Édition du 1er décembre 2020

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Arts culture et société

80e Anniversaire de la mort de Walter Benjamin. Dix thèses sur son apport à la Théorie critique

Exilé permanent, marxiste dissident, antifasciste lucide, Walter Benjamin est mort à Port-Bou il y a 80 ans, en septembre 1940, après une tentative de fuite de la France de Vichy vers l’Espagne. Comme des milliers d’autres réfugiés allemands juifs et/ou antifascistes, il fut interné dans un camp à l’été 1939, au début de la Seconde Guerre mondiale, comme « ressortissant d’un pays ennemi ».

Paru sur le site Quatrième Internationale
15 novembre 2020

Par Michael Löwy

Ce fut un des chapitres les plus infâmes de l’histoire peu glorieuse de la IIIe République. Libéré du camp grâce à l’intervention d’écrivains et intellectuels français, il tentera de « disparaître » à Marseille. Mais après l’armistice, et l’établissement de « l’État français » de Vichy, il se sent pris dans une souricière : les rafles « d’étrangers indésirables » se succèdent, et la Gestapo, sous le doux titre de « Commission de l’Armistice » rôde partout. C’est à ce moment qu’il va frapper à la porte de Lisa Fittko, une réfugiée allemande (juive) antifasciste, qui était en train d’organiser une voie de sortie vers l’Espagne pour les personnes les plus menacées, à travers la « route Lister », un étroit sentier pour traverser les Pyrénées. Avec l’aide de Fittko, Benjamin atteindra, avec beaucoup de difficulté, à cause de son état de santé, la frontière et le village espagnol de Port-Bou.

Arrêté à Port-Bou par la police (franquiste), qui, sous prétexte de l’absence d’un visa de sortie français, décide de le livrer à la police de Vichy – c’est-à-dire à la Gestapo – il a choisi le suicide. Il était « minuit dans le siècle », le Troisième Reich hitlérien avait occupé la moitié de l’Europe, avec la complicité de l’Union soviétique stalinienne. Autant qu’un acte de désespoir, ce fut un dernier acte de protestation et de résistance antifasciste.

En hommage à sa mémoire, quelques brèves notes sur la contribution de Walter Benjamin à la Théorie critique marxiste.

1. Walter Benjamin appartient à la Théorie critique au sens large, c’est-à-dire ce courant de pensée inspiré de Marx qui, à partir ou autour de l’École de Francfort, remet en question non seulement le pouvoir de la bourgeoisie, mais aussi les fondements de la rationalité et de la civilisation occidentale. Proche ami de Theodor Adorno et Max Horkheimer, il a sans doute influencé leurs écrits, et surtout l’ouvrage capital qui est la Dialectique des Lumières, où l’on trouve nombre de ses idées et même parfois des « citations » sans référence à la source. Il a aussi, à son tour, été sensible aux principaux thèmes de l’École de Francfort, mais il s’en distingue par certains traits qui lui sont singuliers, et qui constituent son apport spécifique à la Théorie critique.

Benjamin n’a jamais pu trouver un poste universitaire ; le refus de son habilitation – la thèse sur le drame baroque allemand – l’a condamné à une existence précaire d’essayiste, « homme de lettres » et journaliste franc-tireur, qui s’est, bien sûr, considérablement dégradée pendant les années de l’exil parisien (1933-40). Exemple idéal-typique de la freischwebende Intelligenz (la couche des intellectuels flottant librement) dont parlait Mannheim, il était, au plus haut point, un Aussenseiter, un outsider, un marginal. Cette situation existentielle a peut-être contribué à l’acuité subversive de son regard.

2. Benjamin est, dans ce groupe de penseurs, le premier à avoir mis en question l’idéologie du progrès, cette philosophie « incohérente, imprécise, sans rigueur », qui ne perçoit dans le processus historique que « le rythme plus ou moins rapide selon lequel hommes et époques avancent sur la voie du progrès » (La vie des étudiants, 1915). Il a été aussi plus loin que les autres dans la tentative de débarrasser le marxisme, une fois pour toutes, de l’influence des doctrines bourgeoises « progressistes » ; ainsi, dans Le livre des passages, il se donnait l’objectif suivant : « On peut considérer aussi comme but méthodologiquement poursuivi dans ce travail la possibilité d’un matérialisme historique qui ait annihilé en lui-même l’idée de progrès. C’est justement en s’opposant aux habitudes de la pensée bourgeoise que le matérialisme historique trouve ses sources ». Benjamin était convaincu que les illusions « progressistes », notamment la conviction de « nager dans le courant de l’histoire », et une vision acritique de la technique et du système productif existants ont contribué à la défaite du mouvement ouvrier allemand face au fascisme. Il comptait parmi ces illusions néfastes l’étonnement que le fascisme puisse exister à notre époque, dans une Europe si moderne, produit de deux siècles de « processus de civilisation » (au sens que donnait Norbert Elias à ce terme) : comme si le Troisième Reich n’était pas, précisément, une manifestation pathologique de cette même modernité civilisée.

