Édition du 15 septembre 2020

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Arts culture et société

Émotions et mouvements sociaux (mobiles et motifs)

Le roi Clovis scruté à travers le prisme de Sartre

Revendiquer, protester, se libérer de quelques contraintes, voilà des verbes d’action facilement associables à divers mouvements composés d’un nombre faible ou élevé de personnes, qui expriment de la sorte leur mécontentement, leur frustration, leur colère, ou encore leur écœurement à l’endroit d’une situation ou de comportements attribués à d’autres, souvent issus des sphères politique et économique, qui, bien entendu, perturbent leur mode de vie. Que désirons-nous insinuer ? Est-ce un intérêt à vouloir changer les choses ou bien des émotions exprimées de manière à faire comprendre un état d’être ? À première vue, nous avons utilisé des mots désignant des mobiles à l’action, ce qui ne signifie pas l’absence de motifs. Mais mobiles et motifs, en se fiant à Jean-Paul Sartre (1943), sont corrélatifs, s’entremêlent, au point de se confondre, tout en étant des porteurs de sens ; voilà une prise de vue ignorée du roi Clovis à l’époque qui était la sienne.

Voilà le premier volet de notre réflexion sur le lien entre les émotions et les mouvements sociaux, comme l’exposent ces deux notions – soutirées de la pensée de Sartre – qui représentent les bases essentielles sur lesquelles repose la distinction entre la raison et les émotions, à savoir les a priori attribués aux êtres que nous sommes et à partir desquels nos actions peuvent s’expliquer.

Soyons plus précis : est mobile ce qui permet le mouvement, sans quoi il ne se nommerait pas ainsi. Selon Sartre (1943 : 583), il ne représente pas la cause de l’acte, mais « en est la partie intégrante », et puisque la fin donne un sens au mobile, dans ce cas l’acte lui-même définit sa fin et son mobile. En d’autres termes, il est question des désirs, des émotions et des passions qui poussent une personne à poser une action. En bref, la subjectivité se manifeste ouvertement ici, faisant en sorte « que la passion est mobile », en comparaison au motif, plus objectif, plus rationnel, car il constitue « la raison d’un acte » (ibid., p. 593). Le motif s’explique donc davantage par l’extériorité, précisément par une appréhension du dehors que nous tentons de raisonner de manière à le saisir, tandis que le mobile provient de notre intérieur, prend sa source directement en nous-mêmes.

Et si le roi Clovis a choisi de se convertir au christianisme afin de conquérir la Gaule, à la fin du Ve siècle, en reprenant ici cet exemple de Sartre, son désir de conquête devient donc le motif de sa conversion, à savoir une justification « rationnelle » de sa décision. Par contre, qu’est-ce que le désir de conquête, sinon une fin, voire un mobile par lequel son motif prend tout son sens. En effet, l’ambition représente une émotion particulière, malheureusement subordonnée au motif de la conquête par l’Histoire, comme s’il s’agissait d’une évidence inutile de rappeler. Pourtant, si Clovis n’avait pas été ambitieux, pour ne dire épris d’un désir de réussite – par et pour le plaisir de réussir –, soit en vue d’une valorisation de soi-même, soit d’une reconnaissance sociale, soit encore de l’une et l’autre, comment aurait-il pu entreprendre une conquête et articuler cette stratégie pour atteindre ce but ? Voilà que le mobile (subjectif) s’associe au motif (plus objectif), tels les deux morceaux d’un tout, afin d’expliquer avec exhaustivité le comportement humain.

Si nous prenons un autre exemple, plus contemporain, le mouvement écologiste – mis en branle pour protester contre la dégradation de notre planète – se compose de personnes vouées à la préservation des écosystèmes et des cours d’eau, c’est-à-dire un motif justificateur de leurs actes ; en revanche, rien n’aurait été entrepris sans un mobile commun, entre autres une tristesse, une déception ou encore une frustration ressenties face à la destruction de milieux naturels indispensables à la survie de plusieurs espèces, mais aussi à l’agrément de notre propre existence. À nouveau ici, le lien corrélatif entre motif et mobile apparaît nettement.

Pour conclure

En définitive, l’ambition du roi Clovis, ou celui du mouvement écologiste, s’évade de l’exclusivité d’une analyse des intérêts, puisque les impressions, les désirs et les passions participent à la génération des idées, dans la mesure où cet ensemble sensible produit une satisfaction ou une insatisfaction de manière à faire répéter certains gestes, sinon à inciter à agir autrement.

Par contre, nous conviendrons d’une distinction évidente entre un mouvement pacifique et un soulèvement populaire, révélant du coup une panoplie de situations intermédiaires entre ces extrêmes, dont l’intensité des passions manifestées représente un indicateur de mesure suffisamment fiable. Cela revient à dire, comme l’avait déjà compris David Hume (2008[1739]), que nous pouvons modifier la force d’une passion (l’enhardir ou l’affaiblir) à partir de différents paramètres, tels que la proximité ou l’éloignement d’une inquiétude, la nature du problème à résoudre, la manière de désigner l’adversaire, le degré d’estime envers quelqu’un ou un groupe, la vanité ou la sympathie à exprimer, la fierté ou la honte à ressentir, l’orgueil ou l’altruisme à manifester, et ainsi de suite. Hannah Arendt précisera cet aspect dans notre prochain article, alors que sa critique concernera la Révolution française.

Écrit par Guylain Bernier


Bibliographie

HUME, David (2008), Traité de la nature humaine [1739]. Essai pour introduire la méthode expérimentale de raisonnement dans les sujets moraux. Livre II : Des passions, version numérique réalisée par Philippe Folliot, Chicoutimi, développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l’Université du Québec à Chicoutimi, Collection « Les classiques des sciences sociales ».

SARTRE, Jean-Paul (1943), L’être et le néant. Essai d’ontologie phénoménologique, Paris, Gallimard, Collection « tel ».

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