Édition du 22 juin 2021

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États-Unis

États-Unis : « Nous ne pouvons pas laisser la farce d’hier devenir la tragédie de demain ! »

« Spectre » est à la fois un site et une revue marxiste américaine créés au printemps 2020. Ce texte a été publié trois jours après le coup de force contre le Capitole de Washington.

mars 2021 | Revue L’Anticapitaliste n°124 (

I. C’était un « coup d’état » spectacle sur les réseaux sociaux. Avec leur équipement pseudo-viking et leurs patchs confédérés, les rebelles d’extrême droite apparaissaient nettement peu attrayants. Et leur rébellion manquait sérieusement d’un plan cohérent dépassant les bris de fenêtres et les selfies. Ils ne pouvaient pas penser plus loin que leur loyauté envers le menteur en chef. Pourtant, malgré tout cela, c’est un sévère avertissement pour la gauche et toutes les forces progressistes. Si nous ne sommes pas à la hauteur et n’arrêtons pas le développement de ce mouvement, la prochaine fois (ou celle d’après) pourrait être sérieusement dangereuse.

II. Le coup avait été orchestré pendant des semaines. Et le jour même, Trump a incité une foule, dirigée par des crétins d’extrême droite, à saccager le bâtiment du Capitole à Washington. Les chiffres étaient loin d’être écrasants – peut-être 15 000 dans la capitale nationale – et quelques centaines dans des actions coordonnées dans plusieurs capitales d’État. Cependant, cela indique une nouvelle étape dans l’émergence d’une droite fasciste dans le pays.

III. Plus qu’un coup d’État, c’était une tentative de putsch pathétique de droite qui s’est effondrée remarquablement rapidement. Trump et son entourage avaient donné leur feu vert. Mais l’assaut a été condamné à une écrasante majorité par les porte-parole de la classe capitaliste : l’Association nationale des fabricants, la Chambre de commerce, les PDG de la plupart des grandes entreprises, ainsi que Twitter et Facebook, qui ont fermé les comptes de Trump. Les deux partis politiques bourgeois, la direction de l’armée et de la police et la majeure partie des médias de l’establishment l’ont dénoncé. Peu de temps après, le Congrès s’est réuni de nouveau pour confirmer Biden. Sans surprise, les marchés boursiers du monde entier se sont redressés dans l’espoir qu’une nouvelle administration rétablira le "business as usual".

IV. Pour autant, il ne fait aucun doute que l’invasion du Capitole s’est produite avec la complicité de l’administration et de la police. Comparez la réponse creuse de la police face la violence de l’extrême droite à sa réponse paramilitaire aux manifestations de BLM (Black Lives Matter) à travers le pays. Nous savons tous la terrifiante violence policière qui aurait été déclenchée si les partisans du BLM avaient marché sur le bâtiment du Capitole. Bien que l’ampleur de la collusion policière reste incertaine, il n’est pas surprenant que la police ait utilisé des pincettes avec les fascistes. Le sentiment pro-Trump est fort parmi la police et l’ICE (agence de contrôle de l’immigration). Lorsqu’ils ont été confrontés à la droite à Washington, les flics ont pris des selfies et ont serré la main des fascistes – tout comme ils l’ont fait avec Kyle Rittenhouse (jeune milicien d’extrême droite NDLR) à Kenosha l’été dernier avant qu’il assassine deux antiracistes.

V. L’État n’a mobilisé certaines de ses forces pour réprimer les manifestations de Washington qu’une fois qu’il est devenu clair qu’elles constituaient une menace pour l’establishment politique. Les dirigeants des deux grands partis, le maire de Washington et le monde des affaires s’en sont assurés. La Garde nationale a été appelée du Maryland et de la Virginie. Aux côtés de la police de Washington, ils ont procédé à des arrestations, avec des motifs bidons, de dizaines de personnes, généralement pour des violations du couvre-feu. L’ordre a été rétabli et l’élection de Biden a été confirmée tandis que des Trumpistes comme Lindsey Graham (Caroline du Sud) et Kelly Loeffler (Géorgie) se sont ralliés pour confirmer les résultats des élections.

VI. Les retombées immédiates seront contradictoires, endommageant Trump et, simultanément, stimulant le mouvement qui l’entoure. Il souffrira d’une répudiation généralisée de la part des grandes entreprises, de l’establishment politique et de l’appareil sécuritaire / militaire / policier. Tout ce qui précède sera un support pour les actions de Biden pour rétablir le « business as usal » à l’intérieur et la crédibilité impériale à l’étranger. Il sera question d’invoquer le 25e amendement (qui prévoit la possibilité de destitution du président ; cette disposition n’a pas été utilisée NDLR), de poursuites judiciaires avant que Trump ne quitte la Maison Blanche – et de menaces de nouvelles mesures après son départ. Tout cela aura pour but d’affirmer l’intégrité bourgeoise de la « ville sur la colline » (la capitale américaine NDLR).

VII. La classe dirigeante et ses représentants politiques appelleront à des pouvoirs accrus pour que leurs militaires et leur police surveillent, arrêtent et détiennent les « extrémistes ». Ils le feront individuellement pour contenir et poursuivre les fascistes. Mais la gauche doit refuser tout soutien à la campagne de maintien de l’ordre. Nous cherchons à affaiblir les pouvoirs de répression étatique. Et nous savons que dans une société raciste et capitaliste, leurs principales cibles seront les Noirs, les immigrés, les musulmans, les gens de gauche et les syndiqués.

