Édition du 24 mai 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Politique canadienne

Correspondance au sujet de la stratégie politique fédérale

Nous publions ici une lettre envoyée par Richard Fidler à André Frappier au sujet de son dernier article "Le Québec et la question du NPD". Il s’agissait au départ d’une lettre personnelle, mais étant donné son intérêt et avec l’autorisation de l’auteur, nous avons décidé de la traduire et de la rendre publique. André Frappier publiera une réponse dans la prochaine édition de Presse-toi à gauche.

Merci beaucoup, André.

J’avais déjà lu l’article de François Cyr et Pierre Beaudet [http://www.pressegauche.org/spip.php?article8131], donc, ça me faisait plaisir de lire ta réponse. C’est une occasion pour moi de partager avec toi plusieurs réflexions inspirées par de tels échanges entre socialistes québécois....

Essentiellement, tu soutiens qu’en termes de politique fédérale, les travailleurs et travailleuses québécois-es et les indépendantistes ont intérêt à « chercher des alternatives progressistes » au Canada hors du Québec (« the Rest of Canada » – ROC) et à tenter de développer des perspectives communes avec eux. Ce besoin est des plus sérieux considérant la montée croissante de la droite au Canada et la menace actuelle du gouvernement Harper envers les acquis du mouvement ouvrier. Ainsi formulé, je ne peux qu’être d’accord. Considérant cette problématique, tu proposes de construire le NPD au Québec. Cependant, et je suis certain que tu es d’accord, ce n’est pas un défi facile, étant donné l’énorme problème posé par la position du NPD sur la question nationale, comme sur d’autres enjeux par ailleurs.

Dans le contexte de la politique électorale — soit, la façon selon laquelle la plupart des gens façonnent leurs options politiques autant au Canada qu’au Québec—le choix pratique pour les électeurs et électrices québécois-es progressistes se partage entre le NPD social-libéral et le Bloc Québécois souverainiste bourgeois. Ce débat traverse la gauche québécoise depuis plusieurs années, comme tu le sais ; tu as été un des principaux protagonistes dans ce débat. C’est un réel dilemme qui , laissé en ces termes demeure impossible à résoudre.

Le Bloc Québécois se limite à défendre « les intérêts du Québec ». Ça ne peut suffire dans une société de classes. Son identification au Parti Québécois renforce le contenu pro-capitaliste et pro-impérialiste de son programme. (Nous verrons bien comment Maria Mourani réussira à différencier le Bloc autant qu’elle-même du PQ). D’un autre côté, le contenu pro-capitaliste et pro-impérialiste du programme du NPD fédéral, y compris et notamment son hostilité à l’indépendance du Québec, démontre qu’il n’est pas non plus un instrument adéquat. La plupart des socialistes au Québec semblent résoudre la question, dans le contexte électoral, selon l’importance relative qu’ils accordent à la question nationale et à la lutte pour l’indépendance du Québec. François Cyr et Pierre Beaudet, par exemple, reconnaissent que la lutte de classes au Québec se déroule dans le cadre d’une lutte pour l’indépendance politique, et sur cette base ils optent pour le Bloc. D’autres, parmi lesquels des indépendantistes comme toi, optent pour le NPD malgré sa position sur la question nationale, parce qu’il semble offrir des possibilités de tisser des liens avec les progressistes dans le reste du Canada (ROC) y compris sur la question nationale, afin de construire une opposition pan-canadienne à la droite.

Tu écris : « Au niveau fédéral, le NPD demeure l’alternative à construire [au Québec] jusqu’à preuve du contraire... » Mais à ce stade, ton argument est nécessairement abstrait et hypothétique. On ne peut identifier aucune force substantielle au NPD dans le ROC qui militent en faveur du droit à l’autodétermination du Québec, ou même qui manifestent une compréhension quelconque de la question nationale sous toutes ses facettes (incluant la question linguistique par exemple). Il n’y a pas de véritable aile gauche dans le parti. De petits groupes de socialistes au NPD comme le Socialist Caucus sont isolés et incapables d’aucun rayonnement. La structure du parti est extrêmement bureaucratique, et la direction du caucus parlementaire est l’arbitre ultime des positions du parti sur toutes les questions majeures. Le NPD ne possède aucune publication dans laquelle il serait possible de débattre du programme. Ses congrès ne laissent que peu de place au débat.

