Édition du 4 mai 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

États-Unis

Ici et ailleurs : la perturbation américaine de la démocratie

Nous discuterons avec Alla Nairn, gagnant de prix de journalisme, militant et journaliste d’investigation, pour aller plus à fond

Democracy Now, 7 janvier 2021
Traduction et organisation du texte, Alexandra Cyr

Amy Goodman, d.n. : Les dirigeants.es du monde ont été horrifiés.es par l’invasion du Capitole. Le Secrétaire des Nations Unies a demandé aux leaders politiques américains.es d’exiger que leurs partisans.es ne donnent pas dans la violence. Les dirigeants.es du Royaume Uni, de la Nouvelle Zélande, de l’Australie, du Canada, de l’Inde, du Japon, de la France, de l’Allemagne, de l’OTAN et du Conseil européen ont plaidé pour un passage pacifique des pouvoirs à Joe Biden.

Le gouvernement vénézuélien a condamné dans une déclaration, la polarisation politique, la spirale de violence en ajoutant : « Cet épisode déplorable (illustre) ce que les politiques américaines d’agression ont fait dans d’autres pays ».

Nous discuterons avec Alla Nairn, gagnant de prix de journalisme, militant et journaliste d’investigation, pour aller plus à fond. Alors que nous revoyons ce qui s’est déroulé hier au Congrès avec cette foule de suprématistes blancs, que l’on nomme maintenant terroristes de l’intérieur, et ce que l’on a vu au Parc Lafayette (évacuation policière dure des militants.es de gauche l’été dernier pour que D. Trump puisse se rendre à l’église d’en face et brandir une bible) contre les militants.es de Black Lives Matter ou, même généralement, contre les Afro Américains.es, Quelle différence ! Hier, des policiers se sont photographiés avec les perturbateurs.rices.

Allan Nairn : Je pense que D. Trump a perdu ses chances de garder le pouvoir le soir des élections quand il n’a pas pu empêcher le décompte des bulletins de vote. Mais, hier, il a démontré qu’il est suivi par une foule active et que plusieurs dans les corps policiers sont prêts à ne pas bouger et à laisser le saccage se poursuivre. Je pense que beaucoup dans les forces policières ont des sympathies avec cette troupe.

Le Capitole était sous siège à l’extérieur, par la foule, mais en même temps, il l’était aussi intellectuellement à l’intérieur. Il y avait environ un tiers du Congrès qui jouait avec l’idée d’annuler le résultat de l’élection présidentielle.

J. Biden a déclaré : « Ce n’est pas nous  ». Mais, en fait cela s’inscrit dans une longue série de profondes traditions de la part des dirigeants.es de notre pays ; par exemple, la restriction du droit de vote que les Fondateurs soutenaient et que l’actuelle droite voit comme sa dernière chance de survie. Il faut aussi prendre en compte le principe bipartisan américain de l’actuel establishment qui veut qu’aucune élection ne soit sacrée.
N’importe quelle élection peut être renversée dans la mesure où il s’agit d’une élection à l’étranger. Les États-Unis ont, de tous temps, soutenu des coups d’État, quelle que soit l’administration au pouvoir. Après que l’armée égyptienne eut effectué un coup d’État contre le Président élu du pays, (Président Morsi), l’administration Obama (et son Secrétaire d’État) John Kerry, ont déclaré qu’ils agissaient pour restaurer la démocratie dans le pays. Le Président Trump à son arrivée au pouvoir a, de concert avec son chef de cabinet, le général Kelly, supporté le vol de l’élection hondurienne où le candidat Salvador Nasralla l’emportait. Quelque temps au paravent sous l’administration Obama, les États-Unis avaient soutenu le coup d’État qui a renversé l’élection du Président Zélaya dans ce même pays..

Plus récemment, l’administration Trump a soutenu un autre coup d’État en Bolivie qui a renversé le Président Morales. Juste après, le 24 juillet 2020, Elon Musk, le deuxième homme le plus riche au monde, intervenait sur Twitter : « Nous renverserons qui nous voulons par coup d’État. Vous pouvez compter là-dessus  ». Je pense que c’est une déclaration qui caractérise la politique étrangère des États-Unis. Mais, maintenant D. Trump applique cette politique ici.

Nermeen Shaikh : Pouvez-vous nous parler des réactions, de la condamnation généralisée de cet événement de la part des leaders à travers le monde ? En particulier du commentaire du ministre des affaires étrangères allemand, M. Heiko Maas. Il a écrit sur Twitter : « Avec le langage incendiaire viennent les actions violentes…sur les marches du Reichstag et maintenant au Capitol ». Il fait référence à l’incendie du Reichstag en 1933 par le Parti nazi qui s’en est servi ensuite comme prétexte pour prendre le pouvoir.

