Édition du 19 janvier 2021

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États-Unis

Etats-Unis-débat. Trump a perdu, mais pas de « tsunami bleu »

La plupart des grandes chaînes de télévision américaines ont désigné Joe Biden comme président élu le 7 novembre, lorsque le décompte des voix en Pennsylvanie a semblé mettre cet État hors de portée du président Trump. Avec cette annonce, des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour célébrer la défaite de Trump par des manifestations spontanées, des fêtes, des coups de klaxon et des feux d’artifice.

Publié sur le site Alencontre
18 novembre 2020

Par Lance Selfa

Ces célébrations ont peut-être savouré la défaite de Trump, mais elles n’étaient pas nécessairement des célébrations de la victoire de Joe Biden et Kamala Harris. Il en a été ainsi pour de nombreuses raisons. Tout d’abord, l’attente d’un « tsunami bleu », que la plupart des libéraux et de nombreux experts avaient prédit, ne s’est pas concrétisée. Deuxièmement, Trump et un ramassis d’avocats ont continué à contester les résultats. Si aucune de ces contestations ne semblait pouvoir aboutir, elles ont jeté suffisamment d’ombre sur les résultats pour accroître les tensions post-électorales.

Tous les regards se tournent maintenant vers les deux tours de scrutin du Sénat américain en Géorgie en janvier. Si les démocrates remportent ces deux sièges (un résultat improbable), ils disposeraient d’une majorité absolue au Sénat. Le plus probable, cependant, est la poursuite du contrôle républicain sur le Sénat, ce qui maintiendra l’impasse partisane qui a rendu la branche législative du gouvernement américain dysfonctionnelle, même face à la crise du coronavirus.
Que s’est-il passé ?

Les experts électoraux estiment déjà que l’élection de 2020 a produit le taux de participation le plus élevé depuis plus d’un siècle, avec plus des deux tiers des électeurs habilités à voter. Au moment où nous écrivons ces lignes, les chiffres actuels sont inchangés : 78,7 millions de voix pour Biden/Harris, 73,2 millions pour Trump/Pence et environ 2,8 millions pour les autres candidats. En termes de pourcentage global, cela signifie qu’environ 33% des électeurs ont voté pour Biden, 30,6% pour Trump et environ 35% n’ont pas voté.

Pour ce qui est des présidentielles, les démocrates ont remporté les États qu’ils pensaient, à tort, gagner face à Trump en 2016, tout en ajoutant à la liste l’Arizona et la Géorgie à la liste. Les démocrates ont reconstruit le « mur bleu » du Middle West, en reprenant le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie, des États qui étaient devenus démocrates à chaque élection depuis 1988. En 2016, Trump s’est introduit à la Maison-Blanche en remportant ces États avec un total combiné d’environ 77’000 voix contre Clinton, alors qu’il a perdu le vote populaire national de plus de 2 millions de voix. Cette fois, les totaux nationaux de Biden dépassent Trump de plus de 5 millions de voix, et Biden remportera les trois États clés par plus de 230 000 voix.

Les résultats des scrutins pour la Chambre des représentants et du Sénat ont été très différents. Dans ces élections législatives, les démocrates sont en passe de perdre une douzaine de membres de leur majorité à la Chambre et resteront (très probablement) minoritaires au Sénat. Dans les élections législatives dans les états et au poste de gouverneur des états, les démocrates semblent avoir perdu, ou du moins pas gagné, du terrain. Cette performance très décevante a représenté un grand coup psychologique pour l’intelligentsia démocrate libérale. Elle s’attendait à une répudiation massive des républicains à tous les niveaux.

Même si le candidat à la présidence n’a jamais obtenu un soutien majoritaire au cours de ses quatre années de mandat, les républicains ont tenu bon. En fait, dans la plupart des endroits, le total des votes pour les candidats du GOP [Grand Old Party, Parti républicain] au Sénat et à la Chambre a dépassé celui de Trump. Au niveau des États, dans des endroits comme le Texas et le Wisconsin, le GOP a conservé ses majorités législatives, ce qui lui permettra de pouvoir continuer leur « charcutage électoral » [découpage millimétré des circonscriptions] qui les surreprésentera au Congrès dans un avenir prévisible.