La question du Québec ne représente qu’une des contradictions centrales auxquelles fait face le parti. Son orientation concernant les questions internationales et l’environnement en sont d’autres. Dans tous ces cas on peut s’en remettre aux nombreux groupes qui font campagne (de façon largement indépendante du NPD) pour des causes progressistes : le mouvement anti-guerre, le mouvement écologique, le mouvement de solidarité avec le processus révolutionnaire en Amérique latine, par exemple.

Mais c’est toujours une lutte difficile pour les militants et militantes anti-guerre de forcer le NPD à s’opposer aux guerres impérialistes ; ce n’est qu’en 2006 que le NPD a pris position publiquement contre l’intervention militaire en Afghanistan, sans en faire une campagne. Et bien sûr, il appuie l’OTAN ainsi que l’ensemble de la structure politique impérialiste et militaire. Malheureusement, le mouvement écologiste est politiquement assez faible et confus, comme en témoigne l’appui de David Suzuki aux libéraux dans la présente élection provinciale en Ontario ! (Et d’autres militants dans le mouvement écologiste boudent la politique partisane.)

Et le NPD doit encore se faire tirer l’oreille pour s’opposer aux sables bitumineux en Alberta—voici une énorme faiblesse du parti. On pourrait continuer encore et encore. À l’heure actuelle, les syndicats, les mouvements sociaux et le mouvement populaire au Canada (comme au Québec) sont tout simplement incapables d’exercer une influence décisive sur la direction du parti ou sur ses orientations. Rappelle-toi comment Alexandre Boulerice, admis au « cabinet fantôme » de Jack Layton, a dû retirer son appui au bateau pour Gaza. Ou la perception de Nycole Turmel qui considérait son appartenance à Québec Solidaire comme conflictuelle avec son rôle au NPD.

Tu soutiens, en effet, que les progressistes au Québec devraient « construire » le NPD fédéral—y adhérer et faire campagne—sur la base que c’est le moyen le plus efficace de s’allier avec les opinions progressistes dans le reste du Canada. Je dois alors te demander : Est-ce bien là où nous devons investir nos maigres forces ? Le recrutement au NPD au Québec en ce moment sera fait sur la base du programme tel qu’il existe. Il n’y a aucune perspective en ce moment de l’émergence d’un candidat à la direction fédérale qui proposera une réorientation du parti sur la question nationale, ni sur aucune autre question de fond ; la course à la direction ne se fera qu’en fonction du qui pourra le mieux défendre « l’héritage de Layton ».

Cet héritage inclut au mieux la déclaration de Sherbrooke. (Mentionnons en passant que François Cyr et Pierre Beaudet se trompent lorsqu’ils affirment que cette déclaration était faussement présentée comme partie du programme du NPD ; en effet elle a été endossée au congrès fédéral de 2006, je crois, bien que sans grand débat ou si peu, comme une déclaration programmatique adoptée en 2004 par les membres québécois du NPD. Ils en attribuent la paternité à Thomas Mulcair ; mais en 2004 Mulcair était ministre dans le gouvernement Charest. L’auteur principal de la déclaration de Sherbrooke était, si je ne me trompe pas, Pierre Ducasse, qui s’était déjà présenté contre Layton à la direction du Parti).

J’ai précisé mes critiques de la déclaration de Sherbrooke de façon plus détaillée sur mon blog (http://www.socialistvoice.ca/ le mois de mai 2011), et je ne vais pas les répéter. À mon avis, la déclaration ne peut servir de base sur laquelle on peut construire le NPD au Québec, encore moins construire la gauche ; il sera nécessaire à un moment donné de reconsidérer la question au sein du NPD, et tenter de développer une compréhension plus cohérente et progressiste de la question nationale au Québec et d’un programme qui en soit le reflet.

