19 novembre 2025 | Tiré de la revue Contretemps
https://www.contretemps.eu/meurtre-caraibes-venezuela-imperialisme-etats-unis/
À ce jour, le plus grand navire de guerre du monde, le porte-avion USS Gerald Ford, est déployé dans la mer des Caraïbes ainsi que quatorze autres navires de guerre, un sous-marin à propulsion nucléaire, l’USS Newport et autour de 14 000 soldats, faisant de cette démonstration de force la plus massive dans la région depuis leur intervention à Haïti en 1994. En outre, des manœuvres militaires étatsuniennes ont lieu du 16 au 21 novembre à Trinité-et-Tobago, à une quinzaine de kilomètres des côtes vénézuéliennes. Les intérêts des néo-conservateurs restent au cœur de ce processus, représentés par Marco Rubio qui est à la tête du secrétariat d’État.
Le décompte est d’ores et déjà macabre : 83 exécutions extra-judiciaires dont la plupart de victimes sont des Vénézuéliens victimes de cette réorientation de la politique étrangère états-unienne qui cherche à récupérer sa capacité d’influence sur sa « zone d’influence naturelle ». Si le déploiement de troupes n’est pas, pour l’heure, d’une ampleur suffisante pour une intervention terrestre, Donald Trump n’a pas exclu l’envoi de troupes au solet a déjà clarifié, conformément à son mépris habituel pour le droit international et l’État de droit, qu’il ne demanderait pas l’autorisation du Congrès en vue d’une déclaration de guerre formelle car il considère qu’il s’agit d’un « conflit armé non-international » (n’opposant pas un État à un autre) contre des « combattants illégaux » (les supposés « narcoterroristes »). Si nous ne partageons pas le projet de Nicolás Maduro, qui n’a plus rien à voir avec un horizon émancipateur et socialiste, nous souhaitons à travers la publication de ce texte adresser notre solidarité au peuple vénézuélien contre les menaces militaires impérialistes des États-Unis. Aussi brutale qu’ait pu être la répression de Nicolás Maduro contre chaque vague de mobilisation, arbitraire face à de nombreux mouvements sociaux, rien ne saurait justifier ces ingérences étatsuniennes.
Gabriel Hetland, chercheur et militant étatsunien travaillant depuis longue date sur les gouvernements progressistes du début de XXIème siècle en Amérique latine. Cet article a été initialement publié en anglais le 16 octobre dernier sur le blog Sidecar de la New Left Review.
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« Nous l’avons fait exploser. Et nous le referons. » « Je me fiche de savoir comment vous appelez ça. » Ces mots, prononcés respectivement par le secrétaire d’État étatsunien Marco Rubio et le vice-président J. D. Vance, font référence au premier des cinq bombardements étatsuniens de bateaux dans les eaux internationales près du Venezuela au cours du mois dernier, qui auraient fait vingt-sept morts au total.
Washington affirme que les bateaux transportaient de la drogue destinée aux côtes étatsuniennes, mais n’a fourni aucune preuve ; les éléments disponibles indiquent que les personnes tuées lors du premier bombardement, le 2 septembre, étaient peut-être des pêcheurs. L’opération s’est accompagnée d’un renforcement des forces militaires américaines dans les Caraïbes, avec notamment huit navires de guerre, un escadron de F-35, un sous-marin nucléaire d’attaque et plus de 10 000 soldats.
Trump a qualifié le gouvernement de Maduro de « cartel narco-terroriste », et selon certaines informations, les tentatives d’accord diplomatique auraient été interrompues par l’administration américaine, début octobre. Le 9 octobre, le gouvernement vénézuélien a demandé une session d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU, invoquant des « menaces croissantes » et la perspective d’une « attaque armée » imminente contre le pays. Comment interpréter cette escalade spectaculaire de la politique étatsunienne ?
Washington considère depuis longtemps l’Amérique latine comme son « arrière-cour », comme l’a clairement exprimé la doctrine Monroe de 1823, qui avertissait les puissances européennes de laisser la région aux États-Unis – et non, bien sûr, aux Latino-Américains eux-mêmes. Au cours des XIXe et XXe siècles, les États-Unis ont interféré à plusieurs reprises dans les affaires latino-américaines.
