Édition du 3 décembre 2019

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Amérique du Sud

Brésil

Elections : une mise en perspective

Le 4 octobre 2010, la correspondante du quotidien argentin Clarin titrait ainsi son article sur les résultats des élections au Brésil. « Un résultat qui ne fait que tirer en longueur l’agonie de l’opposition » à Lula.

• La candidate du Parti des Travailleurs (PT), Dilma Rousseff a réuni 47 648 171 votes, soit le 46,9%. Le candidat officiel d’une fraction de la bourgeoisie José Serra (PSDB – Parti de la social-démocratie brésilienne) a obtenu 33 130 316 votes, soit le 32,61%. Il est à noter que des secteurs entiers de la bourgeoisie trouvent Lula et « sa » candidate (Dilma) tout à fait convenable pour les intérêts du Capital.

• Marina Silva, ex-ministre de l’environnement de Lula, sponsorisée par un grand capitaliste vendeur de produits de beauté bio, a obtenu 19 635 951 votes, soit 19,33%. Par ailleurs, Marina Silva n’a jamais affronté directement des facteurs majeurs de l’altération du « cadre écologique », tels que la politique de l’agro-industrie (politique gouvernementale d’appui à la production de soja pour l’exportation en la Chine, le développement de l’élevage extensif, etc.).

Le résultat, partiellement inattendu dans le PT, de Marina Silva est aussi le produit d’une réaction face au « bi-partidisme » médiatique Serra-Rousseff. Enfin, il faut rappeler que Marina Silva – au même titre qu’Héloisa Helena (ex-candidate présidentielle du PSOL en 2006) – développa une position très conservatrice et opposée à la décriminalisation de l’avortement. L’avortement illégal condamne à la mort ou à des infirmités graves des milliers et des milliers de femmes au Brésil ; cela pour des raisons multiples, entre autres sociales (paupérisation) et propres à des relations brutales d’oppression de sexe.

•Le PSOL (le Parti du Socialisme et de la Liberté) présentait Plinio Arruda Sampaio pour les élections présidentielles. Un homme intègre, d’origine catholique de gauche, spécialiste de la réforme agraire et d’un certain âge (80 ans). Il a réuni 886 616 votes, soit 0,87%.

• Le PSTU (Parti socialiste des travailleurs unifié) présentait la principale figure de Conlutas, un syndicaliste fort respecté qui participa au tout début des années 1980 à la création de la CUT (Centrale Unitaires des Travailleurs, indépendante du régime) à Sao Paulo : Zé Maria. Le fait qu’il soit la figure emblématique de Conlutas suscita, certainement, une « difficulté » suite à l’échec de la fusion syndicale datant de juin 2010 (voir sur ce site l’article d’Ernesto Herrera publié en date du 16 juin 2010). Il n’a réuni que 84 609 votes (0,08%), malgré l’insertion militante effective du PSTU dans l’ensemble du pays.

• Le PCB (Part communiste brésilien) présentait Ivan Pinheiro. Le PCB collecta 39 136 votes, soit 0,04%. Quant au PCdoB (Parti communiste du Brésil) d’origine maoïste – à l’image de nombreuses forces et individus issus de ce courant politiquement lobotomisé –, il apporta son soutien directement à Dilma Rousseff. Le PCdoB a une relation d’alliance subalterne avec le PT de Lula. Le PCO (Parti de la cause ouvrière) – organisation qui a des relations avec l’organisation d’Argentine PO (Parti ouvrier, dont la porte-parole le plus connu est Jorge Altamira) fit un résultat voisin de James Bond 007 : 12’206 votes, soit 0,01%.

• Autrement dit la victoire Lula da Silva – qui tenait dans ses mains et sur ses bras Dilma Rousseff – n’a pas été bousculée par la « gauche radicale ». Cette dernière n’a pas pu mettre en difficulté la nouvelle place politique occupée par Dilma Rousseff. L’ensemble de la « gauche radicale » - du moins de ses candidats – n’a pas réussi apparaître comme une force, même marginale, apte à contester son message ; cela indépendamment de la qualité de ses prises de position (celles de Plinio Sampaio et Zé Maria). L’hégémonie du couple Lula-Rousseff a été confirmée.

L’appui des médias (avant tout la télévision) à Dilma Rousseff fut moins massif que celui donné à Lula à l’occasion de l’élection passée. Toutefois, il resta important et des secteurs bourgeois clés ont soutenu Lula-Rousseff, suite à une politique qui correspondait parfaitement à leurs intérêts. Entre autres, comme pays-acteur « sous-impérialiste » entreprenant, dans tous les sens du terme, dans le continent sud-américain.

