Édition du 16 avril 2024

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Le Monde

Voici comment Elon Musk favorise la désinformation sur X

La prise de contrôle de Twitter par Elon Musk en octobre dernier a suscité de nombreux questionnements quant à la promotion de la haine en ligne, la liberté d’expression et le contrôle que les médias sociaux peuvent – et veulent – imposer sur leurs plates-formes.

Tiré de The conversation.

Depuis, une étude réalisée par des chercheurs américains a documenté une hausse des messages haineux et de la désinformation circulant sur la plate-forme Twitter, depuis rebaptisée X.

À la lumière de cette étude, nous avons également décidé de nous prêter à l’exercice. D’après nos observations, nous pouvons confirmer que la désinformation niant la réalité des changements climatiques et du réchauffement climatique dans la région arctique a augmenté de manière significative. Cette augmentation s’est fait ressentir dès le mois suivant le début du processus d’acquisition, en mai 2022. La région arctique est au centre de la recherche sur les changements climatiques et en représente un symbole fort, tant pour les activistes du climat que pour ceux qui veulent nier l’ampleur du phénomène.

Nous sommes spécialistes en politiques publiques et nous nous intéressons aux impacts de la diffusion de désinformation dans les médias sociaux. Dans cet article, nous proposons d’apporter un éclairage sur les causes de l’évolution récente de la désinformation sur X, notamment celle qui touche aux changements climatiques dans la région arctique.

De plus en plus de climatoscepticisme

En analysant les 500 gazouillis en français les plus relayés à chaque mois portant sur l’Arctique, nous pouvons observer qu’il y a eu 3,5 fois plus de gazouillis relayant de la désinformation portant sur l’Arctique de mai 2022 à mai 2023 comparativement à l’année précédant l’acquisition (mai 2021 à avril 2022). Ces données sont disponibles publiquement dans notre application web d’analyse de données. Cette proportion passe à 4 fois plus si nous nous concentrons uniquement sur les 100 gazouillis les plus relayés par les utilisateurs pendant cette même période.

Une part importante de cette désinformation portait sur les changements climatiques – les gazouillis cherchaient soit à minimiser leur ampleur, soit à nier leur existence. Dans un mois typique, environ 90 % des messages véhiculant de la désinformation sur X (Twitter) à propos de l’Arctique tentaient de nier ou minimiser le réchauffement climatique.

Nous sommes depuis restés sur un plateau élevé qui ne semble pas redescendre, à l’exception du mois de février 2023. Ce dernier ressemble davantage à une anomalie en regard de cette tendance haussière qu’à un changement significatif. Cette désinformation a même atteint des sommets en avril et en mai 2023, en avoisinant les 20 %.

Une hausse qui n’est pas due au hasard

L’augmentation de la désinformation liée aux changements climatiques s’explique principalement par la réadmission opérée par Musk de comptes précédemment bannis par l’ancienne administration de Twitter.

Cependant, nous croyons que la diffusion de la désinformation est également amplifiée par une stratégie qui consiste à faire taire les critiques. Cette stratégie est savamment fondée sur deux techniques bien connues dans le monde des communications publiques et politiques : détourner le blâme pour mieux menacer et couper l’accès à l’information.

L’arroseur arrosé

En effet, dans un texte publié en août dernier, le média public américain NPR (National Public Radio) explique comment le PDG de X accuse une firme de recherche britannique sur la désinformation – le Centre for Countering Digital Hate (CCDH) – de contribuer à une perte de revenus publicitaires en colportant elle-même de la désinformation. En effet, il accuse CCDH de faire de l’échantillonnage sélectif et de ne montrer que les gazouillis qui prônent un discours haineux. Selon Musk, ces derniers ne sont pas représentatifs de l’ensemble des gazouillis et sont utilisés pour lui faire perdre du revenu publicitaire. Il accuse également la firme de râteler le web (technique de collecte d’information sur le web appelé en anglais web scrapping) de façon illégale et poursuit donc CCDH en justice.

Dans un autre texte publié sur son site web, CNN rapporte qu’Elon Musk menace également un autre groupe de recherche, l’Anti-Defamation League (ADL), de les poursuivre pour… diffamation. Tout comme pour le cas de CCDH, il accuse ADL d’être la cause d’une perte de revenu de 60 %. Ces accusations constituent clairement une autre tentative de détourner le blâme, pour justifier des menaces de poursuites à l’égard d’ADL, afin de faire taire le groupe de recherche.

Évidemment, cette première technique ne concerne pas uniquement ces deux organisations de recherche. C’est un message fort que lance Musk à l’ensemble de la communauté de recherche : taisez-vous ou subissez les conséquences de vos actes.

Faire taire la recherche

L’autre stratégie pour faire taire la communauté de la recherche a peut-être fait moins de bruit, mais n’est pas nécessairement moins violente. En effet, avant la prise de contrôle de Twitter par Musk, le réseau social avait ouvert des accès API, soit des accès à un serveur qui permettent d’ajouter de l’information ou d’en extraire.

L’un de ces accès était réservé aux groupes et aux organisations de recherche afin qu’ils puissent extraire diverses données permettant d’analyser ce qui se passait et ce qui se disait dans Twitter. Or, depuis sa prise de contrôle du réseau social, Musk a fait modifier plusieurs des accès API pour limiter les accès et les rendre plus chers, et a fait fermer l’API gratuit ainsi que celui réservé à la recherche.

Le patron de X a justifié cette décision en affirmant qu’il voulait modifier ces accès, afin de mieux les monnayer et de rendre le réseau plus rentable. Un argument qui se défend mal en ce qui a trait à la recherche, puisque depuis sa fermeture, aucun nouvel accès API n’a été proposé aux chercheurs. Il semble plutôt ici que Musk ait coupé les vivres à celles et ceux qui utilisaient ces données dans le but de brosser un portrait fidèle de la désinformation dans son réseau social.

Cela dit, Musk n’est pas le seul à avoir fermé ses accès API. En effet, après le scandale de Cambridge-Analytica – cette firme de consultants avait utilisé et vendu des données personnelles collectées grâce à l’API de Facebook sans le consentement explicite des usagers, Facebook avait aussi procédé à une fermeture de ces accès API. La compagnie, devenue Meta depuis, a ensuite rouvert un accès aux chercheurs à travers son service CrowdTangle.

Or, dans une correspondance que nous avons reçue de ce service en août dernier, CrowdTangle a mis sur la glace toute nouvelle demande. Cette mesure bloque ainsi l’accès à de nombreux groupes et nombreuses organisations de recherche à des données essentielles permettant de comprendre la désinformation dans les réseaux sociaux.

Ainsi, la prolifération de la désinformation à l’égard des changements climatiques dans l’Arctique ne s’explique pas uniquement par une augmentation du volume de messages postés dans les réseaux sociaux ou du nombre d’usagers colportant cette désinformation. Elle s’explique également par une stratégie que nous qualifions d’irresponsable de la part du grand patron de X pour faire taire la recherche légitime dans ce domaine.

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