Édition du 17 mai 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Livres et revues

À propos de la critique menée par Francis Dupuis-Déri

Le type de discours que Francis Dupuis-Déri a tenu dans sa recension de notre ouvrage collectif Identité, « race », liberté d’expression. Perspectives critiques sur certains débats qui fracturent la gauche est – par la caricature même qu’il représente – l’incarnation des dérives préoccupantes dans lesquelles ces dernières années une certaine gauche a été emportée. Or c’est précisément ce que cet ouvrage collectif, dirigé par Normand Baillargeon et Rachad Antonius et auquel nous avons participé, a cherché à sa manière à pointer du doigt.

Tout est là en effet, dans la charge sans nuances de Dupuis-Déri parue sur Pivot le 22 mars dernier, pour dissuader ses lecteurs et lectrices de s’engager dans quelque réflexion de fond que ce soit : qu’il s’agisse du ton employé (marqué de l’arrogance de ceux qui croient détenir La Vérité Absolue), ou de la méthode utilisée (faisant usage de citations tronquées et décontextualisées), ou encore des arguments mis de l’avant (essentiellement formels, ne se focalisant par exemple que sur le nombre d’articles publiés sur le sujet, ou sur le nombre de fois où aurait été écrit le mot en N).

Cette recension critique de Dupuis-Déri ne cherche pas à faire réfléchir, ni à discuter d’arguments de fond, ni à débattre d’idées qui mériteraient de l’être et vis-à-vis desquelles il serait nécessaire de proposer d’autres perspectives interprétatives et de le faire au regard de la démarche même de leurs auteurs respectifs. Elle ne cherche qu’à susciter l’indignation par tous les moyens, mais une indignation sectaire qui, au lieu de mobiliser l’intelligence, appelle à fermer les yeux et à serrer les rangs derrière quelques idées devenues soudainement à la mode dans certains milieux universitaires et dont on ne prend même pas la peine de démontrer la validité pour l’ici et maintenant.

C’est comme si, pour lui, les débats que soulève cet ouvrage n’existaient pas ou qu’ils n’étaient que l’affaire d’une droite malveillante. Et comme si la gauche ne devait aucunement s’interroger sur ses propres manières d’agir, d’intervenir politiquement, ne serait-ce qu’en se questionnant par exemple sur leur efficacité politique et sur sa tragique incapacité à freiner l’inquiétante montée actuelle de la droite partout au monde.

Ce climat délétère et intransigeant qui empêche tout débat et tout enrichissement de la pensée, c’est justement ce que l’ouvrage collectif Identité, « race », liberté d’expression. Perspectives critiques sur certains débats qui fracturent la gauche, cherchait à dépasser. Les divers auteurs l’ont fait en se lançant dans le débat, en prenant des risques, en questionnant des idées transmuées en dogmes dans certains milieux de gauche (la blanchité, l’intersectionnalité, le racisme systémique, la laïcité, l’antiracisme, etc.), en avançant des hypothèses alternatives, tout en sachant que la vérité est quelque chose que l’on n’a jamais fini de chercher.

Cette conversation avec ceux et celles qui ne sont pas d’accord avec nous, nous la croyons non seulement possible mais absolument nécessaire. En dépit de l’effort de certains de la torpiller, nous savons que beaucoup d’autres la reçoivent avec un intérêt certain. C’est cela qui nous a convaincus de répondre à cette recension hostile. Notre analyse est incomplète, ou erronée ? Soit. Nous ne prétendons pas détenir la vérité absolue. Proposez-en une qui ne le soit pas mais qui, au lieu d’en faire fi, tienne compte des données empiriques et de la complexité de la réalité.

Il y a, à l’origine de cette critique de notre ouvrage et d’autres textes sur la question signés par le même auteur, un déni flagrant des problèmes réels qui se posent. La frontière entre ce qui relève de la liberté d’expression et ce qui relève de la provocation, par exemple, mérite d’être discutée. Il n’est pas vrai que vouloir utiliser le « mot en N » dans un contexte d’analyse des stratégies de retournement du stigmate a pour but de « réclamer le droit de tenir des propos discriminatoires ou provocateurs sans portée pédagogique », comme l’ont prétendu 25 associations étudiantes récemment. On l’a vu dans les cas les plus médiatisés : des propos analytiques sur le racisme et la discrimination sont considérés comme étant agressants. Sur la question du sexe et du genre, la démarcation entre ce qui relève de la construction sociale et ce qui relève des contraintes anatomiques est le plus souvent ignorée ou alors réduite aux seuls effets d’une « panique morale » provenant de la droite. Le cas de la nageuse transgenre Lia Thomas en est un exemple symptomatique. À croire que tout, absolument tout n’est que construction sociale, et que les humains peuvent donc contrôler et manipuler leur propre biologie comme ils manipulent – et détruisent – l’environnement. Et cela, à tel point qu’on pourrait être en droit de se demander si ces deux types de manipulations ne relèvent pas finalement d’une même logique de fond néolibérale.

Le fait de ne pas prendre en considération ces enjeux, ou pire, de vouloir intimider et exclure ceux qui veulent les prendre en considération a un effet négatif sur la crédibilité de la gauche. La reproduction en boucle de ce type de discours dans ces chambres d’écho que sont les réseaux sociaux, et les « Likes » qui les accompagnent donnent l’impression à cette gauche que son discours est largement partagé. Pour se rendre compte au moment des élections que non, c’est encore la droite libérale qui mène.

Il est temps que la gauche dogmatique prenne conscience de ses propres dérives et ne continue pas à enfouir sa tête dans le sable.

Signataires

Rachad Antonius ; Normand Baillargeon ; Christian Boyer ; Stéphane Chalifour ; Rhéa Jean ; Maka Kotto ; Micheline Labelle ; Charles Le Blanc ; Patrick Moreau ; Pierre Mouterde ; David Rand ; Michel Roche ; Qussaï Samak ; Claude Simard ; Michèle Sirois ; Judith Trudeau ; Fabrizio Vecoli .

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