3. Si la plupart des penseurs de la Théorie critique partageaient l’objectif d’Adorno de mettre la critique romantique conservatrice de la civilisation bourgeoise au service des objectifs émancipateurs des Lumières, Benjamin est peut-être celui qui a montré le plus grand intérêt pour l’appropriation critique des thèmes et idées du romantisme anticapitaliste. Dans Le livre des passages il se réfère à Korsch pour mettre en évidence la dette de Marx, via Hegel, envers les romantiques allemands et français, même les plus contre-révolutionnaires. Il n’a pas hésité à utiliser des arguments de Johannes von Baader, Bachofen ou Nietzsche pour démolir les mythes de la civilisation capitaliste. On trouve chez lui, comme chez tous les romantiques révolutionnaires, une étonnante dialectique entre le passé le plus lointain et l’avenir émancipé ; d’où son intérêt pour la thèse de Bachofen – dont s’inspireront aussi bien Engels que le géographe anarchiste Élisée Reclus – sur l’existence d’une société sans classes, sans pouvoirs autoritaires et sans patriarcat dans l’aurore de l’histoire.

Cette sensibilité a aussi permis à Benjamin de comprendre, bien mieux que ses amis de l’École de Francfort, la signification et la portée d’un mouvement romantique/libertaire comme le surréalisme, auquel il assignait, dans son article de 1929, la tâche de capter les forces de l’ivresse (Rausch) pour la cause de la révolution. Marcuse se rendra compte, lui aussi, de l’importance du surréalisme comme tentative d’associer l’art et la révolution, mais ce sera quarante années plus tard.

4. Comme ses amis de l’École de Fancfort, Benjamin était partisan d’une sorte de « pessimisme critique », qui prenait, chez lui, une forme révolutionnaire. Dans son article de 1929 sur le surréalisme, il affirme même qu’être révolutionnaire c’est agir pour « organiser le pessimisme ». Il manifeste sa méfiance quant au destin de la liberté en Europe et ajoute, dans une conclusion ironique : « Confiance illimitée seulement dans l’IG Farben et le perfectionnement pacifique de la Luftwaffe ». Certes, même lui, le pessimiste par excellence, ne pouvait pas prévoir les atrocités que la Luftwaffe allait infliger aux villes et aux populations civiles européennes ; ou que IG Farben allait, à peine une douzaine d’années plus tard, s’illustrer par la fabrication du gaz Zyklon B, utilisé pour « rationaliser » le génocide des Juifs et des Tsiganes. Cependant il fut le seul penseur marxiste de ces années à avoir l’intuition des monstrueux désastres dont pouvait accoucher la civilisation bourgeoise en crise.

5. Plus que les autres penseurs de la Théorie critique, Benjamin a su mobiliser de façon productive, les thèmes du messianisme juif pour le combat révolutionnaire des opprimés. Des motifs messianiques ne sont pas absents de certains textes d’Adorno – notamment Minima Moralia – ou Horkheimer, mais c’est chez Benjamin, et notamment dans ses Thèses sur le concept d’histoire que le messianisme devient un vecteur central d’une refondation du matérialisme historique, pour lui éviter le sort d’une poupée automate, tel qu’il était devenu aux mains du marxisme vulgaire (social-démocrate ou stalinien). Il existe chez Benjamin une sorte de correspondance (au sens baudelairien du mot) entre l’irruption messianique et la révolution comme interruption de la continuité historique – la continuité de la domination.

Pour le messianisme tel qu’il le comprend – ou plutôt, l’invente – il ne s’agit pas d’attendre le salut d’un individu exceptionnel, d’un prophète envoyé par les dieux : le « Messie » est collectif, puisqu’à chaque génération il a été donné « une faible force messianique », qu’il s’agit d’exercer, de la meilleure façon possible.

6. De tous les auteurs de la Théorie critique, Benjamin était le plus attaché à la lutte de classes comme principe de compréhension de l’histoire et de transformation du monde. Comme il l’écrivait dans les Thèses de 1940, la lutte des classes « ne cesse d’être présente à l’historien formé par la pensée de Marx » ; en effet, elle ne cesse d’être présente dans ses écrits, comme lien essentiel entre le passé, le présent et l’avenir, et comme lieu de l’unité dialectique entre théorie et pratique. L’histoire n’apparaît pas, pour Benjamin, comme un processus de développement des forces productives, mais plutôt comme un combat à mort entre oppresseurs et opprimés ; refusant la vision évolutionniste du marxisme vulgaire, qui perçoit le mouvement de l’histoire comme une accumulation d’« acquis », il insiste plutôt sur les victoires catastrophiques des classes régnantes.

