Tiré d’Europe solidaire sans frontière.
La première année du retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis a accéléré une transformation déjà en cours : la désintégration de la mondialisation néolibérale dirigée par les États-Unis. Des années 1990 à la période post-2008, le capitalisme mondial s’est organisé à travers une hiérarchie structurée, avec la domination financière étatsunienne, les chaînes de valeur mondiales et les institutions multilatérales qui garantissaient les conditions de l’accumulation du capital. Cette architecture se délite aujourd’hui de manière visible.
Ce qui émerge est souvent décrit comme une « multipolarité », comme si un ordre plus équilibré était en train de se configurer. Mais ce langage masque la dynamique centrale : ce n’est pas la disparition de la hiérarchie, mais sa réorganisation sous une rivalité interimpérialiste intensifiée. Le commerce, la finance et la technologie ne sont plus principalement régis par les impératifs d’intégration des marchés. Ils sont de plus en plus subordonnés à la compétition stratégique, comme en témoignent les contrôles à l’exportation des technologies avancées et les efforts de restructuration des chaînes d’approvisionnement. Le basculement ne va pas de la mondialisation à la fragmentation, mais de circuits d’accumulation relativement ouverts vers une interdépendance plus gérée et politisée.
Le second mandat de Trump doit se comprendre dans cette perspective : comme un accélérateur plutôt que comme une rupture. Le virage vers le protectionnisme, la restructuration des chaînes d’approvisionnement et le nationalisme économique est antérieur à son retour, et s’enracine dans la crise prolongée de la rentabilité ainsi que dans le défi stratégique posé par l’ascension de la Chine. Ce qui a changé, c’est la clarté avec laquelle les grandes puissances sont désormais disposées à utiliser l’interdépendance comme une arme et à redéfinir les termes de l’intégration mondiale. [1]
Dans ce contexte, la question n’est pas simplement de savoir quel État dominera l’ordre émergent, mais comment les différents États y opéreront. C’est ici que des pays comme l’Inde acquièrent une importance particulière : non pas comme centres de pouvoir alternatifs, mais comme acteurs qui naviguent — et cherchent à tirer avantage de — les fractures d’une hiérarchie mondiale en recomposition.
Pourquoi l’Inde compte désormais
La centralité croissante de l’Inde dans les débats économiques et géopolitiques mondiaux ne relève pas seulement de sa taille, mais de sa place dans cet ordre. Avec un vaste marché intérieur, une main-d’œuvre considérable et une base numérique et infrastructurelle en expansion, l’Inde apparaît comme un lieu potentiel pour la réorganisation partielle des chaînes de valeur mondiales, ce que reflètent l’expansion rapide de l’assemblage de produits électroniques et le transfert par Apple d’une partie de sa production d’iPhone vers l’Inde. La recherche d’alternatives à la Chine a rehaussé le profil de l’Inde, mais la relocalisation significative de la production reste limitée. [2]
En même temps, l’Inde occupe un espace géopolitique distinctif. Elle n’est pas intégrée dans les structures d’alliance occidentales ni alignée sur la Chine. Sa participation à des groupes comme le QUAD [3] et aux BRICS [4] est une condition de sa pertinence, non une contradiction.
Cette dualité — économiquement attractive pour le capital mondial et politiquement agile à travers les clivages géopolitiques — a fait de l’Inde un interlocuteur de plus en plus important. Elle est courtisée par les États-Unis et leurs alliés, tout en maintenant des liens avec la Russie et en se projetant comme une voix du Sud global. Dans les moments de transition systémique, de telles positions prennent plus d’importance.
Il serait cependant trompeur d’interpréter cette prééminence comme la preuve d’une transition imminente vers une hégémonie indienne, ou même vers un équilibre multipolaire stable dans lequel l’Inde émergerait comme un pôle parmi d’autres. L’importance de l’Inde réside moins dans la réorganisation du système que dans la manière dont elle opère en son sein. Il ne s’agit pas simplement d’une ascension ; il s’agit d’un positionnement à l’intérieur des contraintes et opportunités produites par un ordre mondial de plus en plus fracturé.
L’Inde comme État charnière
La meilleure manière de comprendre le rôle actuel de l’Inde ne passe pas par le « non-alignement » ou la formation d’alliances, mais par celui d’État charnière. L’Inde se déplace aujourd’hui entre les blocs, contrairement à la posture non alignée de la Guerre froide, qui cherchait à maintenir une distance à l’égard de ceux-ci. Elle s’abstient néanmoins d’engagements d’alliance contraignants. Cela reflète un effort pour obtenir des bénéfices matériels et stratégiques dans un contexte où les grandes puissances rivalisent pour s’assurer des partenaires, des marchés et de l’influence.
