Édition du 24 novembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Mouvement contre le racisme

Déboulonner le vocabulaire de la domination

Quelle ne fut pas ma déception – que dis-je, ma colère – en lisant le communiqué [1] de la mairesse de Montréal après le déboulonnage de Mc Do. En effet, je m’attendais à une réaction plus moderne et empathique face aux bouleversements antiracistes et décoloniaux qui frappent le Monde et notre pays. Notamment de la part d’une anthropologue de formation, se disant à la tête d’une ville inclusive et progressiste.

En effet, la gauche ne peut plus se contenter des poncifs habituels, en reproduisant un narratif qui d’abord criminalise, pathologise – et par conséquent perpétue l’oppression systémique que vivent les minorités racialisées et autochtones – via la violence symbolique que ces discours normatifs renferment. En commençant par déplorer les « actes de vandalisme », Valérie Plante a délibérément dépolitisé le déboulonnage d’un racisme génocidaire. Or, il ne s’agissait pas de vandalisme, mais d’un acte de désobéissance civile, face au refus constant de réfléchir – et surtout d’agir – collectivement, politiquement, historiquement, humainement, à propos de la statuaire dans notre ville, à propos des symboles qui maintiennent/banalisent/réifient nos abjections historiques et un imaginaire colonial, patriarcal et suprémaciste.

Il est facile de dire que «  la discussion et les gestes qui s’imposent doivent se faire de façon pacifique, sans jamais avoir recours au vandalisme  », sauf que, c’est oublier que les moyens pacifiques de la discussion décoloniale – menant à la réconciliation et à la réparation – sont utilisés par les personnes premières concernées depuis des décennies ! Sans résultat sur cette question, ou presque (rue Atateken). Or, comme le souligne Jonathan Durand Folco, «  l’action directe fait partie du répertoire d’action collective des mouvements sociaux […] : une émeute est le langage des sans-voix » disait Martin Luther-King [2]. Je mets d’ailleurs au défi quiconque de me montrer des changements sociaux progressistes qui ont été opérés sans une forme de désobéissance civile, plus ou moins violente, plus ou moins « vandale  ». Pensons simplement aux suffragettes qui « vandalisaient » des vitrines en leur temps !

Dans une récente entrevue, Christine Delphy espérait que les féministes ne resteraient pas « bien polies » parce que ça ne servait « absolument à rien » [3]. Cette figure féministe française – malheureusement exécrable sur les questions trans (personne n’est parfaite) – expliquait déjà en 2007 : « En tant que féministe, je sais que la révolte des dominées prend rarement la forme qui plairait aux dominants. Je peux même dire : elle ne prend jamais une forme qui leur convient. Et aller plus loin : ce que les dominants attendent, c’est qu’on demande ses droits poliment, et que si on ne les obtient toujours pas […] on fasse comme si de rien n’était. Et c’est bien vrai que cela ne fait pas de différence, pour les hommes, si la violence masculine contre les femmes est éradiquée demain ou dans 100 ans. […] Ce qui est grave en revanche, aux yeux des dominants, c’est que les opprimés “se trompent de réponse”. C’est cela qu’il est urgent de corriger, de réprimer, de mater. » [4].

Là-dessus, je crois qu’elle a tout à fait raison. Heureusement que nous les queers, on n’a pas attendu que les pouvoirs publics écoutent nos gentilles demandes pour nous sauver du sida, des violences et obtenir des droits communs. À nous aussi on nous a servi le sophisme de la pente glissante ad nauseam : "Ben s’ils peuvent se marier, on pourra bientôt épouser des animaux". Version statuaire : Attention, n’importe qui va pouvoir abattre une statue qui ne lui plait pas !

Pour terminer, on indique que le SPVM – englué dans les questions de racisme systémique et de violences policières – fera enquête. La boucle de la domination symbolique discursive est bouclée : Les vandales pas capables de contrôler leurs émotions comme du monde, même si vous vivez du racisme quotidiennement depuis des centaines d’années, ben vous êtes des criminels, et on vous écoutera quand vous vous exprimerez comme nous les civilisés, et quand vous respecterez les convenances de ceux qui vous dominent. Kapish ? Sinon prison !

La gauche a donc encore beaucoup de chemin à faire pour décoloniser ses discours. Elle ne peut plus soutenir aveuglément et en toute circonstance l’injonction à se conformer aux idéologies, stratégies et habitus des personnes privilégiées. Car cela permet de légitimer la violence symbolique, mère nourricière de toutes les violences. L’histoire féministe, ou des droits civiques étatsuniens, nous a démontré que l’instrumentalisation de la liberté d’expression, qui n’aurait dû prendre que l’unique forme normative, convenue et produite par les élites ou la majorité, permettait de faire taire des revendications légitimes, d’empêcher de faire Histoire (pensons ici juste aux épisodes non vandales de Slav et Kanata).

Martine Delvaux a eu sur cet événement les mots les plus justes selon moi : « En déboulonnant les statues, les manifestants et les manifestantes s’inscrivent dans l’espace public, au présent, engagés dans la fabrication de notre société. Voilà ce qu’on devrait admirer ! » [5]. Le déboulonnage de Mc Do qui a suivi ses multiples peinturages, c’était de la liberté d’expression. Est-ce que vous les entendez maintenant ?

Notes :

[1] « Je déplore fermement les actes de vandalisme qui ont eu lieu cet après-midi dans le centre-ville de Montréal, qui ont mené au déboulonnement de la statue de John A. Macdonald. Évidemment, de tels gestes ne peuvent être acceptés ni tolérés.
Nous savons que certains monuments historiques, ici comme ailleurs, sont au cœur de débats émotifs. Je réitère que je privilégie de les mettre en contexte plutôt que de simplement les retirer. Je suis également en faveur d’ajouter des monuments qui seront plus représentatifs de la société à laquelle nous aspirons toutes et tous.
Je comprends et partage la motivation des citoyennes et citoyens qui veulent vivre dans une société plus juste et inclusive. Mais la discussion et les gestes qui s’imposent doivent se faire de façon pacifique, sans jamais avoir recours au vandalisme.
Le bureau d’art public va sécuriser le périmètre et coordonner la conservation de la statue. En consultation avec les experts en patrimoine à la Ville de Montréal, nous prendrons le temps d’analyser la suite à donner.
De son côté, le SPVM mènera son enquête. »

[2] https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=4105661462794094&id=100000508414999

[3] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/08/22/j-espere-que-les-feministes-ne-resteront-pas-bien-polies-dans-cette-societe-ca-ne-sert-absolument-a-rien_6049597_3232.html

[4] Classer, dominer, qui sont les « autres » ?, Éditions La Fabrique, Paris, 2007

[5] https://plus.lapresse.ca/screens/377239f4-19a7-4eba-9f6a-7da9c7bd82fc__7C___0.html

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