Comme prévu, les républicains sous la houlette de Trump ont mobilisé leurs partisans et ont réussi à élargir un peu leur électorat. Selon les sondages électoraux d’AP Votecast, le pourcentage de l’électorat républicain se définissant comme Blanc est passé de 71% en 2016 à 74% en 2020. Et les républicains ont réussi à gagner un certain soutien parmi les électeurs noirs et latinos. Par rapport à ceux qui se sont rendus aux urnes en 2016, l’électorat était plus âgé, moins éduqué, plus blanc et regroupé au milieu de l’éventail des revenus. Il est intéressant de noter que les électorats de 2016 et 2020 ont été similaires en termes de sexes et de pourcentage d’électeurs ruraux.

Dans l’ensemble, les tendances qui se sont imposées depuis des années se sont affirmées. Joe Biden et les démocrates ont reçu le soutien de la majorité des femmes, des non-Blancs, des jeunes, des ménages membres d’un syndicat, des ménages gagnant moins de 50 000 dollars annuellement et des citadins. Les républicains ont obtenu la majorité des hommes, des Blancs, des Blancs sans licence, des électeurs ruraux et des électeurs religieux, et une légère majorité du groupe intermédiaire en termes de revenus (ceux qui gagnent entre 50 000 et 100 000 dollars par an). Mais en comparant les enquêtes menées auprès de l’électorat entre 2016 et 2020, on obtient des observations plus intéressantes sur l’impact des années Trump.

Joe Biden a été voté par une proportion légèrement plus élevée d’hommes, de Blancs, d’électeurs ruraux et de personnes de moins de 45 ans qu’Hillary Clinton en 2016, même en perdant une part significative de ces groupes sociaux au profit de Trump. Trump a fait beaucoup mieux avec les Latinos qu’il ne l’avait fait en 2016. Les personnes âgées (65 ans et plus) ne se sont que peu déplacées vers Biden, ils ont continué à donner la majorité de leurs voix à Trump. En 2016 et 2020, environ 42% des ménages syndiqués ont soutenu Trump, tandis que le pourcentage de ménages syndiqués dans le total de l’électorat a chuté à 15% (contre 18% en 2016 et plus de 20% lors des élections précédentes).

Les différentes enquêtes auprès des électeurs (AP Votecast et Edison National Election Poll) diffèrent sur la question de savoir si la proportion de nouveaux électeurs a augmenté ou diminué à partir de 2016, mais toutes deux indiquent que Biden a obtenu un peu moins de 60% des votes exprimés pour la première fois.

Il est possible de tirer quelques conclusions provisoires de ce fatras de chiffres. Tout d’abord, dans un électorat élargi, Trump a fait ressortir « son » vote, mais Biden a recueilli des parts de ce vote plus importantes que Clinton. Biden a grignoté ce qui avait été l’avantage du GOP dans la classe moyenne, parmi les diplômés des universités et dans les banlieues. Mais ces changements n’ont peut-être pas été aussi décisifs que l’espéraient de nombreux modérés du Parti démocrate. Deuxièmement, l’emprise des républicains sur la large frange de l’électorat blanc de toutes les classes, ainsi que les incursions dans d’autres segments de l’électorat – notamment chez les Latinos du sud de la Floride et du sud du Texas – montrent que les démocrates ne peuvent pas compter sur une « majorité démocrate émergente » sur la seule base des tendances démographiques.