Parmi les exemples récents les plus notoires – où l’implication des États-Unis a pris toutes les formes, du soutien en coulisses et de l’appui politique à l’intervention directe – figurent le coup d’État de 1954 contre Jacobo Arbenz au Guatemala, le coup d’État de 1973 contre Salvador Allende au Chili, l’invasion du Panama en 1989 (qui, comme beaucoup l’ont fait remarquer, présente des parallèles frappants avec les actions actuelles de Trump contre le Venezuela), le renversement du président haïtien Jean-Bertrand Aristide en 1991 et 2004, et le coup d’État de 2009 au Honduras.
Le Venezuela a toutefois été confronté à plus de tentatives étatsuniennes de changement de régime que tout autre pays d’Amérique latine au cours des vingt-cinq dernières années. L’obsession de Washington pour cet objectif a commencé quelques années après l’élection d’Hugo Chávez en 1998. Washington a soutenu de nombreuses initiatives visant à le destituer, notamment un coup d’État militaire en 2002 et le blocus pétrolier de 2002-2003 qui a frappé l’industrie la plus importante du pays.
Les administrations Bush et Obama ont versé des millions de dollars à l’opposition, notamment à María Corina Machado, récente lauréate du prix Nobel de la paix. Le comité du prix a ignoré le fait que Machado milite depuis des décennies pour le renversement violent des dirigeants vénézuéliens et qu’elle a soutenu les récents assassinats.
Le soutien de Washington à l’opposition s’est poursuivi après la mort de Chávez en 2013 et l’élection de son successeur désigné, Nicolás Maduro. Obama a soutenu une vague de manifestations souvent violentes en 2014, qui a fait environ 43 morts, et Maduro a dû faire face à une nouvelle vague de manifestations parfois violentes de l’opposition soutenue par les États-Unis en 2017. Ces mobilisations ont été réprimées dans la violence par les forces de l’ordre de Maduro, provoquant des dizaines de morts en plus de registres d’emprisonnement arbitraires et tortures dans les centres de rétention.
En 2015, Obama a déclaré que le Venezuela constituait une « menace extraordinaire et inhabituelle pour la sécurité nationale des États-Unis », une accusation si ridicule qu’elle a été rejetée par les dirigeants de l’opposition vénézuélienne lorsqu’elle a été initialement annoncée. Cette accusation a néanmoins été utilisée pour justifier l’imposition de sanctions étatsuniennes, qui ont contribué de manière décisive à la déliquescence de l’économie vénézuélienne. Comme le montre Francisco Rodriguez dans The Collapse of Venezuela, si les politiques gouvernementales ont été une cause majeure de l’effondrement économique du Venezuela, ce sont les sanctions qui ont rendu la reprise pratiquement impossible.
L’antipathie envers le régime a ensuite atteint un nouveau niveau pendant le premier mandat de Trump, qui a appliqué une politique de « pression maximale » pour renverser Maduro. En plus des sanctions punitives – qui s’appliquaient désormais à l’industrie pétrolière vénézuélienne –, Trump a soutenu l’autoproclamation grotesque de Juan Guaidó à la présidence en janvier 2019. Au cours des années suivantes, les partisans de Guaidó ont appelé à une intervention humanitaire menée par les États-Unis, ont ouvertement soutenu les mesures coercitives étatsuniennes (à l’instar de la plupart des dirigeants de l’opposition), ont exhorté l’armée à se soulever contre Maduro et ont financé l’opération Gédeon, une invasion maritime spectaculairement peu sérieuse du Venezuela en mai 2020 par des mercenaires soutenus par les États-Unis, qui n’ont survécu qu’après avoir été secourus par des pêcheurs vénézuéliens, puis remis à l’État.
Les récentes actions de Trump doivent donc être comprises comme s’inscrivant dans un schéma de longue date d’agressions étatsuniennes envers le régime chaviste. Il existe toutefois des différences notables. D’une part, l’administration a effectivement abandonné le discours rhétorique sur la « démocratie » et les « droits de l’homme », longtemps utilisé – même pendant le premier mandat de Trump – comme prétexte pour justifier son bellicisme envers le Venezuela. Parallèlement, l’accent a été davantage mis sur l’apparence du multilatéralisme : la « présidence par intérim » de Guaidó, par exemple, a été soutenue par des dizaines de pays à travers le monde.
