Édition du 2 mars 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

Entretien avec Manuel Sutherland

Venezuela. La crise économique et l’effet des sanctions

Le 1er février 2021, la rapporteure spéciale des Nations unies sur les mesures coercitives unilatérales et les droits de l’homme, Alena Douhan, est arrivée au Venezuela. Jusqu’au 12 février, elle évaluera l’impact sur les droits de l’homme des sanctions. « Je veux examiner, dans un esprit de coopération et de dialogue, si et dans quelle mesure l’adoption, le maintien ou l’application de sanctions entrave la pleine réalisation des droits humains des personnes », a déclaré Alena Douhan.

16 février 2021 | tiré du site Alencontre
https://alencontre.org/ameriques/amelat/venezuela-la-crise-economique-et-leffet-des-sanctions.html

Dans ce contexte, l’économiste Manuel Sutherland, directeur du Centro de Investigación y Formación Obrera (CIFO), insiste sur le fait que les sanctions ont « terriblement » affecté l’économie nationale, mais ne sont pas la cause de la crise. « Elles aggravent une crise antérieure, entravent la vente du pétrole, rendent très difficile l’importation de quoi que ce soit et touchent les secteurs les plus vulnérables de la société. Les sanctions sont un désastre et une honte mondiale qui violent les droits de l’homme. »

Cependant, Manuel Sutherland soutient que « ni la communauté internationale, ni les dirigeants de l’opposition médiatique soutenus par le groupe qui était auparavant au Parlement [Juan Guaido], ni le gouvernement national n’ont la volonté politique suffisante pour entreprendre un changement, pour comprendre la profondeur de la crise et pour élaborer des politiques qui s’attaquent aux fléaux sociaux les plus importants ».

Quel Venzuela la rapporteure spéciale des Nations unies a-t-elle rencontré lors de sa visite ?

Manuel Sutherland : La rapporteure spéciale des Nations unies a été confrontée à un pays qui a connu la plus forte chute du PIB de l’histoire du capitalisme. Si je me souviens bien, le Liberia était le pays qui avait le plus chuté en termes de PIB dans l’histoire, soit environ 81%. Le Venezuela, dans les estimations faites pour la période 2013 à 2020, aurait vu son PIB chuter d’environ 90%. C’est comme une personne qui pesait 100 kg et qui en pèse maintenant 10. C’est un exemple dramatique, mais qui ravive en quelque sorte la chute de la production. C’est comme si nous allions dans un centre commercial et que 90% des magasins étaient fermés.

Certains secteurs, tels que la construction, l’intermédiation bancaire et les secteurs liés à la finance, ont chuté de 97% entre 2013 et 2019. L’industrie du pays a été détruite et, depuis plusieurs années, la production nationale a été remplacée par des importations. La plupart des entreprises ont fermé et ne produisent plus ou n’importent plus. Il est probable qu’environ 75% des entreprises ont fait faillite et ont fermé, ce qui a laissé le pays dans une situation de ruine qui a forcé à un énorme exil. On estime qu’entre quatre et cinq millions de personnes sont parties, soit un Vénézuélien sur six.

Ce pays subit également les effets de la pandémie de Covid-19, de la chute du prix du pétrole et de la demande d’hydrocarbures. De plus, il subit des sanctions très sévères qui frappent l’industrie pétrolière, qui empêchent les exportations, l’achat ou l’échange de diesel, des sanctions qui frappent les quelques entreprises vénézuéliennes qui peuvent permettre l’obtention de devises étrangères et qui affectent aussi gravement le secteur privé qui, souvent, étant « innocent », est lié à tort au gouvernement et voit ses comptes bancaires ou ses entreprises fermées.

Il existe également une situation d’inégalité très forte, où il y a une élite qui a beaucoup d’argent et une grande partie de la population qui n’en a pas. Ceux qui travaillent dans le secteur privé gagnent environ 40 dollars par mois et ceux qui travaillent dans le secteur public ont un salaire minimum de trois ou quatre dollars par mois avec quelques primes. Cela inclut des professeurs d’université, des enseignants, des scientifiques et des techniciens de la santé. C’est vraiment un drame humanitaire très aigu et très douloureux.