A.N. : Ce fut toujours le cas ; l’establishment américain a toujours été d’accord avec l’utilisation de la terreur pour tuer des civils.es à l’étranger. Que ce soit pour s’emparer du pétrole ou du pouvoir politique et même par simple fantaisie. L’administration de G. W. Bush en est l’exemple notoire.

Mais D. Trump en a utilisé un aspect spécial. Il a eu l’habileté particulière de lancer la formule dans l’Amérique blanche, d’en rejoindre l’âme et d’en faire ressortir les pires aspects. Il a eu aussi l’habileté de créer un environnement fasciste. Il est le produit de l’élite américaine. Il est un oligarque. Mais son approche diffère de celle des Présidents respectables qui ont été la figure plus douce, plus amicale de l’impitoyable pouvoir américain. D’une certaine façon, je pense qu’il expose le système américain tel qu’il est sous plusieurs aspects et y compris à travers ses comportements et sa façon de s’exprimer. Mais le mouvement qu’il a encouragé est une menace très particulière. Il faut arrêter cela.

En même temps, je pense que les personnes qui luttent contre le fascisme commettraient une énorme erreur en s’accrochant à l’establishment et en approuvant les mesures autoritaires. Imaginez la rédaction des lois dans cette atmosphère. Même chose pour les procédures de sécurité. C’est presque clair qu’elles seront plus dures en regard des manifestations à Washington et aux alentours du Capitol. Ça va devenir plus difficile pour les mouvements légaux comme Black Lives Matter de manifester à nouveau dans les rues. Il y aura certainement plus de restrictions au droit de parole, entre autre sur les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter et les autres qui seront investis d’un nouveau pouvoir de censure. Et peut-être que ces restrictions toucheront même le gouvernement.

Je pense qu’il faut être lucides et ne pas laisser ce mouvement trumpiste s’emparer de l’idée de rébellion. Se rebeller contre l’injustice est une bonne chose. (….) et le système américain est sûrement injuste et meurtrier. Mais ce mouvement se rebelle contre des aspects du système qui sont corrects : la démocratie, la tolérance et la possibilité d’avoir un espace démocratique pour s’organiser. C’est contre cela que porte la rébellion de ce mouvement sous prétexte de maux sociaux comme le racisme, la folie et pour l’obéissance aveugle au leader D. Trump. Mais nous devons être prudents.es, oui, nous opposer à ces attaques mais aussi à l’establishment qui reste le pouvoir le plus important du pays et qui est en passe de s’attaquer aux pauvres et à la classe ouvrière américaine. Nous devons nous rebeller contre cela autant que de résister aux forces fascistes. Ce n’est pas facile mais c’est ce qu’il faut.

N.S. : Si nous prenons en compte que le 25ième amendement pourrait s’appliquer, D. Trump n’en serait pas moins au pouvoir encore une quinzaine de jours. Pouvez-vous nous dire ce qui vous préoccupe dans cette perspective, de ce qu’il pourrait faire durant cette période ?

A.N. : He bien ! il y a une longue tradition dans l’establishment, spécialement dans l’industrie de la presse de se rallier autour du drapeau dès le moment où le Président déclenche une nouvelle guerre. Donc, si D.Trump le veut et s’il peut avoir l’assentiment des armées, il pourrait faire quelque chose comme bombarder l’Iran par exemple. Et récemment, de fait, il a menacé l’Iran d’une intervention militaire simplement pour en préparer la possibilité si jamais il lui en prenait la fantaisie. Il a aussi, précédemment demandé au système de justice, par exemple, d’arrêter J. Biden et Hilary Clinton. Il n’a pas réussi mais clairement, il pourrait encore faire beaucoup de choses.

Mais, même après le départ de D. Trump, Elon Musk sera toujours là, avec tout son argent. Les oligarques américains sont toujours là. L’establishment sécuritaire américain est toujours là prêt à s’exécuter dans le monde, à répéter ce que la foule trumpienne a fait au Capitol.

Je dois aussi dire que le choc provoqué par les événements d’hier dans la population n’est en rien comparable à ce que les opérations américaines ont soulevé en Amérique latine, en Asie, en Afrique et au Proche Orient en s’attaquant aux mouvements démocratiques et en renversant de gouvernements élus au fil des ans. Seulement quelques jours avant cette émeute, le Congrès a adopté, à une majorité écrasante, la loi sur la défense qui augmente le budget du Pentagone, celui des opérations spéciales à l’étranger et, par d’autres mesures, soutient les opérations de la CIA qui sont fondamentalement prévues, peu importe quand l’ordre en est donné, pour renverser la démocratie. Donc, les Américains.es goutent à une version légère de leur propre médecine déployée ailleurs. (…) Nous devons reconnaitre cela et nous y opposer.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : États-Unis

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...