Édition du 10 septembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

États-Unis

Voici comment, accidentellement, B. Sanders a construit un mouvement créatif et révolutionnaire

Les employés.es de McDonald qui font pression pour des augmentations de salaire et la fin des abus sur leurs lieux de travail, ont piqueté mardi devant les franchises (de la marque) partout au pays. Avec une action rarement vue, des bénévoles de la campagne de B. Sanders les ont rejoints.es.

Ryan Grim, The Intercept, 28 mai 2019
Traduction, Alexandra Cyr

C’était la 2ième fois que des militants.es intervenaient ainsi en autant de semaines. Des partisans.es de cette campagne s’étaient joint à une ligne de piquetage de travailleurs.euses de l’Université de Californie, coincés.es dans leurs négociations.

Il est assez habituel de voir des politiciens.nes faire de brèves apparitions sur des lignes de piquetage pour afficher leur solidarité avec une cause. Mais, on a pour ainsi dire jamais entendu parler d’une organisation de campagne qui retire ses militants.es de leur mission première, faire élire le candidat ou la candidate, (pour soutenir une cause). Cette pratique découle directement de l’approche du bas vers le haut, adoptée par l’organisation de campagne de B. Sanders en vue de l’élection de 2020. Ce n’est pas qu’un simple contraste avec toutes les autres organisations des candidats.es à la présidentielle, c’est aussi un clair renversement de l’approche déployée par l’équipe de B. Sanders en 2016.

Malgré toute son allure révolutionnaire, sa campagne de 2016, était organisée selon une stratégie traditionnelle : ramasser l’argent, diffuser des annonces télévisées et concentrer les énergies dans les États clés qui tiennent leurs Primaires et caucus en premier.

Mais, au-delà des organisateurs.trices en chef, toute une flopée de militants.es impliqués.es à fond dans la campagne, ont testé sur le terrain une variété d’approches expérimentales d’organisation. Cela a produit dans certains cas, des résultats inattendus comme soutenir à fond l’élection d’Alexandria Ocasio-Cotez. Des organisateurs.trices d’Espagne et du Royaume uni les ont copiées. C’est ce qui guide la campagne de B. Sanders en ce moment. Il a toutefois réussi à monter ce mouvement accidentellement.

Tout au long de sa carrière, il a résisté à plus d’embauche de personnel que strictement nécessaire (pour ses campagnes), même du personnel du Congrès et souvent il en embauchait moins (que nécessaire). Une partie de cette posture est philosophique. Pendant des décennies, il a été convaincu que les employés.es corrompaient de fait les politiciens.nes, qu’il allait être poussé vers l’orthodoxie du Parti et que, l’indépendance iconoclaste qu’il a construite allait être mise à mal.

En 2016, c’était cela. En bonne partie parce que quiconque qui espérait un avenir avec les politiques du Parti démocrate, croyait ne pas pouvoir l’avoir avec le défi (de Sanders) se rapprochant d’H. Clinton. Jeff Weaver, qui avait quitté le bureau de Sanders en 2009 pour ouvrir un magasin de bandes dessinées, est sorti de sa retraite pour prendre le poste de chef de sa campagne. Mais peu en ont fait autant.

Becky Bond, une conseillère de B. Sanders en 2016, fait l’analyse suivante : « il faut se rappeler, qu’il a eu beaucoup de mal, au début, à embaucher des professionnels.les. Il lui fallait des gens qui, non seulement étaient éloignés de la Maison blanche ou de n’importe laquelle agence fédérale, mais même de toute institution liée aux Démocrates. Même les entreprises qui ne travaillaient pas pour H. Clinton ne voulaient pas travailler pour son organisation. Elles avaient peur de manquer de contrats dans le futur ».

Cela veut dire, que de fait, le personnel de campagne devait être composé de transfuges et de militants.es plutôt que de gens d’expériance et de travailleurs.euses d’élection habitués.es à s’attaquer à l’establishment. C’était le cas de Claire Sandberg. Durant ses études secondaires, elle a été arrêtée au cours d’une descente de masse lors d’une manifestation devant la Banque mondiale et le FMI en 2002. Elle s’est servie des fruits du règlement de son cas pour lancer à New-York, un groupe en faveur du bannissement de la fracturation. Contre toute attente, elle a gagné. En 2015, elle cherchait donc une autre cause à endosser. Elle a appelé tous ceux et celles qu’elle pensait avoir un lien quelconque avec le petit cercle des conseiller.ères de B. Sanders pour aboutir à Zack Exley, qui était en contact avec tout ce monde pour se joindre à eux et elles. Ils se sont présentés ensemble comme un duo gagnant et J.Weaver a accepté le marché. Z. Exley a été intégré comme conseiller majeur et a aussi amené avec lui, B. Bond, amie de longue date et alliée. C. Sandberg a été nommée directrice du numérique.