En 2016, dans les États de la Muraille bleue [Californie, New York, Illinois, Pennsylvanie, Michigan, New Jersey, Washington, Massachusetts, Maryland, Minnesota, Wisconsin, Oregon, Connecticut, Rhode Island, Delaware, Vermont et Washington DC], la clé de la victoire de Trump a été une baisse considérable du vote des Noirs à Milwaukee, Detroit et Philadelphie. L’augmentation de la participation des Noirs dans ces trois villes a été la clé de la reconstruction du Mur bleu, et le vote des Latinos a probablement été la clé de la victoire au Nevada, tandis que le vote des Latinos et des Amérindiens a contribué à pousser Biden en tête en Arizona. Les électeurs noirs, asiatiques et latinos ont aidé Biden à s’en sortir en Géorgie.

Le candidat démocrate à la présidence n’a pas gagné la majorité des électeurs blancs depuis l’élection de 1964. Au contraire, les démocrates ont dû limiter leurs pertes parmi les Blancs tout en obtenant une large majorité de non-Blancs. Ils y sont parvenus en 2020. Mais si l’on en croit l’histoire, les efforts déployés pour amener les électeurs non blancs à voter pour Biden-Harris se heurteront dans le futur à une grande déception quant aux politiques réelles qui seront menées par le gouvernement Biden-Harris.
Pourquoi pas de tsunami bleu ?

Malgré l’élection la plus coûteuse (avec des dépenses estimées à environ 15 milliards de dollars) jamais organisée, avec le plus haut taux de participation depuis un siècle, tenue au milieu de multiples crises stimulées par la pandémie, et face aux prédictions généralisées d’un déplacement électoral massif en direction des démocrates, le résultat est déconcertant. A l’exception de l’éviction du président en exercice, l’élection a largement maintenu le statu quo ante.

Comment l’expliquer ? Les sondages ont évidemment conduit même des analystes très sobres à s’attendre à la vague démocrate. Les progressistes et les démocrates étaient peut-être plus enclins à répondre lors des enquêtes d’opinion. Peut-être y a-t-il vraiment des gens qui ne voulaient pas admettre face aux enquêteurs qu’ils soutiennent Trump. Et peut-être que les sondages n’ont pas perçu un mouvement tardif en faveur Trump, alors que la plupart des experts se seraient attendus à ce que les électeurs se décident tardivement à soutenir le challenger Biden. Certains éléments laissent à penser que les campagnes racistes de Trump contre Black Lives Matter et les « antifa » pourraient être responsables de cette montée en puissance tardive, en particulier dans les zones non urbaines. Toutes ces questions seront débattues pendant des mois. Toutefois, la véritable question à laquelle il faut répondre est de savoir pourquoi le GOP n’a pas payé un prix plus élevé suite à l’échec catastrophique de son porte-drapeau sur le problème le plus important auquel les États-Unis (et le monde) sont confrontés : la pandémie de coronavirus.

Rick Wilson, l’un des consultants républicains « Never Trump » qui ont fondé l’année dernière le consortium pro-Biden, dit Projet Lincoln, a énoncé trois principes clés pour guider une campagne électorale contre « le diable » Trump. Premièrement, faire de l’élection un référendum sur le président. Deuxièmement, se concentrer presque uniquement sur la victoire au sein du Collège électoral. Et troisièmement, comprendre que les électeurs ne choisissent pas pour qui ils votent en fonction des détails des politiques proposées. Que ce soit consciemment ou non, l’équipe Biden semble avoir suivi ce conseil jusqu’au bout. Elle a fait en sorte que l’élection reste centrée sur un référendum ayant trait à la gestion désastreuse de la pandémie par Trump. Malgré certaines avancées dans des régions comme le Texas et l’Iowa, stratégie de Biden dépendait en grande partie de sa victoire au Collège électoral dans le Wisconsin, la Pennsylvanie et le Michigan. Enfin, ce dernier a fait campagne sur des thèmes vagues tels que « l’unité des Etats-Unis », « la science plutôt que la fiction », « la décence », etc. et moins sur des thèmes politiques spécifiques.