Après la guerre en Ukraine, l’Inde a fortement accru ses importations de pétrole russe à prix réduit, la Russie devenant son principal fournisseur en 2023 ; une grande partie de ce pétrole est raffinée et réexportée vers les marchés occidentaux sous forme de produits pétroliers, alors même que les sanctions occidentales cherchaient à isoler Moscou. Ces achats ont également contribué à stabiliser les prix intérieurs de l’énergie et soutenu la croissance économique. Parallèlement, l’Inde a approfondi son partenariat stratégique avec les États-Unis via le QUAD — un regroupement stratégique indo-pacifique —, tandis que des initiatives de sécurité occidentales plus larges, comme AUKUS [5], ont pris forme en parallèle. Elle a étendu sa coopération en matière de défense et s’est positionnée comme un nœud critique dans les efforts de reconfiguration des chaînes d’approvisionnement à l’écart de la Chine. Ce qui semble incohérent relève en réalité de la stratégie. L’Inde tire parti des tensions géopolitiques sans s’engager pleinement dans aucun camp particulier.
Cette fonction charnière va au-delà de l’énergie et de la sécurité. L’Inde courtise activement l’investissement, se promouvant comme une destination manufacturière alternative par des initiatives impulsées par l’État, telles que les programmes d’incitations liées à la production. En même temps, elle continue de participer aux BRICS, soutenant des projets alors même que son intégration aux circuits de capitaux dirigés par les États-Unis s’approfondit. La coexistence de ces orientations n’est pas transitoire mais constitutive de son rôle actuel. [6]
Décrire l’Inde comme un État charnière, c’est reconnaître un mode spécifique d’insertion dans l’ordre global : un mode qui repose sur le mouvement entre centres de pouvoir et sur la capacité à traduire la fragmentation systémique en avantage stratégique.
Les limites de l’autonomie
Le langage de « l’autonomie stratégique » — la prétention de l’Inde à agir indépendamment des blocs rivaux — exagère la liberté qu’implique sa position charnière. Sa capacité de manœuvre est réelle, mais elle s’exerce à l’intérieur de contraintes structurelles. La charnière peut pivoter, mais seulement dans le cadre qui la soutient. Cette marge de manœuvre est également soumise à pression, les États-Unis liant de plus en plus le partenariat stratégique à des attentes en matière de commerce, de technologie et de respect des sanctions.
La croissance de l’Inde reste liée aux circuits mondiaux de capital, de technologie et de demande. Son attrait comme pôle manufacturier alternatif repose sur les faibles coûts du travail et sur les incitations étatiques ; sa base industrielle demeure inégale, avec des forces dans des secteurs comme la pharmacie et les services mais des lacunes dans la fabrication avancée, et son intégration aux chaînes de valeur mondiales dépend des composants importés, de l’investissement étranger et des marchés extérieurs. Les efforts pour attirer la relocalisation des chaînes d’approvisionnement, que ce soit en électronique, en produits pharmaceutiques ou en semi-conducteurs, produisent des gains partiels mais ne constituent pas une transformation structurelle.
Les ambitions de souveraineté numérique coexistent avec la dépendance au capital et aux infrastructures extérieures. Les partenariats avec des entreprises étatsuniennes et l’alignement sur les écosystèmes technologiques occidentaux ont permis l’expansion dans des secteurs comme les services numériques et les télécommunications, mais renforcent aussi les dépendances asymétriques dans la fabrication avancée, la conception de puces et les technologies critiques. Ce n’est pas de l’autonomie, mais une insertion négociée.
Des taux de croissance soutenus d’environ 6-7 % coexistent avec une inégalité persistante, une détresse agraire et un régime du travail caractérisé par l’informalité et la précarité, plus de 80 % de l’emploi demeurant informel. Une grande partie de l’avantage comparatif de l’Inde dans la production mondiale continue de dépendre de la reproduction d’une main-d’œuvre à bas coût dans des conditions de protection sociale limitée. La distribution inégale des bénéfices de son positionnement géopolitique soulève la question de savoir si les gains stratégiques « nationaux » se traduisent par un progrès social plus large. [7]
Enfin, le rôle international croissant de l’Inde s’accompagne de la consolidation du pouvoir politique au niveau national, avec une centralisation accrue et une intensification de la répression de la dissidence. Ces évolutions sous-tendent la capacité de l’Inde à présenter de la stabilité au capital mondial et à agir avec décision dans les négociations géopolitiques. L’autonomie au niveau de l’État peut ainsi coexister avec un approfondissement des asymétries au sein de la société. [8]
Implications pour le Sud global
La trajectoire de l’Inde comme État charnière soulève des questions plus larges sur les possibilités qui s’offrent au Sud global. Sa capacité à naviguer entre blocs rivaux, à obtenir des concessions et à maintenir un certain degré de flexibilité stratégique peut sembler, à première vue, un modèle pour d’autres États postcoloniaux cherchant à éviter la subordination à un bloc unique.