B. Bond rapporte que : « Les professionnels.les qui sont arrivés.es étaient des véritables convaincus.es, comme moi et Zack. Nous avons donc dû, pour que l’équipe soit complète, y intégrer de super bénévoles qui n’avaient aucune expérience en politique ». Corbin Trent était un de ceux-là. Il était chef au Tennessee, a vendu son camion restaurant et s’est engagé dans la campagne à temps plein. Il s’est adressé à Z. Exley qui sans avoir trop d’opinion préconçue a misé sur lui. Saikat Chakrabarti est un autre cas du genre. Il a été ingénieur en chef et le 5ième employé de la firme Stripe dans Silicone Valley. Il a quitté tout ça pour se joindre à la campagne. La 3ième est Alexandra Rojas. Quand Z. Exley l’a rencontrée elle était organisatrice communautaire des étudiants.es de Collège dans le comté d’Orange en Californie.

La tâche immédiate de cette équipe était, avec un budget minime, de transformer les énergies de ces troupes en armée de bénévoles efficace. Mais s’ils n’y arrivaient pas, pas de problème non plus. Au point de départ, les attentes n’étaient pas très élevées.

C. Sandberg se rappelle d’une réunion avec un responsable du programme de terrain qui n’avait pas réussi à maintenir le tempo comme les travailleurs.euses d’élection traditionnels.les considèrent qu’il faut le tenir : « …Il nous a dit que nous étions les animateurs.trices du mouvement et qu’il fallait en être heureux.ses, de ne pas essayer d’arriver à autre chose. Il voulait dire que le fait que le système que nous avions, qui permettait aux gens de s’impliquer par eux-mêmes, chaque semaine, avec des amis.es et pointer le pâté de maison pour Bernie, comme on disait, (…) ou tenir une table au marché fermier est en soi un accomplissement et que ce que nous pouvions faire de mieux était d’atteindre les gens dans leur milieu et qu’un personnel politique qui tente de s’affairer avec du matériel que tout le monde connait déjà, est complètement inutile ».

La grande organisation

Se promener avec les copains et des copines pendant un après-midi en klaxonnant (en faveur du candidat) peut être amusant mais, n’assure pas un impact sur le vote. Pour y arriver, une organisation de campagne doit avoir des contacts avec les électeurs.trices, à la fois pour les persuader de voter pour le candidat et pour les motiver à aller voter.

Envoyer une liste de partisans.es (aux bénévoles) et leur demander de leur téléphoner ou frapper aux portes ne fonctionne pas. Et même si ça fonctionnait, l’équipe n’avait pas toujours accès à ces listes dont l’objectif immédiat était de ramasser des fonds en faveur de B. Sanders. L’équipe évaluait qu’à n’importe quel moment, cela pouvait se réduire à presque rien et a refusé d’investir pour l’organisation des bénévoles sur ce point. Z. Exley s’est rendu compte que le budget des déplacements était plus ouvert. Il a donc décidé de prendre la route et de rencontrer en personne les bénévoles qui pouvaient déclencher le genre d’engagement que les courriels ou les messages textes ne réussissaient pas.

Une organisation de campagne standard loue des locaux, paye des gens pour faire du porte-à-porte tout en facilitant les activités des bénévoles comme constituer les listes de personnes à appeler. C’est une formule qui va du haut vers le bas et ça coûte cher. L’équipe voulait distribuer le potentiel en organisation à travers le pays sans avoir à payer du personnel de terrain. On reconnait maintenant ce type d’organisation comme « organisation dispersée ».

En octobre 2015, Z. Exley et C. Trent ont entrepris une nouvelle expérience lors d’une tournée au Tennessee. Il s’agissait de voir si l’organisation d’un seul événement pouvait servir à susciter une série infinie d’autres événements. Ils ont baptisé ça « événements spectaculaires » et ont choisi le Tennessee parce que C. Trent avait déjà fait là un travail d’organisation sur ses propres bases.