La politique d’assistance sociale (bourse familiale, un peu plus de 65 dollars par mois) a pu capter un vote massif de secteurs paupérisés, entre autres dans le Nord-Est ; la région la plus pauvre et où règnent des grands propriétaires utilisant, sans crainte, des méthodes proches de ceux de propriétaires d’esclaves.

• Les huit années de « règne » de Lula, en syntonie avec des secteurs déterminants du capital – banques, mines (Groupe Vale), agro-exportations, pétrole (Petrobras), grands entrepreneurs d’infrastructures – lui ont assuré un puissant renforcement institutionnel.

Au centre du pouvoir politico-économique se trouve Petrobras. C’est, à la fois, une entreprise apte à attirer du capital étranger, à assurer (entre autres) la tenue du real sur le marché des changes et à être un instrument de la diplomatie brésilienne, en tant que « pays émergents » s’affirmant sur la scène mondiale. Certes, le capitalisme brésilien garde des traits (type de structures producto-exportative) pouvant réduire son influence lors d’un tournant de la conjoncture mondiale, entre autres en Chine. Ce pays et divers pays asiatiques sont devenus, au cours des dernières années, un débouché de plus en plus considérable pour le capitalisme brésilien. La capitalisation boursière de Petrobras (valeur des actions multipliée par leur nombre) est une des plus importante au monde. Et les réserves de pétrole qu’elle contrôle consolident cette position et sa place devant Exxon.

• Enfin, la BNDS – censée être la « Banque nationale de développement » devant répondre aux exigences d’une économie intégrée en développement – n’a cessé d’apporter son appui aux projets d’infrastructures. C’est-à-dire des projets, souvent opposés aux intérêts des populations, mais qui débouchent sur des profits massifs, rapides et fortement concentrés.

A cela s’ajoute l’appui de la BNDS à des programmes qui tendent à attribuer à l’économie brésilienne les traits d’une économie d’exportation de commodities. Bien qu’il faille tenir compte, ici, du contrôle du capitalisme brésilien sur les processus de transformations d’une partie de ces biens, comme sur la logistique (avec toute sa complexité) nécessaire à leur exportation. En ce sens – pour ce qui est du Brésil – le terme de « reprimarisation » (retour au secteur primaire) de l’économie peut être, en partie, biaisé. Cette qualification, selon nous, est souvent fondée sur une statistique trompeuse de la classification traditionnelle des exportations.

• Enfin, le « lulisme » n’a pas renoncé à la politique de privatisation de « biens publics » ou encore au refus de « renationaliser » des biens privatisés sous Fernando Enrique Cardoso (1995-2003). De plus, sous le règne de Lula a été développée la politique de la PPP (participation privée publique). Cette « méthode » permet de mettre en place la privatisation complète ou partielle d’un secteur donné, sans risque pour le Capital, sur la base d’une appréciation comptable plus sérieuse de son potentiel et de sa rentabilité, au cours de quelques années de test.

Cette politique de privatisation se trouve aussi être un sous-produit de l’exigence du capital financier international et national de dégager un solde primaire du budget positif (ce solde se calcule en déduisant des recettes le montant des dépenses hors charges de la dette) afin de répondre avec régularité aux diktats des créanciers nationaux et internationaux, c’est-à-dire des détenteurs d’obligations de l’Etat brésilien ayant des taux d’intérêt élevés. Les deux fractions du capital financier profitent du taux de change ascendant du real et de la rente (paiement de la dette) qui tombe régulièrement.

• Cet ensemble de choix économiques, politiques, institutionnels, sociaux a permis au PT de gagner la direction (poste de gouverneur) des Etats (le Brésil dispose d’un système fédéral) suivants : Sergipe, Bahia, Rio Grande do Sul, Acre.

Le PT est quasi certain d’arracher au second tour (ce dimanche 31 octobre 2010), le poste de gouverneur dans le district Fédéral de Brasilia. Au moyen d’alliances avec divers partis de droite (donc avec les enjeux financiers et matériels qui constituent le soubassement de ces accords), le PT va certainement obtenir la direction des Etats de Rio de Janeiro, Pernambuco, Ceara, Maranhao, Piaui, Matto Grosso, Espiritu Santo et Matto Grosso do Sul.

• L’opposition de droite, qui se dénomme, entre autres, « social-démocrate », a obtenu une majorité dans l’Etat de Sao Paulo – le centre économique du pays – et dans l’Etat (minier) de Minais Gerais, le troisième en importance économique avec l’Etat du Parana et du Tocantins. La droite sous la dénomination DEM (Démocrate, ex- Parti du Front libéral) n’a obtenu le poste de gouverneur que dans deux Etats : Santa Catarina et Rio Grande do Norte.

