin dans mon quartier, où plusieurs agences fédérales ont investi notre communauté. Les forces de l’ordre locales (comté et ville) sont arrivées en prétendant sécuriser la zone.
Mais en réalité, elles facilitaient l’opération des agents fédéraux. Certains agents locaux ont même été filmés en train de brutaliser des membres de la communauté. Cet incident terrifiant a déclenché une forte mobilisation pour renforcer l’ordonnance de séparation, ce qui vient d’être fait.

Trey Cook : Qu’est-ce qu’une « ordonnance de séparation » ?

Christin Crabtree : En substance, cela signifie que notre ville ne collaborera pas avec les services fédéraux de l’immigration. Il existe une ligne claire entre les missions de la police de Minneapolis et celles de l’ICE. Par exemple, si j’étais sans-papiers et que j’appelais le 911, la police ne devrait divulguer aucune information sur mon statut migratoire — ce n’est pas leur affaire. C’est une protection pour notre communauté et une séparation entre le gouvernement local et les forces fédérales.
Cette ordonnance existait, mais n’avait pas été révisée depuis des années. L’audit municipal sur les événements du 3 juin a montré qu’elle devait être durcie pour donner des directives précises aux forces locales sur ce qu’elles ne peuvent pas faire.
Il y a aussi un travail d’organisation autour du logement. Beaucoup de nos voisins ne peuvent plus aller travailler car ce n’est plus sûr pour eux. Des discussions sont en cours pour instaurer un moratoire sur les expulsions locatives. Nous n’avons pas besoin de plus de sans-abri. Comme le disait notre ancien sénateur Paul Wellstone : « Nous sommes un État qui croit que quand tout le monde va mieux, tout le monde va mieux. » Cette citation guide notre communauté.
Nos enfants trouvent des moyens de… pardon, cela m’émeut… ils s’efforcent de se protéger les uns les autres. Ils ont organisé des débrayages. Nos élèves ont fait une sortie collective dans l’un des lycées cette semaine. C’était incroyablement puissant de les voir chanter, ils ont occupé les rues. C’était phénoménal. Je suis si fière de nos jeunes.
Nous exigeons que l’ICE quitte notre communauté, nos écoles, notre ville et notre État. Ils n’ont rien à faire ici. Ils ne font qu’accroître la violence. Ils ne s’en prennent pas à des criminels ; ils attaquent notre communauté par une violence aveugle, et c’est inacceptable.


[1À Minneapolis, depuis le mouvement pour George Floyd en 2020, les réseaux d’observateurs communautaires sont très actifs. Dans le récit de Crabtree, la présence d’un observateur suggère que la communauté s’attendait à des abus et avait mis en place une surveillance citoyenne pour se protéger

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