Bien que l’Argentine, le Paraguay et le Pérou se soient tous alignés derrière les États-Unis, et que la République dominicaine d’Abinader ait participé à des opérations conjointes dans les Caraïbes, l’administration actuelle semble considérer le soutien international comme une réflexion après coup. La supervision de la région par Washington s’est toujours exercée sur un spectre allant de la force au consentement, et jusqu’à présent, l’administration Trump penche clairement davantage vers la première option – la direction prise pourrait être celle que Ranajit Guha a qualifiée de « domination sans hégémonie ».
Le second mandat de Trump a été marqué par un penchant non dissimulé pour la puissance brute. Cela se voit dans la manière dont il a cherché à utiliser la politique commerciale pour contraindre les pays à se plier à sa volonté, comme dans le cas des droits de douane de 50 % imposés au Brésil pour avoir osé traduire Bolsonaro en justice. On peut également citer, entre autres, le fait qu’il ait rebaptisé le secrétariat de la Défense « secrétariat de la Guerre », qu’il ait déployé la garde nationale, qu’il ait poursuivi ses ennemis politiques devant les tribunaux, qu’il ait refusé de feindre l’unité après le meurtre de Charlie Kirk (Trump ayant répondu à la déclaration d’Erica Kirk selon laquelle elle pardonnait au meurtrier de son mari : « Je déteste mes ennemis »).
Le bombardement de bateaux vénézuéliens s’inscrit dans cette logique. La seule justification fournie pour ces exécutions extrajudiciaires est la nécessité de lutter contre le spectre mal défini du narco-terroriste, une catégorie qui associe la guerre contre la drogue et la guerre contre le terrorisme, mais l’administration Trump n’a fourni aucune preuve à l’appui de cette accusation. Comme le fait valoir Miguel Tinker-Salas, elle a agi en tant que juge, partie et bourreau. Le message véhiculé par le meurtre de non-combattants par l’administration est « nous ferons ce que nous voulons, quand nous le voulons, et nous n’avons pas à nous expliquer ni à nous justifier auprès de qui que ce soit ».
L’opération semble s’inscrire dans la nouvelle stratégie de sécurité nationale, qui sera bientôt publiée et qui appellerait à un recentrage sur la sécurité hémisphérique, en mettant l’accent sur les relations avec l’Amérique latine, les migrations et les cartels de la drogue. L’idée que les bombardements de bateaux auront un impact significatif sur le trafic de drogue vers les États-Unis est toutefois improbable, pour la simple raison que la grande majorité des drogues provenant d’Amérique latine transitent par le corridor du Pacifique oriental, et non par les Caraïbes.
Il convient également de noter que si le Venezuela est une voie de transit pour environ 10 à 13 % de la cocaïne mondiale (selon les agences américaines), il ne fournit aucun des fentanyls qui sont à l’origine de 70 % des décès liés à la drogue aux États-Unis. L’affirmation de l’administration Trump selon laquelle Maduro est à la tête du Cartel de los Soles est tout aussi peu plausible ; les experts en criminalité organisée au Venezuela nient l’existence même d’un tel cartel.
Si les États-Unis ne bombardent pas les bateaux vénézuéliens pour mettre fin au trafic de drogue, alors pourquoi le font-ils ? L’une des raisons est la tentative de Rubio de s’imposer face aux autres membres du cercle restreint de Trump. L’obsession du secrétaire d’État à vouloir renverser Maduro trouve son origine dans son passé politique dans le sud de la Floride et dans le rôle crucial que les exilés vénézuéliens et cubains d’extrême droite anticommunistes y jouent depuis des décennies. D’autres personnalités importantes de l’entourage de Trump partagent son point de vue, notamment le directeur de la CIA, John Ratcliffe, et Stephen Miller.
Comme le souligne Greg Grandin, la position belliciste de Rubio envers le Venezuela contraste avec celle de l’envoyé spécial de Trump, Richard Grenell, qui a préconisé la conclusion d’accords avec Maduro. Selon un article récent du New York Times, Grenell a réussi à obtenir des concessions extraordinaires, notamment un accord qui aurait donné aux entreprises américaines un contrôle important sur les ressources du Venezuela, y compris son pétrole. Trump a toutefois rejeté cet accord, et tout porte à croire que la position intransigeante de Rubio a actuellement la faveur du président.
