Édition du 19 octobre 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

Brésil. « Le 2 octobre : nous sommes à la croisée des chemins »

1 – Dans les mobilisations de rue du 2 octobre, nous avons accumulé des forces, et l’espoir reste vivant dans le mouvement « Fora Bolsonaro ». Mais nous n’avons pas dépassé les limites que la campagne « Dehors Bolsonaro » a connues jusqu’à présent. Nous sommes donc à la croisée des chemins. Le bilan mérite de mettre en évidence trois éléments :

7 octobre 2021 | alencontre.org

(a) Les protestations ont atteint une capillarité : présence dans 300 municipalités, avec des manifestations dans toutes les capitales des Etats. Une fois additionnées, les manifestations ont réuni quelques centaines de milliers de personnes. La campagne « Fora Bolsonaro » bénéficie d’une audience de masse, mais elle n’a pas réussi à faire descendre des millions de personnes dans la rue. Il y a une persévérance, un engagement dans l’attitude militante. Toutefois dans le contexte moins dangereux créé par la pandémie – bien que le danger de contagion soit toujours présent­ car il a reculé grâce à l’avancée de la vaccination – il n’y a pas eu de changement qualitatif. On assiste à une certaine variation quantitative : un peu plus ou un peu moins de participation. Il s’agissait de manifestations qui peuvent être caractérisées comme la mobilisation d’une avant-garde élargie propre à la zone d’influence des mouvements sociaux et des partis de gauche les plus organisés.

(b) Dans le champ de la superstructure politique, ce qui a prévalu est un repositionnement de l’opposition de droite libérale, après l’étonnante lettre d’excuses écrite par Michel Temer et signée par Jair Bolsonaro. Pourtant, un élargissement de l’arc des alliances politiques s’est produit, mais pas dans la rue, même après les provocations fascistes de Bolsonaro le 7 septembre. L’écrasante majorité des personnes présentes dans les manifestations se rattachaient à la gauche. L’incorporation de vingt partis – aussi bien du centre-gauche comme PDT, PSB, Rede, Solidariedade, que de dissidents de partis libéraux de centre-droit comme Cidadania, DEM, MDB, PSD, PSDB, et même de l’extrême-droite qui a rompu avec le bolsonarisme comme PL (Partido Liberal), Podemos (ex-Partido Trabalhista Nacional), et Novo créé en 2014, néolibéral – n’a pas augmenté numériquement l’adhésion aux manifestations. Le plus important, malheureusement, a été la réaction colérique de Ciro Gomes [Parti démocratique travailliste, candidat aux élections présidentielles de 2002 et 2018, avec un résultat avoisinant les 12%], qui, accueilli par des huées alors qu’il prononçait son discours – un risque prévisible – a décidé de dénoncer que le « fascisme rouge » serait égal au « fascisme vert-jaune » (de Bolsonaro). Ce qui est une aberration.

Dans la foulée, il a été victime d’une tentative d’agression physique : un épisode grotesque et lamentable. Il n’y a aucune raison d’espérer que la prochaine manifestation, même avec l’élargissement des leaderships représentant des secteurs de la bourgeoisie favorables à la destitution, sera capable d’attirer des secteurs conservateurs des classes moyennes mécontentes.

(c) Si l’on ne considère que les conditions « objectives » pour descendre dans la rue contre Bolsonaro, elles sont plus que mûres, si ce n’est pourries ! Les limites des mobilisations relèvent de ce que l’on peut qualifier de conditions subjectives. Les séquelles de la pandémie sont restées aiguës en septembre, avec un taux quotidien de contagions supérieur à 15 000 – sans tenir compte de la sous-déclaration des cas – et les décès supérieurs à 500 par jour, donc avec une certaine décélération. Le chômage fluctue dans une marge réduite, mais il frappe toujours environ 14 millions de personnes, avec seulement 30 millions de travailleurs du secteur privé (avec carnet de travail), soit moins d’un tiers de la population économiquement active. L’inflation a grimpé à 10% par an, mais dépasse 20% si l’on considère les biens de base faisant partie du « panier de consommation » de la classe ouvrière.