Certains rapports affirment que les sanctions ont pesé lourdement sur la situation économique. D’autres affirment que ce n’est pas si important. Qu’en dites-vous ?

La crise économique vénézuélienne est antérieure aux sanctions. c’est une crise classique d’un système hyper-rentier (pétrole) que je qualifie de lumpenisé. C’est l’expression de la volonté de pousser à l’extrême les distorsions qui accompagnent la rente pétrolière. Je l’appelle lumpenisée parce que ce système hyper-rentier a une composante d’hyper-corruption et une grande dégradation éthique et morale en termes de conduite des affaires et d’enrichissement sur le plan social.

De nombreux hommes d’affaires ont cessé de produire et se sont tournés vers les importations et la fraude sur les devises étrangères, et cela en alliance avec une élite bureaucratique très forte qui, dans plusieurs institutions, a conclu d’énormes accords commerciaux avec ces hommes d’affaires. Ce mariage a ruiné la nation sur la base de trois éléments : la surévaluation de la monnaie ; la destruction de l’agriculture, de l’industrie et du commerce formel par la gigantesque surévaluation qui, en fait, a favorisé l’industrie et l’agriculture étrangères et a détruit la compétitivité de l’agriculture et des industries nationales ; et troisièmement une émission extrême et gigantesque de monnaie inorganique (« faire marcher la planche à billets ») qui, tôt ou tard, provoquerait l’inflation. Cela est lié à la transformation de la Banque centrale du Venezuela en une sorte de banque de second rang qui, après la réforme de ses statuts, a pu acheter des billets à ordre et prêter de l’argent principalement à PDVSA (Petróleos de Venezuela SA) afin de payer les salaires et d’injecter de la monnaie totalement artificielle, autrement du capital fictif comme dirait Marx, ce qui provoqua peu à peu l’inflation.

La crise est également due au fait que la vente à bon marché par des services et des entreprises récupérées a abouti à des entités vouées à la distribution et non pas des productions rentables. L’exemple classique est l’essence. Si PDVSA avait, entre 1999 et mi-2020, facturé le litre un demi-dollar [alors le prix du litre d’essence était de 0,01 dollar, puis 0,1 dollar dès 2016, le carburant le moins cher du monde] – comme elle fait actuellement dans les stations-service, ce qu’elle appelle le « prix international » –, elle aurait obtenu des revenus de 185 milliards de dollars, l’équivalent de 30 fois les réserves de devises internationales que nous avons maintenant. Mais malheureusement, elle n’en détient quasiment pas.

Le système hyper rentier n’a absolument rien épargné et a dépensé tous les revenus acquis par le Venezuela. Les exportations ont rapporté près d’un trillion de dollars entre 1999 et 2015, soit l’équivalent de 10 plans Marshall aux prix de 2000. Avec le plan Marshall en 1945, pratiquement 16 pays ont été reconstruits après la Seconde Guerre mondiale et le Venezuela disposait d’un revenu équivalent à 10 plans Marshall pour transformer le Venezuela en un paradis, mais cela n’a pas été fait.

Toute la crise est antérieure aux sanctions. Ce que les sanctions provoquent – et là je diffère des autres amis économistes – c’est d’aggraver sérieusement la crise. Les sanctions ont été appliquées à une économie très faible, malade, blessée, malmenée, harcelée et ruinée, et elles ont un effet très néfaste et douloureux sur elle. Elles entravent son redressement, sa progression et les rendent beaucoup plus difficiles. C’est pourquoi je suis totalement contre les sanctions, je pense qu’elles devraient être complètement éliminées, mais elles ne sont pas la cause de la crise qui, avec ou sans sanctions, allait se développer inexorablement.

La vice-présidente Delcy Rodríguez a déclaré le 2 février dernier que l’agression contre le pays avait commencé en 2013, lorsque les flux financiers vers le Venezuela ont été coupés. Quand les premières sanctions ont-elles réellement été appliquées et quelles étaient-elles ?

