Édition du 29 novembre 2022

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Premières Nations

Ajuster correctement la lentille historique

Au sein d’une certaine gauche et de groupes de militants et militantes amérindiens, on affirme couramment que l’ïle de Montréal représente "un territoire non cédé" par les Iroquois. Ils font référence faut-il croire au village iroquoien d’Hochelaga visité par Jacques Cartier en 1535. Les Français auraient empiété sur le territoire de ce peuple, de culture iroquoienne en mai 1642 par la fondation de Ville-Marie. Selon cette version de l’histoire, les Mohawks de Kahnawake seraient les descendants de cette communauté ancestrale. Cette vue de l’histoire renvoie en fait aux Amérindiens de la vallée du Saint-Laurent rencontrés par Jacques Cartier et Jean-François de la Roque de Roberval à Stadaconé et Hochelaga entre 1535 et 1543.

D’après la description qu’en a fait Jacques Cartier, ces communautés appartenaient à la grande famille culturelle et linguistique qu’ethnologues et historiens qualifient "d’iroquoienne" dont on sait aujourd’hui qu’elle s’étendait bien au-delà de la vallée du Saint-Laurent, jusque dans l’actuelle province de l’Ontario et le nord de l’État de New-York. Elle comprenait les Iroquois proprement dit et les Hurons (qui vivaient au bord du lac Huron précisément). C’est pourquoi les historiens parlent des "Hurons-Iroquois", même s’ils étaient ennemis pour des motifs commerciaux et territoriaux. On sait aussi depuis longtemps que les peuples de langue algonquienne occupaient la région des Laurentides dans ce qui est de nos jours le nord du Québec et de l’Ontario. Certains d’entre eux avaient fait alliance avec les Hurons contre les Iroquois. Ces faits sont avérés.

Cependant, lorsque Samuel de Champlain est arrivé en 1603 dans la vallée du Saint-Laurent, celle-ci était presque déserte. Les anciens villages de Stadaconé et d’Hochela avaient disparu. On ignore ce que leurs habitants sont devenus. Il se peut que des guerres entre nations amérindiennes aient provoqué cette disparition résultant peut-être d’une dispersion irrémédiable.

Lorsque Paul de Chomedey de Maisonneuve a fondé Ville-Marie, l’ïle était quasi inhabitée, à l’exception semble-t-il de petits groupes de pêcheurs algonquins qui s’établissaient pour l’été à l’embouchure de certaines rivières et ruisseaux et retournaient ensuite dans les Laurentides.

Donc, lorsque les Français se sont installés sur l’ïle de Montréal, ils n’ont spolié personne.

Des groupes en provenance de la Confédération iroquoise (dont les membres habitent encore de nos jours la région des Finger Lakes, dans l’État de New-York) sont arrivés à Montréal en 1667. Ils avaient quitté leur patrie pour des motifs politiques, religieux et sans doute militaires aussi. Avec la permission des autorités françaises, ils se sont établis sur la rive sud du fleuve à un endroit appelé "Mission Saint-François-Xavier du Sault Saint-Louis" (qui n’était pas situé sur le site de l’actuel Kahnawake). Leur évangélisation fut confiée aux Jésuites. En s’installant là, ils reconnaissaient du même coup la souveraineté du roi de France et les lois françaises, avec peut-être des accommodements tenant compte de leurs propres lois et coutumes.

Le site de la "réduction" (ainsi désignait-on dans le temps les réserves) a changé plusieurs fois (en 1676, 1690, 1696) avant de se fixer en 1716 à son emplacement présent. En 1725, le gouverneur fit ériger à côté de la réduction le fort Saint-Louis afin de protéger les Iroquois convertis au catholicisme.

D’autres Mohawks ont pris racine à Kanesatake au bord du lac des Deux-Montagnes en 1721 aux mêmes conditions que leurs compatriotes de Kahnawake.
Que conclure de ce tour d’horizon ?

Tout d’abord que si les migrants et migrantes de 1667 et de 1721 étaient bien de souche iroquoienne, qu’ils et elles bénéficient depuis tout ce temps de droits acquis, rien n’indique par ailleurs qu’ils descendent des communautés rencontrées par Cartier et Roberval en 1535 et 1543 à Stadaconé et Hochelaga.

Les preuves documentaires et archéologiques manquent pour soutenir la thèse de leur antériorité d’occupation dans la vallée du Saint-Laurent par rapport aux Français. Leurs descendants et descendantes ne peuvent donc par conséquent revendiquer l’ïle de Montréal comme un "territoire non cédé" puisqu’elle ne leur a jamais appartenu.

Il ne faut pas oublier que le monde amérindien était plastique, mouvant et qu’à certaines occasions des groupes quittaient leur communauté d’origine pour s’établir ailleurs ou encore s’intégrer dans d’autres communautés. L’identité de ces peuples a évolué dans le temps et dans l’espace. Les rivalités guerrières aussi ont joué dans certains cas un rôle non négligeable dans ces mouvements de population. Il serait trop long d’aligner ici des exemples de ce dynamisme évolutif.

Si la cause amérindienne mérite le soutien de tous les démocrates, elle n’autorise pas pour autant des militants et militantes à tomber dans une forme d’aveuglement idéologique au détriment de la vérité historique. Un mensonge vertueux n’en demeure pas moins un mensonge.

Jean-François Delisle

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