Édition du 20 septembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débats : quel soutien à la lutte du peuple ukrainien ?

Déclaration complémentaire du comité de solidarité avec le peuple ukrainien et avec les opposant·e·s russes à la guerre

Adoptée à Lausanne le 12 avril 2022

Le 1er mars, le Comité de solidarité avec les peuples de l’Ukraine et avec les opposant·e·s russes à la guerre adoptait sa déclaration de fondation. Alors que la guerre approche de son deuxième mois, il a décidé d’y apporter les compléments suivants.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.blog/2022/04/21/31-solidarite-avec-la-resistance-des-ukrainien%c2%b7nes-retrait-immediat-et-sans-condition-des-troupes-russes-31/

1. Pour un accueil de toutes et tous, quel que soit leur statut !

Nous condamnons les saillies racistes et les constructions de hiérarchies de type xénophobes dans le contexte de la fuite de 4 millions d’Ukrainien·nes de leur pays envahi par la Russie. La reconnaissance de droits, tels que le regroupement familial, la liberté de travailler et de circuler, doivent s’appliquer à toutes et à tous.

Nous condamnons les instrumentalisations, la création de pénuries artificielles dans les centres d’accueil ou encore des situations où certaines catégories seraient favorisées au détriment d’autres : les moyens existent pour assurer à toutes et tous les exilé·e·s des conditions d’existence dignes dans ce pays. De surcroît, les indemnités mensuelles doivent être augmentées : elles sont bien en deçà du seuil officiel de pauvreté !

Si les Ukrainien·nes bénéficient de mesures rarement appliquées, cela ne fait que souligner le fait intolérable que depuis des décennies les pratiques des États se sont bornées à la « gestion de flux » au détriment du respect des droits humains.

Il serait cependant erroné de croire qu’il y ait quelque chose d’acquis en ce qui concerne la défense des droits des réfugié·e·s, y compris ukrainien·nes. Les dizaines de milliers d’Ukrainiennes travaillant dans le secteur des soins, en particulier dans le Sud de l’Europe, tout comme les dizaines de milliers d’autres travaillant dans l’agriculture en Europe de l’Est avant la guerre, pour ne mentionner que deux exemples, montrent que de nombreux combats nous attendent ici comme partout en Europe pour la défense de l’égalité et des droits de toutes et tous !

2. Pour un contrôle des prix sur les matières premières – pour des mesures sociales financées par la taxation des hauts revenus !

Près du tiers des céréales commercialisées dans le monde ces dernières années étaient produites en Russie et en Ukraine. Alors que les prix subissaient déjà une hausse importante, une pénurie est à craindre. De nombreux pays du Sud de la Méditerranée dépendent pour 40 à 80% de leurs importations de la Russie et de l’Ukraine.

À cette situation précaire s’ajoutent les situations de famine dans de nombreux pays, en particulier le Yémen, l’Afghanistan, Haïti, le Nigéria, plusieurs pays de l’est de l’Afrique. La hausse des prix est démultipliée par la spéculation sur ces produits, menaçant gravement la souveraineté alimentaire des populations et précarisant l’ensemble des classes laborieuses et paupérisées de la planète.

En raison de la présence en Suisse d’importantes firmes dont l’activité principale est celle du « trading des matières premières », il est de notre responsabilité d’agir ici et de revendiquer un contrôle des prix !

Les effets sociaux et économiques de la guerre vont cependant bien au-delà. Nous ne pouvons être en deçà du Financial Times qui, dans un éditorial du 5 mars 2022, soulignait la nécessité d’introduire « une certaine mesure de solidarité nationale » en faveur des plus fragilisés en taxant les hauts revenus. En Suisse, des mesures concrètes doivent être prises en ce sens !