Cette stratégie a bien fonctionné pour l’élection présidentielle, mais pas pour les élections dans les Etats. En se concentrant sur Trump, la campagne de Biden a permis au gouvernement de s’en sortir. En fait, elle a continué à faire avancer les notions irréalistes d’une ère de collaboration bipartisane qui serait possible après que l’élection a effacé la tache de Trump. Biden s’est présenté comme le « non-Trump » et n’a pas vraiment défendu autre chose. Il n’est pas étonnant que les candidats républicains dans la plupart des élections les plus en vue aient reçu un pourcentage de votes plus élevé que celui de Trump.

La pandémie a également joué un rôle contradictoire dans le contexte qui a façonné l’élection. Lorsque vous regardez la liste des sujets que les électeurs ont déclaré être les plus importants pour eux ou qui ont influencé leur vote, les deux premiers étaient le covid et l’économie. D’autres, comme le racisme, la brutalité policière, la Cour suprême, le changement climatique, ont eu un soutien à un chiffre, et la plupart d’entre eux ont favorisé Biden. Ceux qui ont déclaré que la réponse du gouvernement au covid était leur préoccupation la plus importante (environ 41% de l’électorat) ont massivement soutenu Biden (73% contre 25%). Mais ceux qui pensaient que « l’économie et l’emploi » était la question la plus importante (environ 28%), ont voté pour Trump de 57% contre 41%. L’intersection entre le covid et le ralentissement économique que le virus a provoqué a donc pris des directions différentes.

En janvier, avant les primaires démocrates et le début de la pandémie de covid aux États-Unis, le débat politique à gauche se concentrait sur la question de savoir si Bernie Sanders pouvait transformer (élargir, renouveler) l’électorat démocrate, si l’establishment démocrate pouvait faire dérailler Sanders. Et, enfin, qui serait le candidat démocrate « modéré ». Mais ces considérations n’étaient peut-être qu’un aparté car, malgré son impopularité historique, Trump était toujours en position de force pour être réélu. Comme l’a écrit Sharon Smith en février :

« Si les démocrates pensaient qu’un procès pour destitution éroderait le soutien à Trump, ils se trompaient lourdement. Les résultats des sondages concernant Trump n’ont cessé de s’améliorer depuis octobre 2019, date à laquelle l’enquête pour son prècs a débuté. Et un sondage Gallup réalisé début février a montré que Trump avait atteint son taux d’approbation le plus élevé à ce jour, à 49%. Dans le même sondage, plus de six personnes sur dix ont déclaré que leurs finances personnelles étaient meilleures qu’il y a trois ans, car les effets du plein emploi se sont finalement fait sentir, tandis que 63% ont approuvé la façon dont Trump gère l’économie (une mesure clé de l’« électibilité » de Trump en novembre).

 »En novembre 2020, il n’y a aucune raison d’exclure la réélection de Trump, étant donné l’état actuel de notre système électoral dysfonctionnel. »

Les électeurs n’ont pas l’habitude d’écarter les candidats sortants lorsqu’ils font part de leurs sentiments sur leur situation économique. Et les chiffres du Bureau du recensement suggèrent que la plupart des ménages américains ont vu leurs revenus s’améliorer sous l’administration Trump, dans le cadre de la longue reprise après la Grande Récession. Cette donnée n’a peut-être rien à voir avec Trump, mais il était compréhensible que les personnes les plus concernées par « l’économie et l’emploi » aient soutenu Trump comme un vote en faveur du retour au statu quo d’avant la crise.

Puis vint le covid, juste au moment où l’establishment démocrate réussit à se regrouper autour d’un politicien néolibéral de carrière peu inspirant qui semblait offrir un choix « sûr » pour le mois de novembre 2020. Pendant quelques semaines en mars, Trump a joué le rôle d’un « président de guerre » et a reçu, un peu comme un « ralliement autour du drapeau », un accroissement du soutien. Mais, pour une raison ou une autre, Trump et son administration ont abandonné cette position face à la pandémie. Si Trump avait réussi à réagir face au virus avec un minimum de compétence, il aurait probablement été réélu. Au lieu de cela, la réponse de Trump, désordonnée, dissimulée et pleine d’illusions, a offert à Biden l’oxygène dont il avait besoin pour en faire un succès électoral. Au vu des résultats de la réaction catastrophique de Trump – près de 250 000 morts, des millions d’autres personnes infectées, dont beaucoup souffrent de séquelles à long terme, 40 millions de chômeurs, plus de 100 000 faillites de petites entreprises, et bien plus encore – il reste étonnant que Trump et le GOP n’aient pas massivement perdu.

