Nietzsche, Friedrich. 2017. Le cas Homère. Paris : Éditions EHESS, 150 p.
Pour Nietzsche, la philologie « appartient aussi bien à l’histoire, aux sciences de la nature et à l’esthétique » (p. 44). Elle est d’abord un art, au sens de l’ars latine. Elle implique une méthode d’étude qui s’appuie sur des règles et des procédures à suivre (...) dictées par l’expérience accumulée dans le temps. Elle est également une éthique (p. 44). À l’instar du philosophe, le philologue est à la recherche de la vérité, ce qui suppose qu’il fasse preuve d’honnêteté scientifique (il cherche la « vérité ») et aussi d’honnêteté humaine (bref, qu’il accepte que le savoir humain est par moments approximatif).
La tâche que Nietzsche se fixe à cette occasion consiste à « (franchir) la faille entre l’Antiquité idéale et l’Antiquité réelle » (p. 50) en vue d’aller trouver, dans les traces qui subsistent de la culture de l’Antiquité classique, un idéal que le temps a pu voiler. Aux yeux de Nietzsche, seul un minutieux travail scientifique peut permettre « de tendre au présent le miroir du classicisme comme modèle éternel » (p. 44). Et ce modèle, est nul autre qu’Homère. Pour Nietzsche, cette étude du cas d’Homère concerne avant tout sa personnalité3.
Le point de départ de la leçon inaugurale donnée par Nietzsche à l’Université de Bâle en 1869 se formule ainsi : a-t-il existé un auteur du nom d’Homère et si oui, de quelles œuvres est-il l’auteur ? Cette interrogation remonte aux grammairiens de l’Antiquité4. Elle a reçu une réponse ferme et décisive de l’helléniste Friedrich August Wolf qui a démontré, en 1795, que les ouvrages l’Illiade et l’Odyssée ne pouvaient avoir été créés par une seule personne (p. 52). Nietzsche écrira à ce sujet ; « Nous croyons qu’un grand poète est l’auteur de l’Illiade et de l’Odyssée, mais nous ne croyons pas qu’Homère soit ce poète » (en italique dans le texte) (p. 64). Ceci étant dit, Nietzsche reconnaît la valeur du chanteur aveugle et accepte l’unité des poèmes en tant que faits culturels avérés.
« À propos d’Homère, le monde moderne a, je ne dirai pas appris, mais mis à l’épreuve une grande approche historique […] C’est sur cet exemple que l’on a appris à lire, sous les formes apparemment fixes de la vie des peuples anciens, l’incarnation d’idées, c’est là que pour la première fois on a compris la merveilleuse capacité de l’âme d’un peuple à couler l’état des mœurs et des croyances dans le moule d’une personnalité » (pp. 51-52).
Dans la compétition entre Homère et Hésiode, Nietzsche tirera deux types d’épopées, l’une héroïque et l’autre didactique :
« L‘épopée ancienne se distingue en deux catégories : l’épopée héroïque et celle, didactique, selon l’observation du chant. La première, dont Homère est le champion, raconte les événements du mythe, les guerres et les vicissitudes des héros, les histoires des rois et des batailles. La seconde, exemplifiée au mieux dans l’œuvre d’Hésiode, Les travaux et les Jours, utilise la forme poétique pour fournir des instructions sur les pratiques du vivre ensemble, sur les travaux des champs, des arts et des métiers » (p. 65).
Au terme de sa première conférence, Nietzsche conclura sur les liens indissociables entre la philologie et la philosophie5.
Dans le deuxième texte, « Le combat des poètes en Eubée » (conférence prononcée en juillet 1867 devant la Société philologique de Leipzig), Nietzsche s’intéresse à une autre tradition concernant Homère : l’agôn entre ce dernier et Hésiode qui aurait eu lieu à Chacis lors des jeux funèbres en honneur du roi Alcidamas. Dans ce texte, Nietzsche se demande si la thèse de Thomas Robinson à l’effet que le récit concernant cet agôn serait un « splendidum mendacium » (p. 73) (c’est-à-dire une « magnifique contrefaçon »), est fondée ou non. Nietzsche nous présente ici une étude critique des sources reliées à cet épisode. Dans l’éventualité où cet épisode s’avérait, il serait alors possible de replacer dans son contexte historique l’aède qu’était Homère.
Les résultats de la recherche auxquels aboutit Nietzsche donnent à penser que l’événement de l’agôn a eu lieu6 et que ceux qui l’ont nié (Aristote et Aristarque7) ont supprimé des documents dont la véracité était incontestable. Neitzsche conclut qu’il est permis de croire en l’existence d’un Homère qui aurait été le contemporain d’Hésiode.
Ce que Nietzsche s’est assigné comme tâche, dans les deux conférences regroupées dans le livre Le cas Homère (comme l’a écrit Carlotta Santini dans la préface du livre), consiste en ceci : « reconstruire une tradition des opinions anciennes sur la personnalité d’Homère en reconstituant donc l’histoire de l’idée d’Homère » (pp. 30-31).
Au terme de la lecture du présent livre nous aurons appris trois nouveaux mots :
Agôn : « assemblée de jeux, lutte ». Dictionnaire historique de la langue française, p. 33.
Epos : épopée. Dictionnaire historique de la langue française, p. 710.
Isochrone : Dont la durée est constante. Qui se produisent dans des temps égaux. Le petit Robert. 2015. Paris : Le Robert, p. 1375.
Yvan Perrier
1 Son nom signifie l’aveugle ou l’otage. Plusieurs villes en revendiquent le lieu de naissance et aussi de mort.
2 Discipline qu’il pose comme étant une discipline carrefour. Il écrit à ce sujet que « la philologie emprunte à plusieurs sciences » (p. 44).
3 « Examinons […] la question homérique […] En abordant ce problème central, nous pensons à la question sur la personnalité d’Homère » (pp. 50-51) (en italique dans le texte).
4 Nietzsche remonte jusqu’à Pisistrate. À l’époque de ce tyran athénien (le VIe siècle avant J.-C.), le mot Homère signifiait « une foule de choses très différentes » (p. 55). Ce qui amène notre philosophe allemand à se poser la question suivante : « A-t-on fait ainsi d’une personne un concept, ou d’un concept une personne ? » (En italique dans le texte), p. 56.
5 Nietzsche reprend à la fin du premier texte la formule de Sénèque selon laquelle : « Philosophia facta est quae philologia fuit. » « Là où était la philologie est la philosophie » (p. 71).
6 À ce sujet, Nietzsche écrit : « En tout cas, il faut tenir pour établi qu’une critique du récit de l’agôn n’offre aucun argument en faveur de la thèse d’une invention » (p. 100)
7 « Par conséquent, pour réfuter l’histoire, il faut mobiliser des arguments positifs d’une autre nature, qui rendent impossible de parler d’isochronie et de l’existence d’un agôn. C’est exactement ce qu’ont fait Aristote et Aristarque, en éliminant les documents s’y rapportant et en les mettant en doute, pour se débarrasser d’une question difficile. » (p. 100). »



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