Édition du 24 janvier 2023

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Europe

Brexit : clairement pas la faute de Jeremy Corbyn

Brexit : clearly not Jeremy Corbyn’s fault | (http://www.redpepper.org.uk/brexit-clearly-not-jeremy-corbyns-fault/)

Traduction de Jacques Brisson

Tout commença à la brasserie Truman. L’ancien patron de Marks and Spencer, sir Stuart Rose à était présent. De même que Karren Brady (The Apprentice) et June Sarpong (quoiqu’on ne sache pas tout à fait qui elle est). En ce jour du 12 octobre 2015, ce commerce branché de east London devint la scène du lancement de “Britain Stronger in Europe”, la campagne officielle du REMAIN au référendum européen.

Les reportages présentèrent littéralement le tout comme une farce. Kevin Maguire (The Mirror) qualifia l’évènement de dangeureusement fade et de complaisant. La presse remarqua que la campagne avait le même acronyme (BSE) que la tristement célèbre maladie (bovine spongiform encephalopathy, NDLT). Et rien ne s’est amélioré par la suite.

A plusieurs égards, la campagne référendaire était perdue avant même qu’elle n’eût débuté. Les messages émanant des premiers jours de campagne ne disaient qu’une seule chose et qu’une chose seulement au grand public : “Nous sommes l’élite et l’élite veut demeurer dans l’Europe”. Et, pour être bien honnête, ce message n’était même pas bien exprimé.

La technique privilégiée, rappelant “Better Together”, la campagne du NON au référendum écossais, consistait à faire s’exprimer de grands patrons. Parmi les favoris, s’y trouvaient Richard Branson (“L’Europe représente un marché de 500 millions de consommateurs”), Alan Sugar (“L’Europe est notre plus gros marché”) et ainsi de suite. Comme si la moitié de la population pouvait être convaincue sur la base d’arguments liés à des tarifs d’exportation. En dépit du constat que d’autres voix étaient requises, ces messages rédigés par et pour une élite ont continué jusqu’au jour du vote.

Représentant la gauche pour la campagne du REMAIN, Michael Chessum a écrit : “Juste à lire les dépliants lors de la dernière semaine de la campagne, exaspéré, je me suis mis à craindre que, aux côtés de Tony Blair et de Karren Brady, Darth Maul (personnage de Star Wars, NDLT) n’y fasse une apparition”.

Arrive alors Jeremy Corbyn

A partir de quel moment Jeremy Corbyn fit-il son entrée en scène ? La principale accusation à son égard est qu’il n’en aurait “pas assez fait” pour la campagne du REMAIN et que, conséquemment, il n’aurait pas persuadé les électeurs du parti travailliste de voter favorablement pour cette option. Regardons les faits.

L’élément le plus éloquent est que, selon des données compilées à la sortie du vote par la firme Ashcroft, 63% des membres du parti travailliste ont voté pour le REMAIN. Ce taux équivaut approximativement (64%) à la proportion des membres du SNP écossais qui ont voté de façon similaire. Notons que personne n’a demandé la démission de Nicola Sturgeon après le référendum écossais.

Par ailleurs, une analyse effectuée par le “Centre for Research in Communication and Culture” de l’université Loughborough des apparitions dans les médias faites par les principaux porte-paroles apporte un éclairage supplémentaire. Parmi les représentants du parti travailliste, Jeremy Corbyn vient loin en tête avec 123 apparitions pour la période du 6 mai jusqu’au jour du vote. Tout un contraste avec Alan Johnson – qui était à la tête de la campagne REMAIN pour le parti travailliste et qui est considéré comme un redoutable “campaigner” par les partisans de Tony Blair – n’a fait que 19 interventions.

Ce que l’accusation de ne pas en avoir fait assez signifie réellement, c’est l’idée que Jeremy Corbyn aurait été plus percutant s’il avait suivi à la lettre le plan de campagne établi et s’il s’était limité aux arguments qui étaient essentiellement des arguments de droite.

Will Straw, qui était le directeur exécutif de “Britain Stronger in Europe” et responsable de cette stratégie désespérée et perdue d’avance, a eu l’outrecuidance de demander la démission de Corbyn après la campagne. Straw a allégué que Corbyn a sabordé un évènement rassemblant tous les anciens leaders travaillistes et qu’il s’est distancié de l’engagement de restreindre les bénéfices sociaux pour les nouveaux arrivants au pays.

Ainsi, s’il n’avait été que de Straw, le leader actuel du Labour aurait cotoyé Tony Blair (seulement quelques semaines avant Chilcot ; rapport analysant les circonstances de l’invasion de l’Irak par les soldats anglais – aux côtés des américains – en 2003 NLDT) et aurait adopté un discours anti-immigrants.

Non seulement le message de Corbyn incitant, tout en étant critique, ses concitoyens à demeurer dans l’Europe était plus progressiste, mais il était aussi plus apte à influencer les électeurs qui – comme les résultats du référendum le démontrent – ne sont décidemment pas de grands fans de l’Europe.

Cadre d’opérations inadéquat

La gauche s’est mobilisée autour de ces arguments mais ultimement, le cadre d’opérations avait été établi dès les premiers jours de la campagne. Loin d’être à blâmer, si “Britain Stronger in Europe” s’était inspiré de Corbyn au lieu de chanter naïvement les louanges de l’Europe, l’histoire aurait peut-être été fort différente.

Toutefois, si on cherchait des coupables, en tête de liste, on retrouverait Will Straw et son armée de consultants aussi coûteux qu’inutiles. Rappelons que ces gens ont embauché Ryan Coetzee comme responsable de la stratégie, lui qui a mené la campagne 2015 des libéraux-démocrates (perte nette de 49 sièges). Ils ont même embauché les experts en marketing qui nous ont donné le logo des jeux olympiques de Londres en 2012.

Ce sont finalement ces gens qui devraient subir l’opprobre et la colère progressistes en regard des horribles conséquences du Brexit. Leur stratégie inadéquate nous a placé sur une voie très sombre.

Ce qu’ils n’ont tout simplement pas vu venir, c’est que le recours par les centristes aux experts de l’establishment – les dirigeants et membres de l’élite – n’est plus aussi percutant dans une période politique marquée par les victoires des insurgés tant de gauche que de droite.

On pourrait conclure qu’ils ont retenu la leçon. Toutefois, à ce jour, il semble que les opposants au leadership de Corbyn n’ont pas encore compris le message.

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