Mais en approfondissant les enquêtes sur l’expérience des électeurs face au virus, on peut trouver une explication. Selon l’enquête d’AP Votecast, il reste qu’une minorité de la population a déclaré avoir subi les conséquences les plus graves du virus, comme le fait de connaître des amis ou des membres de la famille qui sont décédés ou de perdre leur emploi ou leur revenu. Nous savons que l’impact a été ressenti de manière disproportionnée par les personnes de couleur et les travailleurs de première ligne, qui sont plus susceptibles de faire partie de la base démocrate que d’être des électeurs du GOP. Étant donné que la pandémie fait maintenant rage dans le pays de Trump, ces opinions pourraient changer à l’avenir. Mais ce n’était pas le cas le 3 novembre.

De plus, Trump semble avoir réussi à convaincre des millions de personnes qu’il valait mieux maintenir l’économie « ouverte » que de prendre des mesures pour arrêter la propagation du virus. Cela aurait séduit les millions de personnes qui craignent le virus, mais aussi celles qui ne peuvent peut-être pas travailler à la maison ou scolariser leurs enfants à domicile. A la fin du mois d’août, la mise en place du CARES Act, soit un soutien aux revenus [entre autres des versements directs aux individus et aux ménages] a peut-être amené de nombreuses personnes à conclure que « l’ouverture de l’économie » était un moindre mal que d’attendre que le Congrès vienne à leur secours avec un autre projet de loi de relance. Les confinements du printemps ont offert un accord implicite : si les gens ordinaires se sacrifiaient, les autorités obtiendraient la marge de manœuvre dont elles avaient besoin pour faire le nécessaire et vaincre le virus. Au lieu de cela, l’administration Trump a bousillé la réponse et s’est déchargée de ses responsabilités sur les États et les municipalités. Le patchwork de réponses qui en a résulté n’a pas permis d’éradiquer le virus. Au contraire, la pandémie a explosé lorsque les États et les municipalités ont pris des mesures pour « rouvrir ». Aujourd’hui, le virus est encore plus répandu et une grande partie du public montre une « fatigue covid », un épuisement dû aux perturbations de la vie quotidienne.

Compte tenu de cette situation très compliquée, il est trop simpliste de conclure que les démocrates auraient pu faire mieux s’ils avaient défendu des politiques sociales-démocrates comme « Medicare for All » ou s’ils avaient nommé Sanders au lieu de Biden. Cet argument repose en partie sur l’idée que, comme l’a dit Meagan Day dans Jacobin, « si les gens ordinaires peuvent avoir toutes sortes d’idées absurdes et d’attitudes réactionnaires, les appels directs à ce dont les gens ont besoin pour survivre et vivre décemment ont le pouvoir, à l’occasion, de dissiper les illusions. » Comme j’ai essayé de le montrer ci-dessus, il y avait de réelles raisons matérielles (et pas seulement des délires d’une guerre culturelle) pour lesquelles la pandémie avait des impacts contradictoires sur la conscience.

Même les analyses progressistes qui prétendent démontrer l’efficacité électorale de la défense des positions sociales-démocrates peuvent simplement montrer que ces positions sont « plus sûres » dans les circonscriptions sûres, soit majoritairement démocrates, et que le fait que les démocrates conservateurs perdent dans les circonscriptions pro-Trump est en quelque sorte un retour à leur penchant partisan traditionnel après la poussée démocrate des élections de mi-mandat de 2018. Et cela ne tient même pas compte du message antisocialiste que la campagne Trump et les républicains semblent avoir fait passer assez efficacement, du moins dans certains endroits.