Avoir un personnel composé de personnes inexpérimentées a ses bons côtés. Comme C. Trent, elles sont prêtes à essayer des choses qui feraient rire les vétérans de campagne qui les rejetteraient. À chaque événement, C. Trent et Z. Exley ont tenté de comprendre pourquoi ces ralliements spectaculaires ne faisaient pas mouche. À la fin de chaque rencontre ils demandaient qui était prêt.e à tenir une activité dans leur environnement, comme constituer une liste d’appel. Généralement, 10% à 20% de la foule acceptait. Mais, au-delà de l’enthousiasme, personne ne se présentait à l’événement prévu.

D’octobre à novembre, ils ont continué à s’accrocher à cette formule sans succès réel. À la mi-décembre, l’équipe du numérique s’est réunie à Seattle pour travailler sur ce qui ne fonctionnait pas dans le travail. C. Sandberg a suggéré de mettre en lien les responsables et les participants.es immédiatement là, sur place, lors de l’activité. C’est quelque chose que C. Trent avait lui-même déjà proposé.

Dans l’expérimentation de différentes approches une s’est démarquée : après avoir demandé qui était d’accord pour recevoir un événement, on demandait à ceux et celles qui avaient accepté, de monter sur scène ou de se tenir sur les côtés. Cela contribuait à renforcer leur engagement et donnait une occasion à l’équipe de campagne de souligner que ces personnes avaient accepté de s’occuper d’un événement et d’inviter les autres à s’engager à y participer activement.

C. Trent a été le premier à expérimenter la nouvelle formule à Asheville en Caroline du nord. En janvier, ils ont travaillé à se défaire d’un de leurs derniers obstacles, soit comment arriver à convaincre les gens de s’inscrire en vue de l’événement prévu. Ils ont essayé toutes sortes de moyens : des cocardes avec les noms des volontaires, de grande pancartes que les gens pourraient tenir en hauteur, avant de s’arrêter sur le plus simple : faire un appel à tous et toutes et utiliser une simple feuille de papier. C. Trent raconte : « Nous avons testé toute ces méthodes compliquées qui ne valaient rien alors que la réponse était une simple feuille de papier où on inscrit le nom de l’organisateur.trice et où les gens peuvent s’inscrire ».

Finalement, les organisateurs.trices bénévoles se mettaient en rang et annonçaient leur événement en une phrase ou deux. On invitait l’audience à se tourner vers celui ou celle qui organisait l’événement de leur choix et s’enquérir de ses particularités. C. Trent souligne que : « Ces contacts sociaux sont devenus super puissants ».

C’est A. Rojas qui a soutenu la logistique de ces événements : « Nous avons commencé à voir beaucoup de résultats avec cette formule. On a eu l’impression qu’enfin nous avions créé le moyen pour que plus d’électeurs.trices participent aux événements comparativement à toute autre formule ».

Mme Rojas et Lynn Hua, une autre organisatrice du milieu étudiant recrutée par Z. Exley, ont étendu la formule de telle façon que des bénévoles puissent les prendre en main. Finalement, la campagne a tenu environ 1,000 de ces événements dont 650 ont été dirigés par des bénévoles.

L’innovation ultime pour rendre cette formule vraiment pratique a été amenée par S. Chakrabarti, un habitué de l’équipe de B. Sanders. Après avoir obtenu son diplôme en science digitale à Harvard en 2007, il a brièvement travaillé pour un fond de placement à risque pour ensuite devenir l’ingénieur fondateur de Stripe dont la valeur actuelle se chiffre autour de 20 mille milliards de dollars. Quand la campagne de B. Sanders a été lancée, il a utilisé son réseau pour trouver un contact. Comme tous les autres c’est le super « entremetteur », Z. Exley qui l’a amené dans le groupe.

Il a mis en place un processus qui permet facilement aux organisateurs.trices de photographier les feuilles écrites à la main et de les installer sur le site web de la campagne. Ainsi, les autres bénévoles peuvent capter les informations et les événements deviennent facilement repérables, plus faciles à retracer.

Quand, finalement l’organisation de campagne eut établit tout ça, la fin approchait. Mme Sandberg constatait que : « Nous n’avions pas encore embauchée toute notre équipe de distribution avant janvier 2016. Nous n’avions fait qu’un million d’appels des 85 millions que nous avions finalement faits (lorsque nous sommes) arrivés en Iowa »

B. Sanders a étonné le monde politique en menaçant la place de tête de Mme Clinton le premier février et en la battant à plate couture au New Hampshire. Mais elle avait déjà embrigadé presque tous les supers délégués.es à ce moment-là. Elle a eu une victoire ensuite au Nevada, à écrasé B. Sanders en Caroline du sud et déclaré victoire totale.