Une telle lecture risque cependant de confondre une position structurellement spécifique avec une stratégie généralisable. La capacité de l’Inde à agir comme charnière est étroitement liée à sa taille. Peu d’États possèdent la localisation stratégique qui permet à l’Inde d’être courtisée simultanément par plusieurs centres de pouvoir. Pour les pays plus petits et économiquement vulnérables, la fragmentation de l’ordre mondial est plus susceptible de réduire la marge de manœuvre, les poussant vers un alignement sélectif ou une intégration dépendante.
Cela peut approfondir la différenciation au sein du Sud global. Tandis que certains États parviennent à exploiter la rivalité interimpérialiste pour s’assurer des investissements, des transferts technologiques ou des concessions diplomatiques, d’autres font face à des pressions accrues pour s’aligner sur les priorités stratégiques et économiques des puissances dominantes. [9]
La fragmentation de la mondialisation ne se traduit pas automatiquement par une plus grande autonomie pour le Sud global ; elle peut au contraire produire des formes plus complexes et différenciées de dépendance, médiatisées par des puissances régionales et des États charnières.
Conclusion
L’émergence de l’Inde comme État charnière n’annonce pas l’arrivée d’un nouvel ordre multipolaire stable. Elle révèle le caractère de la transition en cours. Ce qui prend forme, ce n’est pas le déplacement de la hiérarchie, mais sa reconfiguration à travers une rivalité intensifiée, un découplage sélectif et des formes inégales d’interdépendance. Des États comme l’Inde comptent moins pour transcender le système que par la manière dont ils opèrent à l’intérieur de ses fractures.
La charnière peut bouger. Mais elle ne détermine pas la porte.
Sushovan Dhar est militant politique et syndicaliste de Calcutta (Inde) et membre du CADTM International. Il est membre du comité de rédaction d’Alternative Viewpoint, plateforme médiatique marxiste indépendante en Inde.
Source : Espacio Público, 16 avril 2026.
Traduit de l’espagnol par Adam Novak. Notes pour ESSF par Adam Novak.
Notes
[1] Sur la rivalité sino-étatsunienne et sa fonction structurante dans la réorganisation en cours, voir Promise Li, « Rivalité entre les États-Unis et la Chine, “coopération antagoniste” et anti-impérialisme au XXIe siècle », entretien avec Federico Fuentes, Europe Solidaire Sans Frontières, 23 novembre 2023. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article68211
[2] Sur les limites structurelles du modèle de croissance indien, voir Romaric Godin, « L’Inde fait face aux limites de sa croissance », Europe Solidaire Sans Frontières, 11 juillet 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75678
[3] Le QUAD (Quadrilateral Security Dialogue) est le forum informel de dialogue quadrilatéral de sécurité réunissant les États-Unis, l’Inde, l’Australie et le Japon, dont l’objectif est de renforcer les relations économiques et stratégiques dans la région indo-pacifique.
[4] Les BRICS sont un bloc d’économies émergentes et de puissances géopolitiques (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud et, depuis 2024, Égypte, Éthiopie, Émirats arabes unis, Iran et Indonésie).
[5] AUKUS (Australia-United Kingdom-United States) est une alliance stratégique militaire entre trois pays de l’anglosphère : l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis.
[6] Pour une discussion critique du rôle joué par le bloc BRICS+ face à l’offensive tarifaire de Trump, voir Éric Toussaint, « Les BRICS+ sont les défenseurs du libre-échange, de l’OMC, du FMI et de la Banque mondiale », Europe Solidaire Sans Frontières, 24 août 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76312
[7] Sur la réforme du droit du travail, les privatisations et la désintégration des services publics sous Modi, voir Romaric Godin, « L’Inde fait face aux limites de sa croissance », Europe Solidaire Sans Frontières, 11 juillet 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75678
[8] Sur l’articulation entre expansion internationale et autoritarisme intérieur sous Modi, voir Pierre Rousset et Sushovan Dhar, « L’Inde, ses enjeux intérieurs et géopolitiques – un tour d’horizon », Europe Solidaire Sans Frontières, 6 octobre 2023. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article68212
[9] Sur la critique d’une « multipolarité » comprise comme émancipation du Sud et sur la nécessité d’une réponse internationaliste, voir Sushovan Dhar, « Intervention (Porto Alegre) : L’anti-impérialisme à l’heure de la montée du fascisme : une solidarité au-delà des puissances rivales », Europe Solidaire Sans Frontières, 8 avril 2026. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78530
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