3. Pour l’extension des sanctions… et leur application !

Après quelques jours d’hésitations, le Conseil fédéral s’est finalement rallié aux sanctions décidées par l’Union européenne. Au-delà de félicitations médiatiques bruyantes, la réalité concrète montre que le cœur n’y est pas vraiment. Application minimaliste, absence de recherche active, mauvaise volonté des administrations fiscales cantonales, trous dans la législation sur les activités bancaires : tout est fait pour ne pas trop gêner les oligarques russes et leurs représentant·e·s helvétiques. Du reste, leurs biens ne sont non pas confisqué ou expropriés, mais simplement gelés. Ce gel ne s’applique qu’à une – très – faible proportion de la totalité des avoirs. Les oligarques peuvent donc continuer à en jouir, inviter leurs amis et connaissances dans leurs somptueuses propriétés et faire la fête alors que les bombes tombent sur l’Ukraine. L’application et l’extension des sanctions visant les avoirs de personnes et de firmes liées au régime de Poutine doit se traduire par des mesures fermes !

4. Pour la constitution d’un fonds de reconstruction et pour la poursuite des criminels de guerre !

En quelques semaines de guerre, les destructions en Ukraine sont déjà immenses. Un fonds pour la reconstruction doit être mis sur pied, alimenté, entre autres, par une expropriation des avoirs de personnes liées au régime. Une part de ce fonds doit être réservée à destination des victimes des attaques aériennes en Syrie ainsi qu’à celles des supplétifs des tristement célèbres « commandos Wagner », au Mali ou ailleurs. La Suisse doit participer à la constitution de ce fonds. Elle doit aussi soutenir la documentation et l’établissement des faits en matière de crimes de guerre ainsi que participer à la poursuite de leurs responsables.

La reconstruction en Ukraine doit non seulement restaurer les infrastructures et les logements, mais elle doit aussi tenir compte des nombreux traumas et de la prise en charge des victimes. Des critères de justice sociale et de genre, la sauvegarde des libertés publiques et des droits syndicaux doivent s’appliquer dans le cadre de ce processus, de façon à ce qu’il favorise la démocratie et l’égalité !

5. Pour la dénucléarisation du monde !

La traversée de la zone interdite autour de Tchernobyl par les armées russes dans les premières heures de l’invasion, le déroulement de combats à proximité de réacteurs nucléaires, en particulier près de Zaporijjia, font planer le risque d’un nouveau désastre nucléaire de grande ampleur, après ceux de 1986 et de 2011.

Outre le nucléaire civil, les rodomontades du régime Poutine, les haussements de ton dans certaines chancelleries sont un cruel rappel d’un autre héritage de la guerre froide, celui des arsenaux nucléaires. Il est urgent de combiner notre lutte contre la guerre avec la nécessité de réactiver un mouvement contre le nucléaire, civil et militaire. Le plus urgent est d’appeler à un démantèlement des ogives nucléaires partout dans le monde, sans condition !

6. Les énergies fossiles tuent aussi ! – Pour un décrochage avec les énergies fossiles !

Chaque jour, des centaines de millions sont versés aux firmes énergétiques russes, en particulier Gazprom, pour l’achat d’hydrocarbures et de gaz. Alors que plus du tiers du budget de la Fédération de Russie est alimenté par la vente des énergies, cette situation d’interdépendance a pour effet de financer directement l’effort de guerre. Des firmes ayant siège ou succursale en Suisse – en particulier à Genève et à Zoug – telles que Gunvor, Vitol, Trafigura et Glencore jouent un rôle clé dans ces exportations. Leurs activités doivent être soumises au contrôle des pouvoirs publics et sévèrement réglementées !

Dans un monde littéralement en surchauffe, il n’y a plus d’échappatoire. La recherche d’alternative aux énergies fossiles russes ne peut prendre la direction de nouvelles fuites en avant, comme celle d’accroître l’extraction de gaz et de pétrole de schiste ou la mise en exploitation de nouvelles ressources d’énergies fossiles : elles doivent rester dans le sol, pour notre survie à toutes et tous ! Des mesures concrètes et rapides peuvent être mises en œuvre immédiatement : soutien massif aux transports publics, limitation des vols aériens et de l’usage des véhicules en ville, rationnement de l’usage des énergies accompagné de mesures sociales pour les populations les plus frappées par les effets de la guerre et les hausses de coûts.

Cette guerre souligne une fois de plus, tragiquement, la place qu’occupent les énergies fossiles dans les économies de la planète. Un monde moins dangereux est un monde où la place des énergies fossiles et du nucléaire décroît !

