Édition du 21 juin 2022

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Premières Nations

Conseil des Mohawks de Kahnawà:ke - Déclaration relative aux commentaires du ministre Valcourt sur le « racisme »

KAHNAWAKE, QC, le 15 mai 2015 - C’est avec beaucoup d’inquiétude que le Conseil des Mohawks de Kahnawà:ke a pris connaissance des commentaires formulés par le ministre des Affaires autochtones et du développement du Nord canadien, Bernard Valcourt, et reproduits dans un article publié dans le quotidien Le Devoir. Dans cet article, M. Valcourt déclare : « Le règlement régissant l’appartenance de Kahnawake est raciste et inacceptable dans ce pays. Nous demandons aux chefs de la communauté d’adopter une politique régissant l’appartenance et la résidence qui soit plus inclusive, une qui respecte l’esprit des valeurs canadiennes d’égalité et de liberté. » Ces remarques de M. Valcourt font référence à une manifestation tenue le 2 mai afin de rappeler les règles de résidence à respecter à Kahnawà:ke.

Il est difficile d’exprimer à quel point ses commentaires sont irresponsables et insidieux. Dans un contexte global, la plupart des lecteurs vont parcourir sa citation en diagonale et marmonner quelque chose comme « ces Mohawks sont vraiment horribles ». Parce qu’il est le ministre des Affaires autochtones, la plupart des Canadiens vont supposer qu’il s’exprime en toute connaissance de cause au sujet de Kahnawà:ke. Beaucoup vont présumer qu’il a rencontré les dirigeants de la communauté et tenté en vain de « faire entendre raison à ces entêtés de Mohawks ». Et la plupart vont présumer qu’il a pris le téléphone et communiqué avec Kahnawà:ke pour faire part au Grand Chef de son opinion sur la question.

Bien entendu, la vérité est tout autre. Pour mémoire, je rappelle que nous tentons de rencontrer le ministre depuis sa nomination au début de 2013, sans succès. Nous comprenons qu’il puisse être perturbé par la position de Kahnawà:ke sur le fiasco du projet de Loi sur l’éducation des Premières Nations, mais cela ne justifie aucunement qu’une personne qui occupe un poste comme le sien s’imagine qu’il suffit de nous ignorer pour nous faire disparaître. En se prononçant sur une situation dont il sait très peu de choses, il présente aux Canadiens un tableau très déformé, peint à grands traits d’ignorance, plutôt que d’en respecter les subtilités et les complexités comme il se doit.

À Kahnawà:ke, ce sont les dirigeants qui répondent aux directives de la population et non le contraire. Cela n’a rien de nouveau : il en est ainsi depuis la nuit des temps. La communauté a manifesté clairement son appui aux exigences de résidence de la Kahnawà:ke Membership Law [Loi sur l’appartenance de Kahnawà:ke]. Bien que les règles écrites sur l’appartenance de Kahnawà:ke n’ont été établies qu’à partir de 1981, une entente non écrite sur ces questions a toujours existé dans notre histoire. Si une loi a été rédigée, c’est uniquement parce que la Loi sur les Indiens du Canada (imposée en 1876) autorisait une femme non autochtone mariée à un homme autochtone à acquérir le statut d’Indien et à vivre dans une réserve, alors qu’au contraire, une femme autochtone qui épousait un homme non autochtone perdait son statut d’Indien et son droit d’habiter une réserve. Il est ironique que le ministre considère que nos lois sont « racistes » alors que leur création est une réponse marquée par la frustration face à la nature clairement discriminatoire de ces dispositions de la Loi sur les Indiens.

Kahnawà:ke, en tant que communauté mohawk, se guide depuis longtemps sur la philosophie voulant que les besoins de la collectivité aient préséance sur ceux de l’individu. Personne n’a jamais dit que les gens ne peuvent pas avoir de relations avec des non-Autochtones ; simplement, ces gens sont tenus de vivre à l’extérieur du Territoire. La collectivité s’est exprimée nombre de fois sur cette question. M. Valcourt aurait pu avoir une idée de tout cela s’il s’était seulement donné la peine de s’adresser à nous.