Il pourrait également y avoir toute une série d’incitations nationales en jeu. Un conflit avec le Venezuela fournirait une justification à l’utilisation de la loi de 1798 sur les ennemis étrangers pour expulser les Vénézuéliens, comme l’administration tente de le faire. Si un conflit militaire venait à éclater, les tribunaux adopteraient probablement une position plus favorable, permettant ainsi l’expulsion des Vénézuéliens au motif qu’ils constituent une menace pour la sécurité nationale.
Un tel conflit détournerait également l’attention d’autres domaines dans lesquels Trump est vulnérable, tels que les dossiers Epstein, qui le tourmentent depuis des mois et qui semblent sur le point d’exploser à la suite de la victoire d’Adelita Grijalva lors de l’élection spéciale en Arizona. Cela donne aux démocrates de la Chambre des représentants suffisamment de voix pour forcer l’administration Trump à divulguer les dossiers restants ; cependant, jusqu’à présent, le président républicain de la Chambre, Mike Johnson, a refusé de faire prêter serment à Grijalva (Grijalva a menacé d’intenter une action en justice).
Maduro soutient que l’offensive dans les Caraïbes s’inscrit dans le cadre d’un nouvel effort visant à renverser le régime. Trump a publiquement nié cette affirmation, mais certains signes indiquent qu’il prend cette idée au sérieux. Des rapports indiquent que les États-Unis prévoient une action militaire au Venezuela. Des frappes aériennes sur des cibles continentales – une escalade majeure – pourraient ostensiblement commencer dans les semaines à venir, et Trump a autorisé la CIA à mener des opérations secrètes dans le pays.
La possibilité que le président change soudainement de cap ne peut être exclue, compte tenu de son caractère capricieux et de sa tendance à se désengager des opérations qui ne se déroulent pas sans heurts. Qu’il existe ou non un plan cohérent pour renverser Maduro, il semble clair que l’administration espère le provoquer afin qu’il réagisse. Jusqu’à présent, il n’a pas mordu à l’hameçon. Au-delà de la mobilisation des milices populaires, la réponse militaire du Venezuela s’est limitée au survol de deux F-16 armés au-dessus d’un navire de la marine américaine dans le sud des Caraïbes. Avec la menace d’une intervention étatsunienne, les questions sur la préparation militaire du Venezuela se sont multipliées.
Beaucoup de choses restent inconnues, mais de récents articles publiés dans des médias américains spécialisés dans les questions militaires suggèrent que les défenses du Venezuela, bien qu’inégales, constituent néanmoins un obstacle important. À ce jour, il semble que l’agression étatsunienne ait renforcé Maduro sur le plan intérieur. Prenons, par exemple, la déclaration du Parti communiste vénézuélien, farouchement critique à l’égard de Maduro – qu’il considère comme autoritaire, illégitime et anti-ouvrier – qui affirme qu’en cas d’invasion étatsunienne, la position du parti subirait un « changement radical » au nom de la défense de la souveraineté du Venezuela.
Pour l’instant, l’administration Trump semble déterminée à poursuivre sa politique de destruction des bateaux vénézuéliens. Les tentatives du Congrès pour s’y opposer se sont jusqu’à présent avérées infructueuses : un vote a été imposé sur la résolution d’Ilhan Omar visant à mettre fin aux hostilités non autorisées au Venezuela, mais il a été rejeté à trois voix près. L’opposition des démocrates s’est principalement fondée sur des motifs procéduraux, comme l’a résumé la sénatrice du Michigan Ellisa Slotkin, qui s’est plainte que « si l’administration Trump veut entrer en guerre contre une organisation terroriste, elle doit s’adresser au Congrès, nous en informer et demander notre approbation », ajoutant qu’« en réalité, je n’ai aucun problème à lutter contre les cartels ».
Sur la scène internationale, le président colombien de gauche Gustavo Petro a qualifié les bombardements de bateaux d’« acte de tyrannie », et lors de la réunion du Conseil de sécurité de l’ONU le 10 octobre, la Russie et la Chine ont fermement condamné les actions de Trump ; d’autres diplomates, d’Europe et d’Afrique, se sont gardés d’exprimer des critiques. La question de savoir si une guerre est imminente reste ouverte, mais Caracas a de bonnes raisons de craindre le pire.
Le 16 octobre 2025.
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Illustration :Wikimedia Commons.
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