En tout cas, les stratégies électorales n’offrent pas de solution miracle lorsque la classe ouvrière reste sur la défensive. Le développement de luttes des salarié·e·s au printemps 2020 autour de la sécurité au travail et des demandes d’équipements de protection individuelle a été laissé de côté. Des organisations comme les principaux syndicats de l’AFL-CIO auraient pu mettre ces questions au premier plan. Au lieu de cela, ils se sont concentrés sur l’élection d’un candidat qui ne donnait pas vraiment de contenu au thème « éradiquer le virus » et dont le plan de soins de santé tournait principalement autour du maintien de la partie « condition préexistante » [les assurances ne peuvent refuser de prendre en charge une personne sous prétexte de maladies préexistantes] de l’Obamacare (Affordable Care Act).
Qu’en est-il de la gauche ?

Ces dernières années, nous avons vu un certain nombre d’organisations et d’individus abandonner l’idée de construire une alternative socialiste indépendante au profit du soutien à des candidats sociaux-démocrates se présentant sur des démocrates. Cette perspective correspond à celle de la plus grande organisation socialiste des États-Unis, les Democratic Socialists of America (DSA). Cette gauche a mis la plupart de ses œufs dans le panier de la campagne de Bernie Sanders aux primaires du Parti démocrate. Mais la bataille de Sanders s’est éteinte lorsque l’électorat des primaires démocrates s’est aligné sur la préférence de l’establishment démocrate pour une option centrale : « n’importe qui sauf Trump » ; que Biden a représenté. L’étape finale de ce processus est apparue à l’automne, lorsque beaucoup de ces socialistes ont appelé à voter pour Biden, justifiant souvent leurs actions par une rhétorique hyperbolique sur la nécessité de sauver les États-Unis du fascisme ou d’un coup d’État.

Depuis, le « coup d’État » s’est transformé en farce sur le parking du Four Seasons Total Landscaping [conférence de presse tenue le 11 novembre par l’avocat de Trump, Rudy Giuliani, dans un parking d’une société d’aménagement de jardins à Philadelphie, ce qui a valu les moqueries du Wall Street Journal]. Mais ces arguments de « front populaire » ont donné aux gauchistes une raison de soutenir le ticket néolibéral Biden/Harris contre Trump.

Juste au moment où une grande partie de cette gauche recentrait son attention sur l’élection de Biden, le soulèvement qui a suivi le meurtre de George Floyd le 25 mai 2020 a eu lieu. Il a créé, selon certaines estimations, un des grands mouvements sociaux de l’histoire des États-Unis. Et si des milliers de membres de DSA ont pris part aux manifestations, des membres de DSA ont jugé l’engagement de l’organisation insuffisant dans cette mobilisation d’envergure [voir à ce sujet le site Tempest, 5 août 2020]. Cela illustre l’orientation particulièrement électoraliste de DSA.

Maintenant que l’élection est terminée, qu’est-ce que la gauche a gagné ? En ce moment, il y a une querelle au sein du Parti démocrate pour savoir si « The Squad » – le groupe de membres progressistes de la Chambre dont le membre le plus connu est la députée Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) – a coûté des sièges à la Chambre des démocrates en plaidant pour des politiques comme le Green New Deal ou la « baisse du financement de la police ».