Un tout nouveau congrès

La période des Primaires progressant, la campagne traditionnelle s’avançait de plus en plus dans la phase radicale qui était en marche. Dans certains États, le travail de terrain se faisait en collaboration avec l’équipe de distribution, souvent parce que Claire Sandberg y avait embauché des directeurs.trices. Mais ailleurs, les équipes locales se sont débarrassées des modèles élaborés par C. Sandberg, Z. Exley et B. Bond. Dans un État, l’organisation de la campagne a annulé une séance d’appel de pointage organisée par des bénévoles parce qu’elle procédait à la première cérémonie d’ouverture officielle de son local de campagne et ne voulait pas de compétition.

En avril 2016, il était clair que B. Sanders ne pouvait pas gagner les Primaires. La seule option qui s’offrait à lui pour retourner la situation en sa faveur était de convaincre les super délégués.es de changer de camp, pour inconcevable que ce fût. Z. Exley, A. Rojas C. Trent et S. Chakrabarti étaient déterminés à canaliser la vigueur des appuis existants dans la campagne à ce moment-là. Ils se sont liés à Isra Allison pour créer une nouvelle organisation baptisée Brand New Congrès. Le but était de mener une campagne du style populiste de Bernie Sanders, partout au pays. Et ils sont vraiment allés partout même dans les circonscriptions républicaines.

Pour sa part, C. Sandberg est restée au poste jusqu’à la terrible fin et à ce moment-là a rejoint un nouveau groupe baptisé Our Revolution que B. Sanders a mis en place pour pousser la révolution politique plus avant. Elle y a mis une condition assez simple comme d’autres collaborateurs.trices : que Jeff Weaver n’en soit pas le dirigeant. Quand Jane Sanders avait décidé de donner la présidence (de la campagne) à J. Weaver et de transformer Our Revolution en une entité acceptable pour la disposition légale 501 c (4) qui donne, entre autre, le droit de recueillir des montants illimités de fonds sans divulgation, Mme Sandberg et son équipe ont quitté l’organisation.

Pendant que Our Revolution patinait, Brand New Congress se battait pour que son concept sorte de l’ombre. Les élections de novembre 2016 passées, Cenk Uygur, le fondateur et haut dirigeant du réseau progressiste de nouvelles, The Young Turks, a rejoint l’équipe en disant qu’il cherchait un moyen de les soutenir, que les téléspectateurs.trices du réseau n’avaient aucune envie de soutenir des candidats.es républicains.es. À la suite de cette conversation, Brand New Congress a accepté de se séparer d’un groupe appelé Justice Democrats pour que C. Uygur puisse être dans l’organisation. Plus tard, Justice Democrats avec A. Rojas, S. Chakrabarti et C. Trent s’est retirée de Brand New Congress et est devenue une organisation autonome. Peu après, #AllofUs, un groupe fondé par C. Sandberg et Waleed Shahid avec le mandat de faire pression sur les Démocrates dans le but de résister à D. Trump, s’est joint à Justice Democrats. Ils ont soutenu plus de 60 candidats.es lors des élections de mi-mandat en 2018 dont Alexandria Ocasio-Cotez qui est devenue la plus jeune personne jamais élue au Congrès.

Aujourd’hui, Mme Rojas est la directrice exécutive de Justice Democrats et W. Shahid en est le directeur des communications. S. Chakrabarti est devenu le chef de cabinet d’A. Ocasio-Cortez et C. Trent son porte-parole. C. Exley a fondé avec d’autres, New Consensus, lieu des politiques audacieuses du « New Deal vert ». B. Bond a pris en main le modèle d’« organisation dispersée » et avec le collaborateur de B. Sanders, Zack Malitz, est partie au Texas pour diriger le programme de terrain de B. O’Rourke qui prenait de l’ampleur durant la course sénatoriale de 2018. Les deux sont demeurés au Texas pour travailler à sa campagne présidentielle mais ont été évincés par d’anciens.nes collaborateurs.trices du Président Obama.

Pendant ce temps, C. Sandberg a passé du temps en Espagne et au Royaume Uni pour entrainer Podemos et Momentum, les mouvements de gauche de ces pays, et leur enseigner la méthode des « événements spectaculaires ». J. Weaver, plutôt que de diriger la campagne, est devenu conseiller sénior (de B. Sanders) et s’est réconcilié avec C. Sandberg. Elle est maintenant la directrice nationale de l’organisation en vue de l’élection présidentielle de B. Sanders en 2020.

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