Contrairement à la plupart des autres membres de l’École de Francfort, Benjamin a parié, jusqu’à son dernier souffle, sur les classes opprimées comme force émancipatrice de l’humanité. Profondément pessimiste, mais jamais résigné, il ne cesse de voir dans « la dernière classe asservie » – le prolétariat – celle qui, « au nom des générations vaincues, mène à son terme l’œuvre de libération » (Thèse XII). S’il ne partage nullement l’optimisme myope des partis du mouvement ouvrier sur leur « base de masse », il ne voit pas moins dans les classes dominées la seule force capable de renverser le système de domination.

7. Benjamin était aussi le plus obstinément fidèle à l’idée marxienne de révolution. Certes, contre Marx, il la définit non comme « locomotive de l’histoire », mais comme interruption de son cours catastrophique, comme l’action salvatrice de l’humanité qui tire les freins d’urgence. Mais la révolution sociale reste l’horizon de sa réflexion, le point de fuite messianique de sa philosophie de l’histoire, la clé de voûte de sa réinterprétation du matérialisme historique.

Malgré les défaites du passé – depuis la révolte des esclaves dirigée par Spartacus dans la Rome ancienne jusqu’au soulèvement du Spartakusbund de Rosa Luxemburg en janvier 1919 – « la révolution telle que l’a conçue Marx », ce « saut dialectique », reste toujours possible (Thèse XIV). Sa dialectique consiste à opérer, grâce à « un saut de tigre dans le passé », une irruption dans le présent, dans le « temps d’aujourd’hui » (Jetztzeit).

8. Contrairement à ses amis de l’École de Francfort, jaloux de leur indépendance, Benjamin a tenté de se rapprocher du mouvement communiste. Son amour pour l’artiste bolchévique lettonne Asja Lacis a sans doute joué un rôle dans cette tentative… À un moment, vers 1926, il envisage même, comme il l’écrit à son ami Gershom Scholem, d’adhérer au Parti communiste allemand – ce qu’il ne fera pas… En 1928-29 il visite l’Union soviétique : dans son Journal de ce séjour, on trouve des observations critiques, qui suggèrent une certaine sympathie pour l’opposition de gauche. Si, au cours des années 1933-1935, il semble, dans certains de ses écrits, se rapprocher du marxisme soviétique, à partir de 1936 il commence à prendre des distances ; par exemple, dans une lettre de mars 1938, il dénonce « le compromis, en Espagne, de l’idée révolutionnaire avec le machiavélisme des dirigeants russes ». Cependant, il croit encore, comme en témoigne sa correspondance, que l’URSS, malgré son caractère despotique, est le seul allié des antifascistes. Cette croyance s’effondre en 1939, avec le pacte Molotov-Ribbentrop : dans ses Thèses Sur le concept d’histoire (1940), il dénonce la « trahison à leur propre cause » des communistes staliniens.

9. Walter Benjamin n’était pas « trotskyste » mais il a manifesté, à plusieurs reprises, un grand intérêt pour les idées du fondateur de l’Armée Rouge. Dans une lettre à Gretel Adorno, du printemps 1932 – une époque où Trotsky était dénoncé comme « traître » par les staliniens – il écrit : « J’ai lu L’histoire de la révolution de février de Trotsky et suis sur le point de finir son Autobiographie. Depuis des années je n’ai rien assimilé avec une pareille tension, à couper le souffle. Vous devez sans hésitation lire les deux livres ». Et dans une autre lettre à une amie, du 1er mai 1933, il se réjouit de la lecture du second volume d’Histoire de la révolution russe de Trotsky. Ces deux lettres ont été envoyées de l’île d’Ibiza (Baléares) où Benjamin a séjourné à cette époque. L’écrivain et critique d’art Jean Selz, qui l’a fréquenté à Ibiza en 1932-33, le décrit dans un témoignage postérieur comme partisan « d’un marxisme ouvertement antistalinien : il manifestait une grande admiration pour Trotsky ». Ce jugement peut sembler quelque peu exagéré, mais il est conforme à ce que suggèrent ces deux lettres.

10. La pensée de Benjamin est profondément enracinée dans la tradition romantique allemande et dans la culture juive d’Europe centrale ; elle répond à une conjoncture historique précise, qui est celle de l’époque des guerres et des révolutions, entre 1914 et 1940. Et pourtant, les thèmes principaux de sa réflexion, et en particulier ses thèses sur le concept d’histoire, sont d’une étonnante universalité : ils nous donnent des outils pour comprendre des réalités culturelles, des phénomènes historiques, des mouvements sociaux dans d’autres contextes, d’autres périodes, d’autres continents.

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