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Après son triomphe, Jeremy Corbyn doit affronter son propre parti

12 septembre 2015 | tiré de Mediapart.fr

Contre la guerre et contre l’austérité, le nouveau leader du parti travailliste a pris la tête du parti avec 59,5 % des voix. Mais avant même de convaincre l’électorat, il lui faudra rassembler un Labour en ébullition.

De notre correspondant à Londres (Royaume-Uni).- Il est 15 h 00, ce samedi 12 septembre, sur la place du Parlement, face à Westminster, et des dizaines de milliers de personnes déferlent avec des panneaux en soutien aux réfugiés. La manifestation est prévue depuis quelque temps déjà mais elle prend soudain un tour très politique. Jeremy Corbyn, élu à la tête du parti travailliste trois heures et demie plus tôt, y prononce son tout premier discours. « Je n’ai jamais vu la place du Parlement aussi belle et heureuse qu’aujourd’hui !, lance-t-il. Nous n’avons plus à avoir peur de l’extrême droite et des racistes. Un soulèvement populaire en faveur de la décence et de l’humanité est en marche. »

La foule applaudit à tout rompre, malgré la sono qui laisse à désirer et rend ses paroles inaudibles à l’arrière de la place. L’enthousiasme est contagieux. « J’ai pleuré ce matin quand j’ai appris le résultat, témoigne Adrian Finney, un employé du métro de Londres. C’est l’événement politique le plus heureux et le plus important que j’ai vu de mon vivant. » « Regardez l’énergie débordante qu’il y a ici ! C’est exactement ce qu’il fallait au parti travailliste », renchérit Pete Radcliff, un militant travailliste de longue date.

Pourtant, quelques heures plus tôt, dans la caverneuse salle des congrès de Londres où les résultats ont été annoncés, l’atmosphère était très différente. Les sièges étaient occupés par les cadres du parti et les députés. S’ils ont sauvé la face avec des sourires polis, la plupart sont consternés de la victoire de Jeremy Corbyn. L’homme est anti-guerre, anti-austérité, anti-armement nucléaire, et il prône des politiques à l’opposé de leurs convictions.

Les urnes ont pourtant parlé et la victoire dès le premier tour est sans appel. Jeremy Corbyn a réuni 59,5 % des voix lors des primaires du parti travailliste, déclenchées après la lourde défaite d’Ed Miliband en mai. De son propre aveu, cette énorme majorité, loin devant le deuxième, Andy Burnham (19 %), l’a « un peu surpris ». Le résultat est d’autant plus convaincant que le nombre d’adhérents au Labour a plus que doublé depuis que Corbyn est le favori.

Rapidement pourtant, sept membres du cabinet fantôme actuel du parti travailliste ont annoncé leur « démission ». Comprendre : ils ne resteront pas dans le cabinet fantôme et ne travailleront pas aux côtés de Jeremy Corbyn, même s’ils demeurent députés. Yvette Cooper et Liz Kendall, deux des opposants de Jeremy Corbyn pendant cette primaire, font partie de la liste, ainsi que le très médiatique Tristram Hunt.

Iain McNicol, le secrétaire général du parti, lance en guise d’avertissement : « Le Labour est plus important que chacun d’entre nous. Les leaders vont et viennent. » Chris Bryant, un député assez influent, appelle à l’unité, demandant à Jeremy Corbyn de ne pas s’entourer que de ses proches : « Tout le parti doit rester ensemble. Si on n’en prend qu’un petit morceau, nous serons beaucoup moins forts. »

Conscient du danger, le nouveau leader a passé de longues minutes à remercier publiquement tous ses opposants lors de son discours. Mais à 66 ans, après avoir été marginalisé pendant des décennies quand Tony Blair et Gordon Brown dirigeaient le Labour, il n’a pas l’intention de changer sa ligne politique.

Le paradoxe de la victoire de Jeremy Corbyn est qu’elle a lieu malgré son propre parti. Si Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce ont provoqué des mouvements populaires similaires, il s’agit de partis qui n’ont pas été au pouvoir auparavant. Inversement, les travaillistes ont une longue habitude de gouverner et sont en grande partie une machine à conquérir le pouvoir. S’y opposer sera très difficile.

Paula Mitchell, 50 ans, et militante du « socialist party », en sait quelque chose. Distribuant le fanzine de son petit parti dans la manifestation pour les réfugiés, elle raconte comment elle a été expulsée du Labour dans les années 1990. Elle faisait partie de Militant, un groupe trotskyste que les instances des travaillistes avaient décidé d’exclure. À l’époque, Jeremy Corbyn s’était d’ailleurs opposé à cette décision. « Vous allez voir, ils vont progressivement l’encercler, le forcer à l’erreur, et le faire chuter. Je pense qu’il est presque impensable qu’il réussisse à tenir jusqu’en 2020 », date des prochaines élections législatives. Selon elle, la tâche est presque impossible pour le leader travailliste. « Il faut qu’il change fondamentalement le Labour de l’intérieur. Cela nécessite d’en faire sortir les blairistes. » Une tâche très compliquée, alors que ces derniers détiennent toutes les positions clés.

Face à cette machine interne, Jeremy Corbyn a cependant pour lui une vague d’enthousiasme exceptionnelle. Le peuple de gauche britannique, longtemps délaissé, s’est remobilisé en se retrouvant un porte-parole. Il était temps : depuis la victoire de Tony Blair en 1997, le Labour a perdu près de cinq millions de voix. L’Écosse, autrefois un bastion imprenable, a été conquis par les indépendantistes du SNP (Scottish National Party). Dans le nord de l’Angleterre, l’UKIP a rassemblé une bonne partie des voix des hommes blancs des classes populaires.

Tout le calcul est de savoir si la mobilisation des militants de gauche sera suffisante pour compenser la perte d’une partie de l’électorat centriste. Mais avant même d’en arriver là, Jeremy Corbyn devra affronter son propre parti. Le combat s’annonce rude.

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