Il est vrai que les républicains sont habiles à diaboliser les socialistes et à utiliser les slogans de la gauche comme une arme. Mais le bras de fer actuel entre la « droite » et la « gauche » des démocrates est la suite d’un débat qui a été étouffé pendant la campagne électorale. Désormais, le mot d’ordre de « modération » sera utilisé pour soutenir un programme néolibéral que Biden allait de toute façon mettre en œuvre. N’oublions pas que des personnes comme AOC et Sanders ont activement promu Biden et ont mobilisé les gens qui étaient dans la rue en mai et juin pour aller voter. La commission Biden/Sanders a élaboré un certain nombre de plans d’action. Mais elle a rejeté le Green New Deal, l’assurance maladie pour tous, l’interdiction de la fracturation hydraulique, et d’autres positions progressistes. Ainsi, après avoir volontairement adhéré à la campagne tout en acceptant de mettre de côté leur orientation propre, ils ne peuvent pas critiquer de manière crédible Biden pour ne pas devoir s’exprimer sur ces questions. Sur ce point, AOC est plus honnête en admettant qu’elle a fait un compromis que ne le sont les sociaux-démocrates de Jacobin qui prétendent avoir toujours su ce qui allait se passer.

Il reste le mantra « Votez pour Biden aujourd’hui pour que nous puissions le combattre demain ». Pourtant, nous pouvons prédire qu’une pression énorme sera exercée sur la gauche une fois que Biden entrera en fonction avec une étroite majorité à la Chambre et, comme c’est probable, avec le GOP majoritaire au Sénat. La gauche sera pressée de soutenir Biden qui « fera de son mieux », les conservateurs menant le combat au Congrès et la droite se mobilisant dans les rues au cours des deux prochaines années. Trump n’est peut-être plus à la Maison Blanche, mais il continuera à exister. Et comme nous en sommes douloureusement conscients, la saison des élections ne se termine jamais. Il y a toujours une autre élection où la gauche sera invitée à soutenir les démocrates pour sauver le pays du fascisme. Et les démocrates seront toujours plus hostiles à la gauche au moment où ils tentent de trouver un terrain d’entente avec la droite.

Le soulèvement pour la justice raciale de l’été a montré une autre voie favorable à une avancée : celle de la lutte de masse. Mais sans une politique et une organisation socialistes indépendantes, même un mouvement massif risque d’être dissipé ou détourné en mobilisations d’électeurs et d’électrices pour les démocrates.

Les prochaines années vont être difficiles. Elles exigeront bien plus qu’une compréhension réformiste sur comment la société change. Nous allons vivre avec une administration démocrate dominante qui sera très probablement paralysée dès le départ. La pandémie continuera à faire des ravages pendant l’année à venir, voire plus. Une administration Biden sera-t-elle à la hauteur de ces défis ?

Au même titre que les mises en garde des libéraux face à leur gauche selon lesquelles « tout était encore possible » se sont évaporées lorsque les républicains ont forcé la confirmation de la juge d’extrême droite Amy Coney Barrett à la Cour suprême (le 26 octobre), de nombreuses autres défaites ou reculades de ce type sont à prévoir par l’administration Biden/Harris. Si l’administration Biden veut vraiment vendre la « normalité » en ces temps anormaux et radicaux, elle creuse sa propre tombe. En attendant, la droite gagnera en importance à mesure qu’elle s’opposera à l’administration. Compte tenu de l’attrait du voter contre l’autre parti plutôt que pour le vôtre, il est probable que nous assisterons à une défaite du gouvernement lors des mid-term 2022. Sommes-nous en train de nous préparer à un retour en force de Trump ou d’un personnage à la Trump, mais plus compétent, pour gagner en 2024 ?

La seule chose qui puisse changer le cours des événements est une lutte de masse et un véritable engagement dans l’activité politique, indépendant des calculs électoraux des démocrates. La bonne nouvelle concernant l’année 2020, par ailleurs terrible, est que des millions de personnes ont connu un réveil politique. Le défi pour la gauche socialiste est de se préparer à offrir des alternatives politiques et organisationnelles à une « minorité militante » d’entre eux. (Article publié sur le site International Socialism Project, le 16 novembre 2020 ; traduction rédaction A l’Encontre)

Lance Selfa est l’auteur de The Democrats : A Critical History (Haymarket, 2012) et éditeur de l’ouvrage U.S. Politics in an Age of Uncertainty : Essays on a New Reality (Haymarket, 2017).

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