Il est reconnu depuis longtemps que le ministre occupe une fonction difficile, marquée notamment par la recherche d’un équilibre entre les besoins des Premières Nations et les réalités du gouvernement et de ses politiques. Par ses actions (et son inaction), le ministre Valcourt a jeté par la fenêtre toute prétention à l’équité, ce qui n’est guère glorieux, ni pour lui, ni pour le gouvernement qui l’a mis en poste. Nous ne nous attendons pas à chanter Kumbaya tous ensemble, mais nous exigeons à tout le moins de nous faire entendre. Quand les frustrations déboucheront sur autre chose, on nous dépeindra sans doute comme les méchants, encore une fois. Kahnawà:ke n’est pas le Hamas, et le Canada n’est pas Israël ; il n’y a aucune excuse à refuser de s’asseoir pour discuter face à face de nos préoccupations mutuelles, honnêtement et sans détour. Nous préférerions nous rencontrer en amis, mais pour cela, il faudrait commencer par se rencontrer, tout simplement.

En ce qui concerne l’exigence exprimée par M. Valcourt, à savoir que nous agissions d’une façon « qui respecte l’esprit des valeurs canadiennes d’égalité et de liberté », il faut rappeler au ministre que nous avons toujours été et serons toujours des Mohawks d’abord et avant tout. Il n’y a ni haine, ni préjugé, ni dédain dans cette affirmation.

C’est un fait pur et simple. Et effectivement, nous sommes bien au fait de certaines valeurs historiques du Canada sur des questions qui touchent les Premières Nations : pourrions-nous rappeler à tout le monde que la Loi sur les Indiens elle-même a été conçue dans l’intention expresse d’assimiler les peuples indigènes du Canada ?

Ajoutons-y quelques autres effets directs, de l’ère des pensionnats à l’expropriation de nos terres pour les lignes de transport hydroélectrique, la Voie maritime du Saint-Laurent, les ponts, les voies ferrées et les grandes routes. Et n’oublions pas que nous approchons du 25e anniversaire d’une série d’événements au cours de laquelle le Canada a envoyé son armée contre notre peuple et des Canadiens ont lancé des pierres sur nos femmes et nos aînés. Et c’est nous qu’on traite de racistes. Si on met tout cela ensemble, peut-être que les Canadiens pourront commencer à comprendre notre méfiance et notre déception à l’égard de certaines valeurs du Canada quand il s’agit du traitement qu’il réserve aux Premières Nations.

Pour mémoire, les non-Autochtones qui se sont mariés avant 1981 continuent de résider ici ; on ne leur a pas demandé et on ne leur demande pas de quitter le Territoire. Il importe aussi de souligner que notre processus législatif collectif autorise et encourage les modifications. Notre peuple peut toujours changer d’avis à propos des règles de résidence contenues dans notre loi. Fait important, nous sommes actuellement au cœur d’un processus de modification, bien qu’il semble que la communauté ne soit pas prête à soutenir un assouplissement des règles de résidence pour le moment.

Peut-être que si le Canada nous rendait les terres qu’il nous a volées, nous aurions plus d’espace à partager et nous envisagerions d’assouplir nos règles de résidence. Peut-être que si le Canada se bornait simplement à respecter le traité de wampum à deux rangs, cette entente par laquelle nous avons convenu de vivre dans des mondes parallèles où nous naviguons ensemble sur les mêmes eaux, mais sans essayer de manœuvrer le canot de l’autre, nous ne serions même pas en train de tenir cette discussion.

Il n’est jamais trop tard pour redresser un tort. Le ministre doit aborder les problèmes de front. Après tout, c’est son travail. Depuis longtemps déjà, nous sommes prêts à le rencontrer. Mais nous sommes de plus en plus las d’attendre son coup de fil.

Grand Chef Michael Ahríhron Delisle, Jr

Conseil des Mohawks de Kahnawà:ke

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