VIII. Aucune de ces mesures n’empêchera le Trumpisme et son courant fasciste de se développer. Ils sont sortis des actions du mercredi 6 janvier enhardis. Non seulement ils croient avoir protégé leurs droits contre un gouvernement illégitime, mais ils ont jeté les bases d’un développement encore plus grand. La droite dispose d’une infrastructure médiatique, d’organisations comme les Proud Boys et de réseaux dans tout le pays capables de coordonner les actions. Cela dit, ils sont encore petits et notre camp est largement plus nombreux lorsqu’il est mobilisé. Rappelez-vous, 26 millions de personnes ont défilé cet été dans le cadre des manifestations du BLM. Hier, seules quelques 15 000 personnes ont traversé le pays. Mais sans opposition, leurs rangs vont grossir. Les conditions qui ont engendré leur essor – ­­ une crise de la petite bourgeoisie causée par les échecs du néolibéralisme, la fermeture de petites entreprises en raison de la pandémie et les faillites de ces entreprises au cours de la récession – ne feront que s’aggraver dans les mois et les années à venir. La droite constituera une menace claire, présente et dangereuse pour les travailleurs et toutes les personnes opprimées.

IX. Le cercle intime de Trump et ses serviteurs dans le parti républicain ont, le 6 janvier, lié leur sort à celui de l’extrême droite et des fascistes. Quand il s’est agi de choisir entre capitaliser sur sa présidence pour gagner de l’argent ou se positionner comme l’aspirant « Führer » d’un nouveau mouvement fasciste, Trump a choisi la deuxième possibilité. Certains républicains le suivront, la plupart ne le feront pas. Mais Trump conserve le soutien d’environ 40 % de l’électorat et a une base suffisante pour rester une force énorme au sein du parti républicain, ou pour construire une alternative si ses dirigeants le renient. Une scission des républicains est tout à fait possible, et avec elle la formation d’un nouveau parti d’extrême droite. Ironiquement, Trump pourrait être le moteur non intentionnel d’une rupture infâme avec le Parti républicain.

X. Pendant ce temps, Biden ira à droite pour embrasser les dirigeants républicains qui se sont ralliés à sa confirmation – le tout au nom de « l’union du pays et du rétablissement de l’ordre ». Il cherchera à surmonter la pandémie, à restaurer le fonctionnement capitaliste et à réhabiliter l’impérialisme américain pour mieux concurrencer la Chine. Mais il fera face à l’opposition implacable de Trump et de l’extrême droite, qui considéreront son gouvernement comme illégitime. La revendication d’illégitimité apparaît comme le mythe fondateur d’un mouvement néofasciste.

XI. Les libéraux se surpasseront dans leur hâte de se rallier derrière l’unité capitaliste bipartite et la répression étatique pour faire face à la menace fasciste. Ils donneront de la crédibilité au consensus sur la loi et l’ordre articulé mercredi par les deux partis, par les autorités policières et les médias, en particulier CNN, qui a motivé l’action policière. Les forces libérales sont magnétiquement attirées par le régime de la loi et de l’ordre parce qu’elles considèrent l’État, et non l’action antifasciste de masse, comme la clé pour faire face à la droite extrême.

XII. La gauche socialiste doit suivre une voie radicalement différente. Nous ne pouvons apporter aucun soutien à l’establishment bourgeois, à la nouvelle administration Biden, ni à leur répression d’État à l’intérieur et à la réaffirmation impériale à l’étranger. Au lieu de cela, nous devons mobiliser nos forces pour construire des fronts unis antifascistes partout pour affronter la droite massivement et les chasser des rues, des lieux de travail et des organisations sociales. Et surtout, nous devons redoubler d’efforts pour construire une alternative socialiste militante qui lutte indépendamment des démocrates pour des revendications qui répondront aux multiples crises du système capitaliste : un véritable soutien aux victimes de la pandémie ; un Green New Deal ; l’allègement des loyers et un moratoire sur les expulsions ; Medicare for All (le droit à la santé pour tous) ; le salaire minimum à 15 $ et les droits syndicaux ; le démantèlement de la police ; l’abolition de l’ICE (loi sur l’immigration) ; et une réduction massive du budget de guerre.

XIII. Tout cela nécessite un combat pour réorienter la gauche socialiste, en particulier les Socialistes démocratiques d’Amérique (DSA : la plus importante organisation de la gauche américaine NDLR) de sa polarisation sur les élections vers l’organisation de la lutte par le bas, en particulier les luttes antiracistes et sur les lieux de travail. Nous sommes au milieu des crises les plus profondes du système capitaliste depuis les années 1930. Celles-ci continueront à alimenter une profonde polarisation au sein des différents pays, des vagues de mobilisation sociale et de classe et des conflits plus intenses entre les États capitalistes. À partir de là, une nouvelle gauche socialiste peut se développer et s’organiser. Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour l’armer d’idées, de stratégies et de tactiques socialistes révolutionnaires. Nous devons être prêts pour la prochaine fois.

9 janvier 2021.

Traduit de l’anglais.

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