Édition du 26 mai 2020

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États-Unis

Chronique présidentielle no.4

« Biden est fini : vive Biden ! »

L’ancien vice-président Joe Biden avait surfé en tête des sondages pendant toute l’année 2019, capitalisant sur sa notoriété et son association avec Barak Obama. Mais il était souvent dépassé par ses adversaires sur le plan du financement, de l’organisation et de l’enthousiasme. La performance de Biden dans les nombreux débats en avait déçu plusieurs et même inquiété certains, tant ses interventions étaient souvent décousues, voire incohérentes. Bref, sa campagne donnait l’impression d’être une coquille vide prête à s’effondrer au profit d’un autre porte-étendard de l’aile modérée du parti.

C’est sur cette base que s’était construite la candidature surprise de Pete Buttigieg, un nouveau venu, jeune et charismatique. C’est lui qui a d’abord fait une chaude lutte à Bernie Sanders en Iowa et au New Hampshire. Amy Klobouchar s’était aussi avancée sur ce terrain, de même que le milliardaire Mike Bloomberg. Pendant quelques semaines, ces trois candidatures ont tenté de devenir Biden à la place de Biden.

Cette situation a été complètement renversée dans les quelques jours qui ont séparé les caucus du Nevada (22 février) et la série de scrutins du Super Tuesday (3 mars). Le succès de Bernie Sanders au Nevada (46,8% contre 20% pour Biden et 14,3 pour Buttigieg) semble avoir généré une vague de panique au sein des élites du Parti démocrate. Bénéficiant notamment de l’appui de plus de 70% de l’électorat latino dans l’État du Sud-Ouest, le sénateur socialiste menaçait de remporter facilement les délégations massives de la Californie et du Texas, en jeu le 3 mars. Un Super Tuesday triomphant pour Sanders, favorisé par une division du vote parmi les modérés, risquait de générer un momentum irréversible et de lui donner les 1991 délégué.e.s nécessaires à sa nomination.

Le 29 février, Joe Biden est parvenu à se positionner à nouveau comme le leader du Parti démocrate traditionnel en remportant haut la main la primaire de la Caroline du Sud. Il a alors raflé 48,7% des voix, reléguant Sanders à 19,8% et Buttigieg à 8,2%. Pour ce faire, Biden a compté notamment sur l’appui des leaders démocrates afro-américains de l’État qui lui a donné un avantage écrasant parmi l’électorat noir, comptant pour 60% de la base démocrate locale. Il s’en est suivi une première vague de ralliements avec le retrait de la course de Buttigieg (qui avait pourtant gagné l’Iowa et presque le New Hampshire) et de Klobouchar, en plus de Tom Steyer, un milliardaire qui avait tout misé sur le Nevada et la Caroline du Sud et était arrivé troisième dans les deux cas.

Concédant sans toute un avantage insurmontable à Sanders en Californie, la campagne Biden a concentré ses efforts sur le Texas, avec notamment un grand rassemblement à Dallas, le 2 mars incluant Buttigieg, Klobouchar et l’ancien candidat texan Beto O’Rourke. Au bout du compte, Biden a remporté cet État avec 34,5%, tandis que Sanders se contentait de 30%. Biden remportait aussi sans surprise des États du Sud comme la Virginie ou le Tennessee. Mais ce qui a été frappant est sa capacité à l’emporter dans des États que plusieurs voyaient dans la colonne de Bernie Sanders, comme le Massachussetts et le Minnesota.

Les résultats très décevants tant pour Bloomberg que pour la sénatrice Élizabeth Warren au Super Tuesday ont eu raison de ces deux autres campagnes. Bloomberg annonçait son ralliement à Biden le lendemain. Quant à Warren, elle quittait la course le 4 mars mais sans indiquer sa préférence pour Biden ou Sanders. Une bonne partie de son organisation s’est ralliée à Sanders, en raison des similitudes entre les deux plateformes. Mais rien ne garantit que sa base électorale fera de même.

Biden vs Sanders

Depuis le 4 mars en après-midi, la course - qui était éclatée et imprévisible jusqu’à la fin février - est devenue un duel entre Joe Biden et Bernie Sanders. Dans cette situation, l’opposition entre deux grandes stratégies dans la lutte contre Trump et les Républicains (dont nous parlions dans notre première chronique) devient on ne peut plus claire.

D’un côté, Sanders avance l’idée que pour battre Trump, il faut absolument générer de l’enthousiasme autour d’un programme ambitieux et mobiliser des gens qui étaient restés à la maison en 2016. Pour ce faire, Sanders met de l’avant l’assurance-maladie publique et universelle, la gratuité des universités publiques, un plan vert (Green New Deal), une réforme majeure de l’immigration et plusieurs autres propositions phares pour la gauche. Sanders se démarque aussi en refusant toute contribution des milieux d’affaire ou toute association avec un fonds politique privé (Super PAC). Il n’obtient que peu d’appuis parmi les élu.e.s démocrates, les exceptions étant des figures associées à la frange la plus à gauche, comme Alexandria Ocasio Cortez. Les grands médias libéraux comme le New York Times ou MSNBC lui sont plutôt hostiles. Il compte sur la mobilisation d’un mouvement populaire et une présence significative dans les médias sociaux.

