Édition du 12 novembre 2019

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COP21

COP-21 : le projet d'accord est inacceptable !

L’ONU vient de rendre public un nouveau texte (http://unfccc.int/resource/docs/2015/adp2/eng/8infnot.pdf) qui pourrait préfigurer l’accord de Paris. Ce texte n’est pas acceptable.

Maxime Combes, économiste et membre d’Attac France. Il publie Sortons de l’âge des fossiles ! Manifeste pour la transition, Seuil, coll. Anthropocène

Les objectifs de réduction d’émission ne font pas partie de la négociation

Aussi incroyable que cela puisse paraître, les objectifs quantifiés de réduction d’émission post-2020 que les États sont invités à rendre publics avant la COP21 ne font pas partie des sujets de négociation. Ces objectifs, non contraignants et volontaires, et aujourd’hui largement insuffisants, ne seront pas revus à la hausse sous l’effet des négociations. Là où les chefs d’État et de gouvernement se sont engagés à limiter à 2°C le réchauffement climatique maximal d’ici à la fin du siècle, leurs promesses de réduction d’émissions conduisent à un réchauffement climatique d’au moins 3°C. Une perspective de nouveaux crimes climatiques qu’entérine le nouveau texte.

« Négocier » avec le réchauffement climatique

Les scientifiques préconisent de réduire de 40 à 70 % les émissions mondiales d’ici à 2050, considérant qu’un maximum d’émissions doit être atteint d’ici à 2020. Aucun de ces objectifs à court et moyen terme n’est mentionné dans le texte. Que propose le texte comme objectif de moyen ou long terme ? On ne sait pas. Peut-être un pic d’émissions pour une année qui serait à déterminer, ou des termes encore plus génériques autour de la neutralité carbone, du zéro-net émissions, ou de faibles émissions. De plus, les États sont simplement « invités » à formuler des objectifs de long-terme. Ce n’est pas acceptable : l’effet de serre ou les conséquences du réchauffement sur les territoires et les populations ne se négocient pas.

Un projet de texte qui ignore l’origine de plus de 80% des émissions de CO2

Voilà vingt pages d’un texte qui est supposé organiser une politique internationale contre le dérèglement climatique et qui n’évoquent jamais les énergies fossiles. Imaginez-vous une conférence internationale sur le cancer du poumon dont le document de conclusion ne mentionnerait pas la consommation de tabac ! C’est pourtant ce qu’il se passe à l’ONU en matière de climat. Alors que le secteur des énergies fossiles reçoit chaque année près de 700 milliards de dollars de subventions publiques directes, ce secteur n’est tout simplement pas mentionné. Les compagnies pétrolières, gazières et charbonnières, qui ne cessent de répéter qu’il est illusoire de vouloir réduire drastiquement la part des fossiles dans le mix énergétique mondial, se frottent déjà les mains. Ce projet de texte fait comme s’il était possible de réduire les émissions de gaz à effet de serre sans réduire ce qui les génère. C’est impossible.

Pas de financements adéquats

L’article sur le financement ne dit rien de précis. Comme si mobiliser les financements nécessaires aux États et les collectivités territoriales pour opérer une transition énergétique vers des économies post-fossiles, ou encore permettre aux populations les plus touchées par le règlement climatique de s’adapter et de faire face aux conséquences des dérèglements climatiques, n’était pas une priorité.

Pas de plan pour le développement des énergies renouvelables

Selon le GIEC, près de 80% de l’approvisionnement mondial en énergie pourrait être assuré par des sources d’énergies renouvelables d’ici au milieu de ce siècle si l’effort est soutenu par des politiques publiques adéquates. Pourtant, le texte ne présente aucune mention des énergies renouvelables. Pendant ce temps, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a cassé plusieurs plans de soutien aux énergies renouvelables, parce qu’elle jugeait ces plans non conformes aux règles du commerce international. De fait, en refusant de s’opposer à cette logique, les négociateurs des États-membres de l’ONU confirment qu’ils accordent plus d’importance aux règles du commerce international qu’à la lutte contre les dérèglements climatiques !

Reléguer les droits humains, sociaux et politiques

Les rédacteurs de ce texte ont réussi la prouesse de regrouper les droits humains, l’égalité de genre, les droits des populations indigènes, ainsi que l’ensemble des éléments qui font qu’une société peut rester société en cas de sévères impacts des dérèglements climatiques dans un seul et unique paragraphe, relégué dans une partie non contraignante ! Mieux, aucune mention de ces enjeux fondamentaux n’est maintenue dans le cœur du dispositif juridique qui doit gouverner les négociations sur le changement climatique à partir de 2020.

Consacrer des fausses solutions

Le texte n’exclut pas d’introduire le terme « émissions nette zéro » comme objectif de long terme. Ce terme peut sembler similaire au terme « zéro émission ». Pourtant, les deux concepts ont des significations et des effets très différents. Ajouter « net » à un objectif de « zéro émission » dénature complètement l’objectif initial. Au lieu d’exiger des réductions d’émissions réelles, la comptabilité « nette » encourage la compensation carbone à une échelle globale et massive. Cette compensation pourrait mobiliser des milliards d’hectares de forêts et de terres arables pour stocker le carbone plutôt que de réduire les émissions. Beaucoup de communautés vulnérables des pays du Sud ont déjà perdu leurs terres et vu leur sécurité alimentaire compromise en raison de ces dispositifs de compensation carbone.

Rejeter ce texte est la seule option sérieuse

ONG, syndicats, organisations sociales et écologiques doivent se prononcer sur le fond, et non sur la forme des négociations : ce texte est-il de nature à répondre à l’urgence climatique dans une perspective de justice sociale ? Absolument pas. Cela devrait largement suffire à le refuser de manière unanime et claire. Accepter ce texte comme base de négociations revient peu ou prou à affirmer que les négociations sont sur la bonne voie ! Ce n’est pas le cas. Pourquoi ne pas le dire ? Pourquoi ne pas exprimer notre consternation face à des négociations qui nous conduisent à la catastrophe climatique ? Refuser clairement ce texte parce qu’il n’est pas à la hauteur des enjeux, c’est indiquer explicitement à l’opinion publique qu’il y a un problème. C’est générer une tension politique salutaire. Une telle proposition revient à interpeler l’opinion publique et expliquer clairement que, derrière les beaux discours, il n’y a rien. C’est enfin jouer notre rôle de lanceur d’alerte. Si nous ne le faisons pas, qui le fera donc à notre place ?

Maxime Combes

Economiste de formation, je suis engagé depuis la fin des années 1990 dans le mouvement altermondialiste, à travers Attac France notamment. Avec d’autres j’ai contribué à animer la coalition Urgence Climatique Justice Sociale en France et le réseau Climate Justice Now ! à l’échelle internationale. J’ai depuis contribué à la mise sur pied de la Coalition climat 21. Outre ce blog, je contribue au site d’Informations Basta ! (bastamag.net) Je viens de publier : Sortons de l’âge des fossiles ! Manifeste pour la transition, Seuil, Anthropocène Et je suis le coauteur de : - La nature n’a pas de prix (Attac, Paris, LLL, 2012) - Les naufragés du libre-échange, de l’OMC à Tafta (Attac, Paris, LLL, 2015) - Crime climatique stop ! (Seuil, « Anthropocène », août 2015). - Le Climat est notre affaire (Attac, Paris, LLL, 2015)

Son blogue sur Mediapart : https://blogs.mediapart.fr/maxime-combes

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