Historiquement, l’intérêt, la compréhension et l’appui portés au Canada et dans le NPD à la lutte de libération nationale des Québécois-es, furent plus substantiels lorsque la lutte de classe et la lutte nationale au Québec étaient plus fortes. Par exemple, au début des années ’70, lorsque la radicalisation du mouvement ouvrier au Québec (manifestes, grèves générales, etc.) a coïncidé avec la nouvelle montée du mouvement national après la crise d’Octobre. Au congrès fédéral du NPD en 1971, plus de 40% des délégués ont voté en faveur de Jim Laxer, le candidat du Waffle (l’aile gauche de l’époque) à la direction du parti et qui faisait campagne (avec l’appui de la délégation du Québec dirigée par Raymond Laliberté) pour la défense du droit du Québec à l’autodétermination, et en défense de la lutte nationale. (La position du Waffle au sujet du Québec a été un des facteurs qui ont mené par la suite à son exclusion du parti). Le retard du NPD à propos de la question du Québec est en bonne partie le produit de plusieurs facteurs : le virage à droite du PQ , l’épuisement de la stratégie bourgeoise et étapiste du PQ et du Bloc, la crise d’orientation des syndicats québécois, et le déclin des mouvements sociaux au Québec comme dans le ROC au cours des dernières années sous la pression du néolibéralisme.

En ce moment, je crois que la façon la plus efficace pour les progressistes québécois d’éduquer le NPD sur la question nationale au Québec, et de construire des alliances significatives avec les progressistes du Canada, consiste à construire une riposte populaire contre l’agenda anti-ouvrier des gouvernements autant au Québec qu’au Canada, et, à travers leurs interventions dans ces luttes, de construire Québec Solidaire en tant que solide alternative indépendantiste au PQ et aux autres partis bourgeois au Québec ! C’est beaucoup mieux que de construire un autre parti fédéraliste au Québec ! Il n’est pas évident que la construction du NPD au Québec est une voie efficace en ce moment pour construire la gauche.

Des considérations similaires s’appliquent au problème sous-jacent dont tu fais mention : le manque d’une conscience de classe politique au sein des syndicats, et pas seulement sur la question du Québec. Cela implique beaucoup plus qu’une question de bilinguisme, ou d’indifférence à la question de la langue aux congrès pan-canadiens (et là-dessus je suis certain que tu es d’accord avec moi—bien que tes exemples tirés de tes expériences aux congrès du CTC soient éloquents. Incidemment, je crois qu’il y a une compréhension au NPD que le prochain leader devra être capable de comprendre et de parler le français, même si ce n’est que pour des raisons pratiques, étant donné que plus de la moitié du caucus parlementaire provient du Québec. Je constate que les principaux candidats à la direction sont tous bilingues (ou trilingue dans le cas de Roméo Saganash). Le réel enjeu, à cet égard, sera de savoir à quel niveau un candidat pourra démontrer une compréhension lucide de la réalité québécoise.

Certains dans la gauche canadienne s’íntéressent à la question québécoise. Mais dans l’ensemble, il s’agit des publications et des groupes qui sont largement extérieurs au milieu NPD. Et pas nécessairement à cause d’un certain sectarisme. Ils ne considèrent pas le NPD comme un véhicule efficace pour leur activité politique. Quelques-uns le rejettent pour des raisons sectaires bien sûr. Mais il n’en demeure pas moins que le NPD ne représente pas beaucoup plus qu’une machine électorale qui n’offre peu ou pas de perspectives pour les militants-es progressistes, même s’ils peuvent voter pour lui comme moindre mal et accueillent ses victoires électorales comme un pas en avant contre l’agenda néolibéral.

Lorsque je propose qu’on construise Québec Solidaire au lieu du NPD, cela laisse ouvertes tout de même plusieurs questions. Québec solidaire possède plusieurs des mêmes vulnérabilités que le NPD, et l’engagement de ce parti envers l’indépendance du Québec n’est pas partagé par l’ensemble de ses membres ni même par sa direction. Il n’a jamais obtenu un taux de vote aussi élevé que le NPD, même parmi les électeurs francophones. Et QS semble peu enthousiaste à se prévaloir de son propre programme, qui est de loin beaucoup plus progressiste que celui du NPD sur plusieurs questions cruciales.

De plus, il a peu de présence publique en dehors de son seul député et de ses conférences de presse monopolisée par sa direction bicéphale. Pas de journal, un site web peu attrayant, et aucun organe politique en dehors de l’intranet pour membres seulement. (Même la discussion au sein du parti en vue de l’adoption d’un programme est limité aux membres qui peuvent accéder à intranet ; n’y a-t-il pas de place pour les non membres qui se joignent aux cercles citoyens ?) Voilà, encore une fois je pourrais continuer encore et toujours... mais laissons-en un peu pour nos prochains échanges.

Salutation solidaires

Richard

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