Édition du 23 novembre 2021

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Amérique du Nord

Vague de grèves aux Etats-Unis : le début d’un mouvement d’ampleur ?

Après un été relativement tranquille, les États-Unis ont connu quatre débrayages majeurs au cours des trois dernières semaines. Aujourd’hui, des dizaines de milliers de travailleurs de la santé, du cinéma et de la télévision se préparent à débrayer si leurs revendications ne sont pas entendues. Un niveau de mobilisation jamais vu depuis des années dans le pays. Serait-ce le début d’un mouvement d’ampleur pour le monde du travail aux États-Unis ?

Paru sur le site de Révolution permanente
le 17 octobre 2021

Par James Dennis Hoff

Crédits photo : Cameron Sheppard / Seattle Weekly

Aux États-Unis, 2021 n’a rien eu d’une année marquante en matière de lutte des classes. Bien qu’elle ait démarré sur les chapeaux de roue, avec sept débrayages majeurs entre janvier et avril, on ne comptait que trois autres grèves de ce type depuis mai, impliquant tout juste 4 000 travailleurs au total. L’année 2021 était en passe de devenir l’une des années comptant le moins de grèves de ce siècle. Et pourtant, au cours du mois dernier, on décompte quatre débrayages majeurs et plusieurs syndicats, dont plus de 60 000 travailleurs du cinéma et de la télévision, semblent prêts à appeler à la grève cette semaine ou la semaine prochaine. Compte tenu de cette nouvelle vague de grèves, 2021 pourrait finalement s’avérer être un temps fort de la lutte des classes. Mais ne vous fiez pas aux apparences : la lutte des classes n’est pas de retour ; elle n’a jamais cessé d’exister.

Bien qu’il y ait sans doute plusieurs raisons à ce ralentissement au début de l’année, il semble évident que les aléas de la pandémie en cours et de l’économie américaine ont eu une influence considérable sur le mouvement ouvrier. En janvier et février, alors que l’économie commençait lentement à se remettre des premières vagues de la pandémie et que la demande était en constante augmentation, les travailleurs se sont soudainement retrouvés en position de force. Si le taux de chômage restait élevé, le nombre de postes vacants l’était également, et de nombreux travailleurs ont refusé de retourner sur des lieux de travail dangereux pour un faible salaire. Comme l’expliquent Luis Feliz Leon et Dan DiMaggio dans Labor Notes : «  La supervision impitoyable, les heures supplémentaires généralisées, le manque de personnel, les contrats à deux vitesses » et d’autres formes de surexploitation ont rendu les travailleurs américains moins enclins que jamais à accepter de tels emplois. Dans le même temps, la prolongation et la revalorisation des allocations de chômage ont permis à des millions de travailleurs de continuer à chercher un emploi mieux rémunéré, poussant les employeurs à offrir des salaires plus élevés, des garanties supplémentaires et même des primes à la signature dans certains secteurs, notamment le secteur des services, où les offres d’emploi étaient les plus nombreuses.

De leur côté, les syndicats, qui se battaient et se mobilisaient pour la sécurisation des lieux de travail depuis le mois de mars, étaient plus dynamiques et organisés que jamais. Lorsque les nouveaux cas de coronavirus ont commencé à régresser, les syndicats ont profité de cette capacité d’organisation accrue (et de la combativité croissante d’une base, usée par des mois de surcharge de travail ou de manque de personnel) pour lutter en faveur de meilleurs contrats. La grève de Hunt’s Point, la grève de Volvo et les grèves dans les universités de Columbia et de New York ont toutes été marquées, d’une manière ou d’une autre, par une implication accrue de la base. Chez Volvo, les grévistes ont rejeté non pas une mais deux propositions d’accord avec la direction, tandis qu’à Columbia, les étudiants se sont organisés indépendamment de la bureaucratie syndicale et ont réussi à rejeter l’accord de principe conclu par l’UAW avec l’université.