• Au Sénat, l’alliance autour du PT a passé de 39 sièges à 59, remportant de la sorte une majorité. Le chiffre de 59 sera confirmé le 31 octobre 2010, suite à l’élection dans huit Etats. Le Sénat ne sera donc plus une instance pouvant s’opposer – au sens de négocier – avec le gouvernement. Le Sénat a été et sera un lieu de négociations interbourgeois (si l’on considère les intérêts sociaux effectivement défendus par le PT et la composition sociale étatisée et « bourgeoisifiée » de sa direction). Le PT sera simplement en meilleure position pour négocier avec ses alliés et des « opposants ».

Dans l’Assemblée [Conseil national en Suisse ou Chambre des représentants aux Etats-Unis], le PT contrôlera 60% des sièges.

• Bilan : les « opposants » traditionnels ont perdu du terrain au cours des huit années du régime Lula, du « lulisme » pour reprendre un terme qui dénote l’importance du rôle de PT transformé, cela au cours d’une brève période suite à sa naissance formelle (10 février 1980).

La politique d’assistentialisme (bolsa familia) en direction de quelque 40 millions de « pauvres » (en comptant les membres de la famille) – c’est-à-dire des hommes et des femmes hyperexploités selon des modalités dites informelles et formelles, par ailleurs interconnectées – a joué un rôle important. Cela conjointement à l’appui ouvert ou implicite de fractions très significatives du Capital.

D’ailleurs, la presse économique – comme Valor Economico – n’a pas manqué de souligner la ressemblance des deux programmes défendus par Dilam Rousseff (PT) et José Serra (PSDB).

Les secteurs fragilisés (précariat) et paupérisés, pour l’essentiel non-organisés et opprimés, ont vu dans la délégation à un « homme providentiel » la solution partielle à leur détresse. Une « providence » (sous la figure concrète de la Bolsa familia) qui touchait 3,6 millions de familles sous Cardoso (1995-2002). Elle va être étendue à presque 12 millions de familles, dès 2006.

• A cela s’est ajouté, dans une conjoncture économique assez favorable – du moins jusqu’en 2011, en termes de prévisions que nous pouvons faire – une augmentation du salaire minimum de quelque 54% sur huit ans. En face, les gains du secteur bancaire augmentèrent de 400% en moyenne. Ce qui assura au PT un appui parmi des secteurs les salarié·e·s touchant une ou deux fois le salaire minimum. Un appui qui, en fait, allait plus à Lula – le grand communicateur, le roi du story telling, à la vie duquel un film est consacré – qu’au PT. Car Lula est le véritable centre de décision du PT, autour duquel tourne une néo-bourgeoisie bureaucratique, avide de « pouvoir », plus symbolique que réel, et surtout d’argent.

Cette politique superficiellement « redistributive » n’a pas empêché que le différentiel de revenus (au sens large) fasse du Brésil l’un des pays les plus inégalitaires au monde, avec ce qu’implique cette inégalité en termes d’exploitation et d’oppression ; y compris, sous la forme des relations « semi-serviles » entre des secteurs de salarié·e·s et des couches paupérisées (une domesticité très répandue, avec des traits accentués de paternalisme).
Nous ne mentionnerons même pas les situations de travail contraint multiples, y compris dans des secteurs liés à l’industrie dite moderne. Par exemple, les aciéries qui fonctionnent avec du charbon de bois, une production stigmatisée par l’exploitation la plus brutale ; au même titre que le travail dans le secteur de transformation de la canne à sucre en carburant et qui constitue la configuration emblématique du processus brutal (primitif) d’accumulation du Capital au Brésil.

• Enfin, la politique de « bancarisation de l’économie », plus exactement d’ouverture du crédit privé pour les salarié·e·s qualifiés de membres de la « classe moyenne », a élargi l’appui au PT et dans la foulée a assuré un appui à la consommation interne.

Certes un secteur a été gagné par Marina Silva qui, sortie du gouvernement Lula, pouvait apparaître comme éloignée des multiples « opérations politiques » traditionnellement marquées du sceau de la corruption. Reste toutefois que domine et va dominer, dans une telle conjoncture, une adhésion pour une stabilité « consensuelle » au sein de cette fraction active de la société.
D’ailleurs, la position « neutre adoptée par Marina Silva, suite au premier tour, indique une volonté tactique de négocier son résultat électoral avec Dilma Rousseff, cela tout en donnant l’impression d’un choix « neutre » entre Rousseff et Serra, afin de conforter sa capacité de négociation, en termes de positions ministérielles. Elle sera encline à une intégration, sous une forme ou une autre, au gouvernement du PT de Lula et de la future présidente : Dilma Rousseff.