Non, il n’est pas vrai que le Venezuela subisse une réelle pression économique depuis 2013. Les premières sanctions que le pays subit réellement ont été appliquées en août 2017. Elles ont empêché la renégociation de la dette de PDVSA et de la dette de la République avec les détenteurs étatsuniens d’obligations, ce qui a rendu très difficile la restructuration de la dette. Elles l’ont pratiquement empêchée. Elles ont interdit à PDVSA et à l’Etat de dire aux détenteurs d’obligations comment et quand ils allaient être payés. Cela a été principalement dû à une sorte de défaut sélectif et à l’imposition de paiements restructurés sans consultation [des détenteurs d’obligations] que PDVSA et l’État avaient faite sur certaines obligations qui, à la mi-2017, ne pouvaient plus être garanties de manière solvable.

Ces sanctions ont été prises quelques mois avant la déclaration de défaut définitif sur sa dette du pays, ce qui a eu lieu en novembre 2017, et qui était pratiquement acquis et attendu par tous. Il n’est donc pas vrai qu’en 2013 il y a eu un arrêt des flux vers le Venezuela. En 2014 et 2015, des obligations étaient encore émises, mais déjà en 2015, la dette du Venezuela était très mauvaise, il était donc très coûteux de s’endetter. Il était pratiquement impossible de vendre une obligation de la dette vénézuélienne, non pas à cause d’une punition politique, mais parce qu’on s’attendait à ce que le Venezuela fasse défaut, comme il l’a fait en 2017, puisque déjà en 2016 il était en défaut partiel, reportant les paiements et accordant des prolongations pour payer le principal et amortir le principal au prorata.

Quelle était la situation du pays au moment où les premières sanctions ont été appliquées et qu’en est-il aujourd’hui ?

Lorsque les premières sanctions financières ont frappé le pays, en août 2017, le PIB avait déjà chuté d’environ 30%. Cela a déjà fait de la crise vénézuélienne l’une des plus fortes de l’histoire de l’Amérique latine, après ce qui s’est passé avec le Nicaragua dans la première phase du sandinisme et quelque chose de similaire à ce qui s’était passé dans la « période spéciale » à Cuba après la chute de l’URSS en 1991.

Aujourd’hui, l’économie est beaucoup plus brisée et détruite. Elle a chuté de 90%. Mais il existe une économie souterraine très forte qui a commencé à construire des immeubles de luxe, des entrepôts. Cette économie commence à être répandue dans tous les secteurs et elle doit déjà être beaucoup plus importante que l’économie formelle.

Les besoins d’investissement se sont tournés vers le secteur privé et ce dernier a répondu en investissant dans certaines zones très appauvries. Il semble que le pays sort un peu du marasme. Il est possible de parler d’une légère reprise de l’économie même s’il n’y a pas de changement politique et même si les « tables » de négociation et de dialogue ne se concrétisent pas comme elles le devraient si existait la possibilité d’assouplir les sanctions.

Nicolás Maduro a déclaré dans son rapport et ses comptes rendus devant l’Assemblée nationale pro-gouvernementale que l’État « a perdu 99% des ressources entrant dans le pays » en raison du « blocus ». Comment la crise pétrolière, aggravée par les sanctions, peut-elle affecter les Vénézuéliens si les experts ont affirmé que les ressources obtenues grâce aux exportations de pétrole ont principalement servi à financer la « révolution », le régime ?

Il est impossible que les revenus d’exportation aient chuté de 99%, cela n’a aucun sens, aucune logique économique, aucune relation avec la vérité comptable ou avec une quelconque comptabilité nationale. C’est franchement impossible. Ce qui est vrai, c’est que ces revenus ont beaucoup diminué et que nous pourrions parler d’une baisse de plus de 80%, mais il est très difficile d’obtenir des informations réelles et de première main sur le volume de pétrole vendu, la manière dont il est vendu, le prix et ce qui est adressé au marché intérieur.

S’il est vrai qu’il y avait de la corruption avant les sanctions, avec les sanctions la corruption est multipliée car elle contraint à des mécanismes complètement obscurs pour la vente et la commercialisation des hydrocarbures et les triangulations sont incluses. Par exemple, si PDVSA veut vendre du pétrole à une autre société transnationale, elle doit l’enregistrer de manière formelle, mais comme elle ne peut le faire parce que les sanctions l’en empêchent et puniraient la société qui achète, elle cherche alors des triangulations d’achat et de revente avec des sociétés de faible réputation qui offrent des prix plus bas, achètent le pétrole à un prix inférieur, naviguent avec leurs émetteurs éteints, ont le drapeau de pays qui sont des paradis fiscaux et pratiquement un réseau de quasi-piraterie est tissé qui affecte sérieusement les revenus du pays.