2 – Les analyses ne doivent être ni optimistes ni pessimistes. La méthode d’analyse doit relever du réalisme révolutionnaire. Nous sommes la majorité sociale, mais la présence dans les manifestations est stagnante. Une façon d’envisager cette dynamique est d’en préciser les limites. Il faut également souligner que la fatigue n’a pas prévalu, ce qui est remarquable malgré une certaine usure au bout de quatre mois. Les deux sont vrais. Avons-nous atteint la limite ? Quelle est la dynamique qui va prévaloir ? En réalité, une campagne pour tenter de « déloger » un gouvernement comme celui de Bolsonaro doit être considérée comme un processus, avec des oscillations. La persévérance s’impose donc. Ce n’est pas fini tant que ce n’est pas fini ! Cette année, nous avons le défi du 15N (15 novembre) et, dans la foulée, l’échéance du 20N (20 novembre) organisée par le « mouvement noir ». Mais il faut prendre en compte qu’il n’y a pas une situation explosive marquée par une humeur combative. Il ne faut pas râler à ce propos, ça ne sert à rien. Il s’agit de saisir, de comprendre la subjectivité des masses populaires. Pourquoi est ainsi, après tout ? Trois facteurs, malheureusement, semblent déterminants :

(a) Le premier relève d’un scepticisme. Une donnée qui s’est imposée dans la base sociale des mouvements syndicaux, féministes, noirs, jeunes et populaires : l’impeachment n’est pas possible. Les gens ne le croient pas que la destitution puisse se concrétiser. Les masses ne descendent dans la rue par millions que lorsqu’elles croient à l’imminence de la victoire. Et Jair Bolsonaro semble blindé au Congrès national. Une énorme angoisse et rancœur peuvent rester contenues pendant une longue période ; ce qui explique pourquoi « l’horloge de l’histoire » est lente. Les raisons de ce doute ou de cette insécurité sont variées.

(b) Le second repose sur une espérance électorale : Bolsonaro pourra être renversé en 2022. Au fur et à mesure que le temps passe, et que les sondages d’opinion se multiplient, le pari de vaincre l’extrême-droite dans les urnes semble prévaloir. Le calcul est basé sur l’expérience des trente-cinq dernières années d’élections ininterrompues.

Mais elle est également alimentée par la crainte que les mobilisations radicales contre les fascistes n’éveillent des réactions encore plus radicales de la part du bolsonarisme, qui, comme chacun le sait, dispose d’une grande influence dans les forces armées et la police d’Etat.

(c) Le dernier est le poids de l’expérience accumulée après tant de défaites au cours des cinq dernières années. Le coup d’Etat institutionnel [août 2016] contre Dilma Rousseff a réussi ; Temer [vice-président, devenu président] est entré en fonction et a terminé son mandat ; Lula a été condamné et emprisonné ; Bolsonaro a été élu ; les contre-réformes dans la législation du travail et de la sécurité sociale ont été approuvées ; la loi sur le plafonnement des dépenses budgétaires a été acclamée ; les privatisations se sont poursuivies avec Eletrobrás et le Correios (la Poste). Les gens sont, politiquement, blessés. Les blessures font reculer la conscience.

3 – De nombreux militant·e·s de la gauche combative ont également pris en compte que l’absence de Lula ne pouvait pas être ignorée. Ils n’ont pas tort. Ils ont raison de le critiquer car il est inexplicable, voire impardonnable, que le plus grand leader populaire choisisse de ne pas se rendre à une manifestation. Y compris de ne pas envoyer une vidéo enregistrée pour être projetée sur grand écran, cela même après l’apothéose fasciste de Bolsonaro le 7 septembre. Une diffusion systématique des mobilisations par le biais de vidéos sur ses réseaux sociaux et l’attente de sa présence auraient grandement renforcé la campagne de « Fora Bolsonaro ». Nous sommes toujours en état d’alerte sanitaire, c’est un argument sérieux. Lula a 75 ans, il a eu un cancer, il a été en prison durant plus d’un an et il doit se protéger. Il n’était pas impossible de contourner les dangers de contagion en organisant un service de sécurité rigoureux.

