Édition du 21 décembre 2021

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États-Unis

États-Unis-Russie : « Une solution diplomatique pour résoudre la crise ukrainienne »

Les graines de la crise en Ukraine ont été plantées il y a 25 ans, lorsque l’administration Clinton [1993-2001] a décidé d’étendre le Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) à l’Europe de l’Est, en acceptant l’adhésion d’anciens membres du Pacte de Varsovie. Ce faisant, Clinton a tourné le dos aux engagements pris par le président George H.W. Bush [1989-1993] et le secrétaire d’État James Baker en 1990 de ne pas « sauter à saute-mouton » sur une Allemagne réunifiée afin d’élargir l’OTAN. Bush et Baker avaient pris cet engagement lors de discussions privées avec le président soviétique Mikhaïl Gorbatchev et le ministre des Affaires étrangères Edouard Chevardnadze afin d’obtenir le retrait de 380’000 soldats soviétiques d’Allemagne de l’Est et de plusieurs Etats d’Europe de l’Est. Sans ce compromis, la réunification de l’Allemagne n’aurait pas été exempte de tensions entre les Etats-Unis et l’Union soviétique.

9 décembre 2021 | tiré du site alencontre.org
http://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/etats-unis-russie-une-solution-diplomatique-pour-resoudre-la-crise-ukrainienne.html

Si les Etats-Unis pouvaient trouver un moyen de reconnaître cette trahison et de concéder qu’une adhésion supplémentaire [à l’OTAN] de l’Ukraine et de la Géorgie menacerait l’univers géopolitique de la Russie, il serait possible de rechercher un compromis à la crise actuelle. Le président russe Vladimir Poutine souhaite raisonnablement obtenir des garanties selon lesquelles l’OTAN doit mettre un terme à son expansion vers l’est et ne pas déployer certains systèmes d’armes à ses frontières. En contrepartie, les Etats-Unis devraient insister sur le retour à l’accord de Minsk II [établi le 11 février 2015, organisé par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), en présence de la Russie, de l’Ukraine, de la France et de l’Allemagne] qui visait : à garantir un cessez-le-feu bilatéral, à créer des zones de sécurité à la frontière entre l’Ukraine et la Russie et à décentraliser le pouvoir politique dans l’est de l’Ukraine (régions de Donetsk et de Louhansk). La Russie serait tenue de retirer tous les mercenaires étrangers de ces régions.

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Washington et Moscou furent capables de mettre en place un processus de retrait des armes nucléaires de l’Ukraine après la dissolution de l’Union soviétique en 1991 ; ils devraient pouvoir trouver un compromis qui reconnaisse la souveraineté de l’Ukraine mais limite la présence militaire occidentale aux frontières de la Russie. Les négociations sur le contrôle des armements ont ouvert la porte à la détente soviéto-américaine dans les années 1980. Un compromis sur l’Ukraine permettrait d’améliorer les relations bilatérales dans des domaines clés entre les Etats-Unis et la Russie.

Poutine ne cherche ni à obtenir des gains territoriaux ni à faire renaître l’empire soviétique en Europe centrale et orientale, mais les médias grand public sont convaincus que Poutine prépare une invasion militaire russe de l’Ukraine qui déstabiliserait toute l’Europe. Un éditorial du Washington Post de la semaine dernière, attire l’attention sur les 90’000 soldats russes à la frontière avec l’Ukraine ainsi que sur l’occupation et l’annexion de la Crimée en 2014. Le Washington Post et d’autres grands journaux se disent convaincus que seule la « force politique, économique et militaire » des Etats-Unis permettra de trouver une solution diplomatique à la crise.

Les commentaires des médias citent la formule de Poutine à propos de l’effondrement de l’Union soviétique comme étant une « catastrophe géopolitique. » Ils omettent de mentionner l’opinion de Poutine selon laquelle, s’il ne faut « aucun cœur pour ne pas regretter la dissolution de l’Union soviétique », il ne faut « aucun cerveau pour croire que l’Union soviétique pourrait être rétablie ».

Plus important encore, les médias omettent de mentionner la responsabilité des Etats-Unis dans la bourrasque actuelle, qui peut être attribuée aux administrations de Bill Clinton et de George W. Bush [2001-2009] qui ont imprudemment élargi l’OTAN, en faisant entrer les voisins immédiats de la Russie et même d’anciennes républiques soviétiques dans une alliance qui compte maintenant 30 membres. L’expansion de l’OTAN est la principale source d’irritation dans les relations russo-américaines et la principale cause de ce qui semble être le début d’une nouvelle guerre froide.