Je pense qu’une grande partie de ce qui se passe aurait pu être évitée grâce à un large processus de négociation, à un processus démocratique et politique approfondi et, troisièmement, en injectant moins d’argent pour soutenir la production de pétrole dans certains puits qui avaient déjà un rendement très bas ou dont la production arrivait à maturité, étant donné la baisse du niveau des prix du pétrole. Si le PDVSA avait économisé plus ou moins 30% de ses revenus, le pays disposerait de près de 300 milliards de dollars de réserves internationales. C’est l’équivalent de 50 fois les réserves internationales détenues actuellement.

Les sanctions ont terriblement affecté Citgo Petroleum Corp. [compagnie de statut américain, dont le siège social est en Oklahoma, historiquement détenue par PDVSA ; elle opérait trois raffineries et des milliers de stations d’essence aux Etats-Unis]. Citgo a été confisquée en 2019, capturée et séparée de PDVSA. Elle a dès lors été privée de nombreuses possibilités de négocier le placement du pétrole, d’exporter, d’acheter des composants pour fabriquer de l’essence, d’acheter de l’essence finie, de faire des milliers de choses et de recevoir des millions de dollars. Ces possibilités ont été coupées par la capture de Citgo [des actions de Citgo sont vendues dès janvier 2021 suite à une décision d’un juge américain], par la capture de Monomeros [société vénézuélienne établie en Colombie dès les années 1970] et par la persécution totalement illégale et pirate des navires qui vendent du pétrole à d’autres compagnies qui ne sont pas américaines [en août 2020, les Etats-Unis saisissent militairement des tankers transportant du pétrole iranien vers le Venezuela]. C’est vraiment une horreur et une honte pour le droit commercial mondial et le droit international.

Je suis favorable à l’élimination de toutes ces sanctions et favorable à la recherche d’un système dans lequel le pétrole est échangé contre de la nourriture, afin que le pétrole vendu puisse être utilisé pour importer des vaccins, des médicaments, équiper les hôpitaux et aider le secteur hospitalier, offrir des primes aux travailleurs de première ligne dans les secteurs prioritaires. Il y a beaucoup de choses qui peuvent être faites.

Mais malheureusement, ni la communauté internationale, ni les dirigeants de l’opposition médiatique soutenus par le groupe qui contrôlait l’ancien Parlement, ni le gouvernement national n’ont la volonté politique suffisante pour entreprendre un changement, pour comprendre la profondeur de la crise et pour élaborer des politiques qui s’attaquent aux fléaux sociaux les plus importants.

Plus précisément, comment les sanctions ont-elles affecté les Vénézuéliens ? Quel impact les sanctions ont-elles eu sur les droits de l’homme des Vénézuéliens ? Pouvez-vous donner des exemples ?

Les sanctions ont terriblement affecté l’économie nationale, mais elles ne sont pas la cause de la crise. Ils ne font qu’aggraver une crise précédente, empêchent la commercialisation du pétrole et rendent très difficile l’importation de quoi que ce soit.

S’il est vrai qu’il existe des licences générales qui favorisent ou exemptent des sanctions l’importation de denrées alimentaires et de médicaments, le problème fondamental est le suivant : comment générer de l’argent pour pouvoir importer si l’on n’est pas autorisé à exporter ses produits ? Si PDVSA ne peut pas vendre de pétrole à l’étranger, elle ne peut pas disposer de suffisamment de devises pour importer les trois biens fondamentaux, à savoir les denrées alimentaires, les médicaments et les vêtements pour atténuer la crise humanitaire.