• Les derniers sondages (23 octobre 2010) donnent une avance de 10% à Dilma Rousseff. L’institut de sondage Ibope souligne que « Dilma Rousseff apparaît comme la meilleure candidate pour défendre les pauvres ». Le même sondage indique que « Serra fut, sous la présidence de F.H. Cardoso le meilleur ministre de la santé du monde » ! Toute la presse brésilienne insiste sur l’apport péremptoire de Lula dans la campagne électorale et sur sa capacité à neutraliser les récentes attaques de Serra contre Dilma Rousseff ou le PT. Son prestige et ses liens établis avec les centres de décision médiatiques sont d’une grande utilité pour l’ex-guérillera Dilma Rousseff.

• Dans ce contexte, même si la thématique est secondaire, il peut être utile face à la confusion entretenue par certains sites de la toile, liés à la « gauche radicale », de rappeler quelques faits la concernant. Héloisa Helena (PSOL) n’a pas été élue dans l’Etat d’Alagoas. Luciana Genro (PSOL-MES) a échoué dans sa réélection dans l’Etat de Rio Grande do Sul. Héloisa Helena a démissionné de la présidence du PSOL.

Le PSTU tire un bilan que l’on peut qualifier de minimaliste sur sa politique électorale – candidature de Zé Maria, après l’échec de l’unification syndicale du Conclat – au-delà de la qualité réelle de son message clairement classiste et contre la présence des forces brésiliennes à la tête de l’occupation d’Haïti.
Plinio Sampaio a fait une campagne digne, honnête, mais quelque peu « sage ». L’entretien ci-dessous traduit son opinion à propos du premier tour.

• La « gauche radicale » a adopté les positions suivantes face au deuxième tour des élections présidentielles. Le PSTU appelle à un vote nul, « comme forme de voter contre la droite au deuxième tour ». Ce qui nous apparaît correct.
Le PSOL, du moins la majorité de sa direction, appelle à donner « aucun vote à Serra », ce qui revient à appuyer Dilma Roussef. Tous les parlementaires du PSOL ont déclaré qu’ils étaient favorables « à un vote critique à Dilma » ; à l’exception de Janina Rocha, députée de Rio de Janeiro. Elle s’est prononcée pour le vote nul.

Le candidat présidentiel du PSOL, Plinio Sampaio Arruda, a adopté la même position, ce qui indique la cohérence et l’honnêteté politique de sa position. Il explique dans une « Lettre à la nation » : « Qu’est-ce qui est le mieux pour la lutte du peuple ? Faire face à un gouvernement clairement hostile et brutal [comme le serait un gouvernement de Serra] ou à un gouvernement également hostile, mais plus habile et plus capable de corrompre politiquement les dirigeants populaires ? » Dans cette perspective, il est nécessaire, poursuit Plinio : « de prendre position clairement contre l’actuel système et de n’accepter aucun compromis avec les deux candidatures. » La différence avec le PSOL est nette.

Le principal mouvement social du Brésil, le MST (Le Mouvement des paysans sans terre) n’a pas adopté une position officielle à propos du second tour et d’un appui à une des deux candidatures. Toutefois, l’immense majorité de sa base a voté pour le PT. Des secteurs de la direction du MST sont manifestement beaucoup plus critiques. Ils sont néanmoins prisonniers, d’une manière certaine, de problèmes matériels (appui aux paysans visant à s’installer). Ces problèmes se sont accélérés suite à l’illusion d’une réelle réforme agraire qui ne prit jamais son envol.

Cela malgré la présence, dans le premier gouvernement, du (micro)ministre de la réforme agraire : Miguel Rossetto. Ce dernier continue sa carrière dans la Petrobras. Un ministre issu de la Démocratie socialiste, section de la IVe Internationale (SU) durant deux décennies, de 1985 à 2003 ou 2004. Sa « sortie » de la IVe Internationale (CI/ ex-SU) est difficile à dater.

Ces informations factuelles seraient utiles à être diffusées, et donc connues, au sein de la « gauche radicale européenne », entre autres dans le NPA de France. La confusion politique pourrait être réduite suite à des informations plus suivies – et moins jésuitiques – sur le Brésil et les forces de la dite « gauche radicale » dans ce grand pays.

La « vérité des faits » peut-être pédagogique. Dans tous les cas, elle participe à la nécessité d’une formation politique honnête et classiste.

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