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La volonté de Gorbatchev d’accepter la réunification de l’Allemagne sans garanties de sécurité explique que la Russie dénigre encore aujourd’hui Gorbatchev et le ministre des Affaires étrangères Edouard Chevardnadze [1985-1990]. L’exploitation massive par les Etats-Unis de la faiblesse de la Russie dans les années 1990 explique l’insistance de Poutine à demander l’arrêt de l’avancée occidentale.

Les Etats-Unis ont pris d’autres mesures immotivées aux portes de la Russie au cours des deux dernières décennies. Les administrations de Bush et d’Obama ont déployé un système avancé de missiles sol-air en Pologne et en Roumanie, arguant qu’il était nécessaire pour contrer une éventuelle attaque de missiles iraniens en Europe orientale. Quelle absurdité ! Les forces navales des Etats-Unis et du Royaume-Uni continuent de déployer en mer Noire des navires de combat qui menacent de pénétrer dans les eaux territoriales russes. Divers membres de l’OTAN en Europe de l’Est et dans les pays baltes demandent des systèmes militaires occidentaux supplémentaires ainsi qu’une présence militaire permanente étatsunienne. La présence de forces militaires allemandes dans les pays baltes est un outrage particulier aux préoccupations légitimes de la Russie concernant sa sécurité et sa souveraineté.

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Le président Joe Biden ne semble pas plus sage que ses quatre prédécesseurs. Il a rencontré le président ukrainien Volodymyr Zelensky en septembre 2021. Ils ont signé une « Déclaration commune sur le partenariat stratégique entre les Etats-Unis et l’Ukraine ». Il a envoyé le secrétaire à la Défense Lloyd Austin à Kiev en octobre pour souligner l’importance du « partenariat stratégique ».

Les références d’Austin à une « hypothèse optimiste » qui signifie « nous ne voulons pas d’une incursion de l’Union soviétique en Ukraine » est le genre de lapsus freudien qui révèle la pensée de guerre froide de l’équipe de sécurité nationale de Biden.

Actuellement, une délégation de l’armée de l’air des Etats-Uns est à Kiev pour évaluer les besoins de l’Ukraine en matière de défense aérienne. La semaine dernière, des bombardiers à capacité nucléaire survolaient la mer Noire, représentant une menace pour la Russie. Il n’est pas nécessaire de faire preuve de beaucoup d’imagination pour anticiper quelle serait la réaction des Etats-Unis face à des avions de combat et des navires de combat russes opérant dans le golfe du Mexique ou dans la mer des Caraïbes.

L’envoi à Moscou de la sous-secrétaire d’Etat pour les Affaires politiques, Victoria Nuland, une apparatchik anti-russe convaincue, pour discuter de la question de l’Ukraine, témoigne également de la « pensée de groupe » au sein de l’équipe de sécurité nationale de Biden. Victoria Nuland est bien connue pour son ingérence dans la politique ukrainienne avant la prise de contrôle de la Crimée par la Russie. Lorsqu’on lui a dit que nos alliés européens avaient des problèmes avec notre ligne dure sur l’Ukraine, sa réponse lors d’une conversation téléphonique a été « Fuck the UE ». Nommer Victoria Nuland au département d’Etat en indiquait tout d’abord que l’administration Biden n’avait pas une oreille très sensible ; l’envoyer en Russie dans les circonstances actuelles est pire. Ou peut-être Biden croit-il sincèrement que le fait d’affronter la Russie au sujet de l’Ukraine constitue un atout politique pour les Etats-Unis.

Reinhold Niebuhr [1] a conclu que l’un des plus grands défis des relations internationales était de « trouver des solutions immédiates à des problèmes insolubles. » L’expansion de l’OTAN et l’annexion de la Crimée par la Russie ont créé l’un de ces problèmes. Il serait dangereux que la « pensée de groupe » de l’équipe de sécurité nationale de Joe Biden, notamment l’absence de toute compréhension du « sentiment instinctif d’insécurité » de la Russie, empêche de trouver une solution diplomatique.

Il existe un proverbe russe dont l’équipe de sécurité nationale de Biden devrait tenir compte :« N’essayez pas de dépecer l’ours russe avant qu’il ne soit mort. » (Article publié sur le site Counterpunch en date du 8 décembre 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre)

Melvin A. Goodman est membre senior du Center for International Policy et professeur à l’Université Johns Hopkins. Il fut analyste auprès de la CIA.


[1]


[1Karl Paul Reinhold Niebuhr (1892-1971) est un théologien qui a eu une grande influence, entre autres sur le thème des relations entre foi chrétienne, situation politique et diplomatie. Barack Obama se référait à sa pensée. (Réd)

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