Ensuite, vous avez besoin de correspondants financiers aux Etats-Unis, en Europe et internationaux qui peuvent effectuer des transactions internationales dans le domaine du courtage en paiement, vous n’allez pas partir avec une mallette pour acheter certains vaccins à un laboratoire. Ce sont des transactions financières qu’aucune banque et aucune institution n’est prête à faire parce qu’elles seraient liées au président Maduro et qu’elles diraient que ce sont des institutions qui violent les règles édictées par les Etats-Unis ou qui aident un ennemi des États-Unis. Et c’est pourquoi il y a ce que l’on appelle le respect excessif des sanctions, qui affecte aussi terriblement les possibilités d’importation, d’exportation et de manutention. Cela inclut également le secteur privé national, qui a également été persécuté ou harcelé par les sanctions parce que de nombreuses banques ne veulent pas mener de coûteuses enquêtes pour savoir si elles sont ou non des entreprises écrans du gouvernement. C’est pourquoi elles ferment leurs comptes, les empêchent de faire des affaires, ferment leurs locaux et cela signifie que de nombreuses entreprises doivent aller au Panama et encourir des coûts supplémentaires et faire face à beaucoup de problèmes graves.

Comment, au milieu des sanctions, se sont produits des phénomènes tels que la prolifération de « supermarchés » (« bodegones »), la massification de l’offre de produits importés dans les magasins traditionnels et l’ouverture de nouveaux établissements de luxe ?

Il y a eu un réveil depuis un an et demi, peut-être deux, de l’investissement privé national. Il y a des groupes qui, d’une certaine manière, vivaient des affaires liées à la corruption de l’État dans lesquelles ils obtenaient des profits. Mais comme il n’y a plus de revenus pétroliers – qui ont presque disparu – et qu’il n’y a plus de commerce d’importation frauduleux parce qu’il y a, en pratique, une sorte de libre-échange, un peu faussé par une dollarisation informelle désastreuse, alors le commerce le plus lucratif du monde a cessé. De nombreux hommes d’affaires et de nombreuses personnes qui avaient des liens étroits avec des fonctionnaires de l’État ou même des fonctionnaires de l’État eux-mêmes utilisent directement leur capital pour des investissements locaux. Aussi parce qu’il leur est plus difficile de retirer l’argent et d’investir à l’étranger en raison de nombreux facteurs, parmi lesquels la poursuite des personnes corrompues qui sont affiliées aux élites du pouvoir.

Tout cela a donné un cocktail dans lequel ces acteurs économiques font pression sur le gouvernement pour qu’il supprime les taxes à l’importation, qu’il élimine les taxes et les droits de douane et que ces entrepreneurs puissent créer des entrepôts, des magasins, construire des bureaux, des immeubles de luxe et travailler avec des coûts d’exploitation très faibles, car le taux d’utilisation nombreux services est encore très bas et ces secteurs peuvent répondre à une demande certes faible mais néanmoins importante étant donné l’ampleur des affaires actuelles.

Comme la production nationale a beaucoup diminué, il y a eu une très forte importation qui a couvert les secteurs de manière extrêmement coûteuse mais qui atteint un public disposant d’un pouvoir d’achat important qui provient de ses propres entreprises, de ses propres économies, des transferts de fonds et qui est également lié à la contrebande et à la corruption.

C’est un très grand cocktail d’économie souterraine, dans lequel il y a beaucoup d’entrepreneurs qui en profitent, qui investissent, des entrepreneurs malhonnêtes et des entrepreneurs honnêtes, qui, d’une certaine manière, cherchent à profiter des espaces laissés par d’autres entreprises traditionnelles et à s’emparer de ces marchés avec succès. C’est pourquoi il y a beaucoup de gens qui, par rapport à 2015 et 2016, voient les possibilités non seulement d’entreprendre mais aussi d’investir, surtout dans cette situation de pandémie mondiale et de difficultés internationales.

Les sanctions ne concernent pas ces personnes car il s’agit de particuliers qui ont des entreprises également à l’étranger et qui font du porte-à-porte pour l’importation de produits finis dans des domaines tels que les appareils électroménagers, les vêtements, les chaussures et les denrées alimentaires. Ces secteurs contournent un peu les sanctions. Il existe également des activités commerciales très importantes avec les pays alliés au régime, tels que l’Iran, la Turquie, la Russie et la Chine, où des triangulations sont également effectuées et des achats sont effectués depuis ces pays aux États-Unis et de là vers le Venezuela. Cela permet également de contourner les sanctions, mais cela rend les produits très chers et totalement inaccessibles au grand nombre de travailleurs qui gagnent des salaires de misère, des salaires qui ne représentent qu’une fraction de ce que gagne un travailleur bolivien, uruguayen ou équatorien.