Mais il n’est pas raisonnable d’exagérer le rôle de Lula. Le noyau dur de la direction du PT a parié sur la stratégie de l’attrition, sur le quiétisme, en évitant de « provoquer » les fascistes avec une courte paille et en privilégiant l’occupation des espaces publics pour que Lula s’affirme comme un catalyseur du malaise social en vue de 2022. Mais il faut être lucide dans l’évaluation du rapport de forces social, et reconnaître que cela ne dépend pas de la volonté de la direction du PT de renverser Bolsonaro cette année.

L’analyse qui attribue à Lula toute la responsabilité de la situation à la croisée des chemins dans laquelle se trouve la campagne « Fora Bolsonaro » n’est pas correcte. Les analyses contrefactuelles sont légitimes, car dans la lutte sociale et politique, il y a toujours un champ ouvert de possibilités. Mais tout n’est pas possible. Même si Lula s’était engagé, l’hypothèse selon laquelle des millions de personnes auraient répondu à l’appel reste peu probable. Le PT est le plus grand parti de gauche, mais il n’a pas la même force qu’il y a deux décennies.

Ceux qui insistent sur la proposition d’aller vers la préparation d’une grève générale pour faire tomber le gouvernement n’ont pas non plus raison. Il n’y a malheureusement pas de conditions pour construire une journée de grève générale.

Un appel, même en supposant la mise en marche d’un appareil de centaines de voitures avec des haut-parleurs ainsi que la présence de milliers de fonctionnaires syndicaux aux portes des grandes entreprises, se solderait, inéluctablement, en ce moment, par un échec retentissant. Il ne suffit pas que les conditions socio-économiques et politiques soient désastreuses. Il est indispensable que la dimension subjective soit en syntonie.

Enfin, deux autres critiques ont été formulées.

(a) Certains parmi nous considèrent qu’il y a un problème politique. Ils affirment qu’il y a une erreur dans le programme d’agitation des Frentes Barsil Popular et Povo sem Medo. Ils affirment que la priorité du programme d’agitation devrait se centrer sur des revendications plus ressenties et non sur le slogan « Fora Bolsonaro ». Il y a un élément de vérité dans cette critique. Mais il est également vrai que les slogans le « vaccin dans le bras » et « la nourriture dans les bras » étaient toujours présents dans tous les messages. Il n’y a pas de raccourci, de slogan « magique » ou d’abracadabra dans la lutte politique. L’axe de la campagne « à bas le gouvernement » ne relève pas d’un gauchisme politique. Tous les sondages d’opinion et études disponibles confirment que, surtout parmi les pauvres des villes, il y a une majorité qui considère le gouvernement comme un désastre.

(b) certains observent que le format : grands rassemblements sans marche et avec deux heures et demie de discours, est peu attrayant. Mais il est déraisonnable d’imaginer qu’un format plus combatif, avec des marches, ou plus ludique, avec plus de musique, suffirait à attirer des millions de personnes.

Reconnaître que nous sommes à la croisée des chemins, c’est admettre que nous sommes confrontés à un dilemme. Un dilemme est un choix difficile. Mais nous devons maintenir la campagne « Fora Bolsonaro » et insister sur la préparation des manifestations de novembre, sans repos, sans impatience. Rien n’est plus important. La lutte contre les néofascistes sera longue et difficile. (Article publié sur le site de Esquerda Online, le 5 octobre 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre)

Valério Arcary

Valério Arcary est professeur au Centre Fédéral d’Éducation Technologique (São Paulo) et membre du conseil éditorial de la revue Outubro. Il est militant du PSTU (Parti Socialiste Unifié des Travailleurs), Bresil.

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