7. Contre le réarmement et l’exacerbation des nationalismes !

L’invasion de l’Ukraine par le régime de Poutine est une aubaine pour les marchands d’armes et les nationalistes de tout poil. Au cours des dernières semaines, les annonces d’accroissement des budgets militaires dans de nombreux pays et le renforcement des nationalismes sont préoccupants. En Suisse, une conseillère fédérale a réclamé le retrait d’une initiative populaire contre l’achat d’avions de guerre F-35, alors que les pacifistes et les antimilitaristes sont dénigrés. Défendre le droit de résistance – y compris armée – des peuples face à une guerre d’agression ne peut servir de prétexte aux réarmements. Des armées mieux dotées ainsi qu’une restriction des budgets sociaux au profit des budgets militaires ne font qu’accroître le risque de conflits futurs.

La situation créée par l’invasion russe ne justifie ni les réarmements, ni ne peut servir de prétexte à des limitations supplémentaires des libertés publiques. De même, tandis que des personnalités russes – y compris des artistes – doivent être condamnées pour leurs accointances avec le régime impérialiste et colonial de Poutine, toute suspicion généralisée fondée sur la nationalité ou la langue russes est en revanche détestable et à rejeter. Notre solidarité s’adresse aux peuples, non aux États !

8. Solidarité avec les opposant·e·s russes et bélarusses à la guerre, avec les déserteurs et les réfractaires !

L’avenir se joue aussi en Russie, où l’opposition au régime de Poutine s’organise dans des conditions extrêmement difficiles et avec un immense courage. Citons, en particulier, le mouvement féministe russe contre la guerre ainsi que les cheminots bélarusses. La guerre actuelle n’oppose pas deux peuples ou deux nations, mais une clique de kleptocrates sanguinaires rassemblée autour de Poutine, qui martyrise le peuple russe depuis des années, et s’en prend maintenant à l’Ukraine (après avoir ravagé la Tchétchénie, la Géorgie et la Syrie). Chaque semaine supplémentaire qui passe montre que la seule solution viable, pour les Ukrainien·ne·s, pour les Russes et pour le monde entier, c’est la chute du tyran.

Nous nous solidarisons avec les déserteurs, les réfractaires et les objecteurs de conscience, d’où qu’ils viennent. L’asile doit leur être accordé sans restriction, les autorités fédérales doivent faire une annonce publique en ce sens !

9. Pour une Europe sociale, écologique et démocratique !

Il est beaucoup question, dans la recherche des causes de cette guerre, du rôle joué par les alliances militaires. Ces discussions sont le plus souvent spécieuses lorsqu’elles ne visent pas simplement à blanchir le Kremlin de ses responsabilités. Plutôt que de s’enfermer dans la stérilité de ces débats, il est préférable de revendiquer une Europe sociale, démilitarisée, écologique et démocratique. Une telle union intégrera l’Ukraine ainsi qu’une Russie libérée de son autocratie belliqueuse. Elle nécessitera également, il faut le dire, une régénération démocratique de tous les pays européens. Un avenir de paix passe nécessairement par le démantèlement des alliances militaires (OTAN, OTSC, OCS) et une refondation sur de nouvelles bases de l’ONU.

Nous nous trouvons à une croisée des chemins : alors qu’une réponse internationale rapide et conjuguée est nécessaire pour faire face au désastre climatique et écologique, le chemin des guerres et l’invasion de l’Ukraine par les armées russes nous éloignent de cet objectif. Il n’y a plus de dérobade !

La défense du droit à l’auto-détermination des peuples de l’Ukraine passe par une défense du droit à la résistance – y compris armée – face à l’invasion du régime Poutine.

Retrait immédiat des troupes russes de tout le territoire ukrainien !

Pour une annulation de la dette extérieure ukrainienne !

Contre le dépeçage de l’Ukraine !

La paix, au mépris du droit fondamental des peuples à l’autodétermination, ne peut se faire au prix d’une division du pays !

Solidarité avec les opposant·e·s russes à la guerre, avec les déserteurs et les réfractaires !

https://comite-ukraine.ch/declaration-complementaire/

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