Cela peut-il être maintenu de manière durable ?

En quelque sorte, cela peut se perpétuer court et à moyen terme car le pays a beaucoup chuté, et dans cette énorme chute il y a de nombreuses possibilités de croissance en raison, précisément, de la gravité de la chute, en raison de la possibilité d’un rebond important. C’est une possibilité simplement en ouvrant un magasin ou en mettant en marche une machine. Il pourrait y avoir une reprise significative si le gouvernement comprend la nécessité d’écouter les syndicats, les entreprises et les universités et décide de rendre les choses plus flexibles, de s’ouvrir et d’offrir des alternatives pour donner un coup de fouet à l’économie réelle et oublier les recettes magiques complètement délirantes et qui ont échoué mille fois.

Pourquoi l’objectif de « libérer » le Venezuela par des sanctions n’a-t-il pas été atteint ?

Les sanctions ont été un non-sens et un désastre à Cuba. Elles ont échoué lamentablement et dans pratiquement aucun pays du monde elles n’ont servi à renverser un gouvernement considéré par les États-Unis comme un ennemi.

Des sanctions seraient utiles dans des pays comme le Qatar, qui possède une classe riche importante, qui a des intérêts dans des clubs sportifs, des investissements dans des sociétés comme Mercedes-Benz. En menaçant ces actifs ou en leur prenant ces actifs, ceux imposant des sanctions pourraient disposer d’un outil de pression très fort contre les gouvernements qui répondent à ces élites économiques. Dans ce cas, les sanctions pourraient être très efficaces pour que les États-Unis imposent leurs intérêts particuliers et leur volonté dictatoriale sur les intérêts des autres pays.

Dans le cas du Venezuela, à l’exception de Citgo, qui est une grande entreprise, et à l’exception de certains Vénézuéliens qui ont de petits capitaux à l’étranger, il n’y a rien de semblable à ce qui existe dans des pays comme le Qatar. Il n’y a pas de moyen de faire réellement pression sur une élite commerciale car l’élite commerciale vénézuélienne a été dévastée et détruite par les politiques économiques de l’État. Et ceux qui sont partis n’ont presque aucune relation avec le Venezuela. Ce n’est pas un secteur qui peut être soumis à la menace d’un embargo.

Dans des pays comme celui-ci, les sanctions ont pour effet d’accroître la pauvreté, d’augmenter la misère et d’aggraver les difficultés économiques des personnes les plus pauvres.

En outre, c’est un acte d’une extrême cruauté que d’appliquer davantage de châtiments et de fléaux à une économie déjà détruite et qui a un besoin urgent d’aide humanitaire. Au Venezuela, rien ne devrait être sanctionné, mais plutôt l’aide humanitaire devrait être donnée à des millions de personnes qui en ont besoin, qui n’ont pas d’eau, d’électricité, de gaz, de services publics minimums tels que le transport. C’est une population qui dans sa très large majorité n’a pas d’argent pour acheter le minimum, qui a un salaire de deux dollars par mois dans l’administration publique et où des millions de retraités reçoivent un dollar par mois.

Dans un pays comme celui-ci, il est nécessaire de fournir une aide humanitaire très forte, importante et solide, et cette aide n’a pas été fournie. Pratiquement rien n’a été fait, ni aucun programme d’importance ou en profondeur, au-delà des honteuses soupes populaires où 30 caméras de télévision vont filmer une distribution de soupe pour 20 personnes.

Nous devons voir les besoins réels des personnes qui meurent dans les hôpitaux parce qu’elles ne peuvent payer des médicaments à cinq dollars. Nous devons proposer d’urgence un grand accord politique, humanitaire et économique. Mettez de côté les intérêts politiques, prosélytes et privés et concentrez-vous sur ce grand accord qui nous permettra d’aborder, avec un plan d’urgence humanitaire et de salut économique, l’énorme crise humanitaire que traverse le pays et qui menace de forcer des millions de personnes supplémentaires à quitter le pays de manière très précaire et douloureuse. (Entretien publié sur le site Sin Permiso, le 13 février 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre)

Manuel Sutherland est économiste et directeur du Centro de Investigación y Formación Obrera (CIFO), Caracas.

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