Cet apparent regain de combativité a toutefois connu un coup d’arrêt brutal lorsque le variant Delta a commencé à se propager en juillet, limitant la demande de main-d’œuvre, notamment dans le secteur des services, et obligeant de nombreux syndicats à redéfinir leurs priorités autour des réouvertures et de la sécurisation des lieux de travail. Ce fut particulièrement le cas pour les syndicats des travailleurs de la santé et des enseignants, qui figurent parmi les syndicats les plus combatifs depuis bien avant le début de la pandémie. Aujourd’hui, le nombre de nouveaux cas continue de diminuer, et les travailleurs sont moins disposés à se contenter de leurs conditions de travail, conscients qu’ils peuvent obtenir davantage sur les piquets de grève. Alors que le pays se remet lentement de la dernière flambée épidémique, un nombre sans précédent de travailleurs tiennent des votes de grève, et la grande majorité d’entre eux votent oui.

La semaine dernière, par exemple, les travailleurs de John Deere dans les usines de l’Iowa, du Kansas et de l’Illinois ont failli se mettre en grève, mais le vote organisé plus tôt dans la semaine a débouché sur une proposition de révision de contrat de la part de la direction. Les travailleurs de ces usines devraient se prononcer sur les contrats renégociés d’ici le 10 octobre, mais nombre d’entre eux se disent insatisfaits de la proposition, et une grève reste une possibilité bien réelle. En Oregon et en Californie, des dizaines de milliers d’infirmières et de travailleurs de la santé des hôpitaux Kaiser Permanente s’apprêtent également à voter pour ou contre la grève. Mardi, plus de 60 000 travailleurs de l’industrie du cinéma et de la télévision, organisés par l’International Alliance of Theatrical Stage Employees, ont voté à 98 % en faveur d’une grève si leurs demandes en matière de sécurisation des lieux de travail, de salaires plus élevés et d’horaires plus clémentes n’étaient pas satisfaites.

Bien qu’il soit pratiquement impossible de connaître le nombre réel de votes de grève (le Bureau des statistiques du travail semble considérer que toute grève de moins de 1 000 travailleurs ne mérite pas d’être consignée), de nombreux autres syndicats organisent actuellement des votes de ce type pour tenter d’obtenir de meilleurs contrats, même sans grève. Étant donné que la crédibilité de la menace d’une grève est souvent aussi difficile à assurer que la grève elle-même, l’existence de ces négociations est un élément important, permettant d’évaluer la vitalité, la force et le dynamisme du mouvement ouvrier.

Et les événements de ces dernières semaines suggèrent qu’un essor important du mouvement ouvrier est déjà amorcé et qu’il risque de durer. En septembre, plus de 2 000 charpentiers de Seattle ont interrompu des chantiers dans toute la ville pendant près de vingt jours, jusqu’à la signature d’un nouveau contrat. La semaine dernière, 2 000 travailleurs du secteur de la santé à Buffalo ont débrayé pour réclamer plus d’effectifs, et la fin des inégalités de salaires. Dans le même temps, les travailleurs de Kellogg’s ont interrompu la production de leurs céréales mardi, quand 1 400 travailleurs ont quitté les usines après que les patrons ont agité la menace d’une délocalisation au Mexique. Jeudi matin, 2 000 travailleurs du secteur des télécommunications, membres de sept sections locales des Communications Workers of America en Californie, ont débrayé en raison de conditions de travail inacceptables. Cela fait déjà trois débrayages majeurs en octobre, et il est fort possible que les infirmières de Kaiser-Permanente et l’IATSE débrayent également ce mois-ci.

Un tel nombre de grèves majeures simultanées serait inédit dans la période récente, et pourrait être le catalyseur nécessaire pour que la classe ouvrière repasse à l’offensive. Avec une consommation de biens et de services qui continue de monter en flèche depuis la dernière vague, des chaînes d’approvisionnement bloquées dans le monde entier et une demande croissante de main-d’œuvre, les travailleurs ont une réelle opportunité d’imposer des concessions majeures au capital dans la période à venir. Pour ce faire, cependant, il faudra non seulement un affrontement avec les patrons, mais aussi avec les bureaucraties des principaux syndicats qui ont aligné le mouvement ouvrier sur le Parti démocrate et qui, malgré les tensions croissantes, ont joué un rôle démobilisateur dans plusieurs grèves et actions syndicales récentes. En ce sens, l’organisation de la base en vue de construire des syndicats indépendants, démocratiques et combatifs est la meilleure façon de soutenir et de développer cette dernière phase de la lutte des travailleurs.

Article publié sur Left Voice le 9 octobre 2021. Traduit par Inès Rossi.

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