De l’autre, Biden incarne l’idée que pour battre Trump, le grand perturbateur qui méprise les institutions, il faut d’abord s’engager à effectuer une sorte de retour à la normale. Il met de l’avant des réformes plus modestes sur les mêmes fronts que Sanders, par exemple en créant une option publique dans le cadre du système de santé structuré par la réforme Obama (voir notre deuxième chronique). Il engrange les contributions de milliardaires, dont Bloomberg, et compte sur l’appui d’organisations privées notamment pour le financement d’attaques contre Sanders dans les médias. Sa force tient principalement aux appuis parmi les leaders du Parti démocrate ainsi qu’à une domination sans conteste au chapitre de la couverture médiatique.

Le test du Michigan

Les prochains scrutins vont se tenir les 10 et 17 mars. Le 10, six États sont en jeu dont le Michigan (125 délégué.e.s), l’État de Washington (89) et le Missouri (68). On s’attend à ce que Sanders remporte facilement l’État de Washignton et l’Idaho (20), qu’il avait remporté en 2016 contre Hillary Clinton. Biden devrait être en terrain favorable au Missouri et au Mississippi (36), des États remportés par Clinton en 2016.

L’enjeu central du 10 mars sera le Michigan. Pas seulement parce que c’est la plus grosse délégation de la journée, mais parce que c’est précisément en remportant une victoire surprise (et serrée) sur Clinton dans cet État que Bernie Sanders avait donné un élan à sa campagne de 2016. Une défaite cette fois-ci donnerait l’impression que sa base d’appuis a rétréci depuis quatre ans, ce qui pourrait être dévastateur pour la suite.

Biden peut encore une fois compter sur les leaders démocrates locaux, dont la nouvelle gouverneure démocrate, Gretchen Whitmer, en fonction depuis le 1er janvier. De son côté, Sanders a l’appui de personnalités de gauche comme Michael Moore ou le révérend Jesse Jackson. L’appui de Jackson pourrait être significatif dans la communauté afro-américaine, étant donné sa stature de vétéran des luttes pour les droits civiques des années 1960 au côté de Martin Luther King. Il avait d’ailleurs lui-même mené des campagnes pour la présidence en 1984 et 1988.

Si la journée du 10 mars n’était pas décisive, celle du 17 pourrait confirmer l’orientation générale de la course dans un sens ou dans l’autre. Les États en jeu seront la Floride (219 délégué.e.s), l’Illinois (155), l’Ohio (136) et l’Arizona (67). Pour maintenir la possibilité d’une victoire, Sanders devra remporter l’Ohio, un État crucial dans l’élection générale, et l’Arizona, où son avantage dans l’électorat latino pourrait être à nouveau démontré. Quant à la Floride, avec sa population âgée et plutôt conservatrice, Sanders va chercher à éviter une défaite trop cuisante. À noter, ces quatre États avaient été remportés par Clinton en 2016. Sanders va donc devoir faire mieux qu’il y a quatre ans pour remonter la pente.

Biden contre Biden

Entre ces deux journées de vote, un premier débat à deux entre Sanders et Biden va avoir lieu le 15 mars à Phénix, en Arizona. Ce sera une occasion en or pour Bernie Sanders de démontrer qu’il est de loin le mieux préparé à d’éventuels débats avec Trump. Biden a été si mauvais jusqu’à maintenant dans les débats - et même dans ses discours en solo de la campagne - qu’on pourrait même envisager un effondrement de sa candidature à la suite d’une performance catastrophique.

La principale menace qui pèse sur la campagne de Joe Biden à ce moment-ci est sans doute les faiblesses de Biden lui-même comme candidat, et pas seulement ses défaillances oratoires. Son lourd bagage comme législateur depuis des décennies est une cible en or entre les mains de la campagne Sanders. Biden a été en faveur de tous les traités commerciaux que bien des gens blâment pour la destruction des industries manufacturières et une baisse du niveau de vie dans de nombreuses communautés, notamment au Michigan et en Ohio. Il avait mené un interrogatoire hostile contre Anita Hill qui avait accusé le juge Clarence Thomas de harcèlement sexuel lors des audiences pour sa nomination à la cour suprême. Il avait appuyé sans réserve la guerre en Iraq et fait la promotion d’une loi sur la faillite taillée sur mesure pour les compagnies de cartes de crédit.

Mais au bout du compte, ce qui compte pour la majorité de l’électorat démocrate, au-delà des enjeux de programme ou d’orientation politique, c’est de battre Trump et de mettre fin au cauchemar des quatre dernières années. L’attitude désastreuse de la Maison Blanche sur la question du COVID-19 ne fait que donner une urgence supplémentaire à ce changement indispensable. Entre les deux septuagénaires (Biden a 77 ans and et Sanders 78 ans), celui qui va convaincre la population qu’il est l’opposant le plus efficace face au président républicain (73 ans) est celui qui va l’emporter.

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