Édition du 19 octobre 2021

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États-Unis

Indo-Pacifique : Paris fait les frais de l’alliance stratégique entre Washington, Londres et Canberra

Le nouveau partenariat conclu entre les États-Unis, l’Australie et la Grande-Bretagne pour contrer l’influence de la Chine torpille le contrat passé en 2016 entre Paris et Canberra pour la fourniture de 12 sous-marins. À Paris, on dénonce pêle-mêle une « trahison », un « coup dans le dos », voire un « coup de Trafalgar ».

16 septembre 2021 | tiré de mediapart.fr

La colère française envers les États-Unis, l’Australie et la Grande-Bretagne est à la mesure de l’humiliation subie par Paris.

Mercredi 15 septembre, les dirigeants des trois pays – le président américain Joe Biden et les premiers ministres australien et britannique, Scott Morrison et Boris Johnson – ont porté sur les fonts baptismaux une nouvelle alliance face à la Chine. Même si Pékin n’a jamais été évoqué dans leurs propos, personne n’est dupe.

Cette entente entre ces trois «  démocraties maritimes » est destinée, ont-ils expliqué, à renforcer la sécurité et la stabilité dans l’Indo-Pacifique, un vaste espace maritime, allant de la côte est de l’Afrique à la façade Pacifique des États-Unis. Son nom : « AUKUS », pour Australie, Royaume-Uni et États-Unis.

Mais la surprise a été totale pour Paris, qui a découvert – sans avoir été prévenu, selon la France, ce qui a été démenti par les Américains – à la fois ce rapprochement mais aussi qu’il se faisait au détriment du « contrat du siècle » de plus de 50 milliards d’euros (dont 8 milliards pour la partie française) conclu en 2016 entre Français et Australiens pour produire 12 sous-marins à propulsion conventionnelle.

President Biden Delivers Brief Remarks About a National Security Initiative

Cette rupture va aussi être coûteuse pour le contribuable australien, a dénoncé l’opposition travailliste. « Mon gouvernement a commandé un doublement de la flotte de sous-marins en 2009. Depuis 2013, nous avons eu six ministres, trois premiers ministres, maintenant le 3e sous-plan de ce lot. Jusqu’à 4 milliards de dollars gaspillés et pas un seul bateau. Gaspillage financier et incompétence en matière de sécurité  », a dénoncé dans un tweet l’ancien premier ministre Kevin Rudd (2007-2010 et un bref passage en 2013).

L’ambition du nouvel alignement AUKUS est que les trois partenaires partagent un très large éventail de technologies critiques – cybernétique, quantique, intelligence artificielle, propulsion nucléaire
Rory Medcalf, responsable du Collège de la sécurité nationale à l’université nationale australienne

Un « véritable coup de Trafalgar  », a tonné jeudi depuis la capitale française Françoise Dumas, présidente LREM de la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale, en référence au traumatisme provoqué par la bataille navale perdue par les Français et les Espagnols face aux Anglais en 1805.

Ces dernières années, face à l’affirmation par la Chine de sa présence en Asie-Pacifique, le concept d’Indo-Pacifique a fait florès dans les milieux diplomatiques, politiques, universitaires et médiatiques des pays inquiets de la puissance retrouvée chinoise, que ce soit les États-Unis, l’Inde, le Japon ou l’Australie (voir la vidéo ci-dessous). Tout le monde s’est mis à revendiquer une politique indo-pacifique et, pour certains, à nommer des ambassadeurs chargés de la porter. Jeudi, le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, a présenté la stratégie de l’UE pour la région.

https://www.mediapart.fr/journal/international/160921/indo-pacifique-paris-fait-les-frais-de-l-alliance-strategique-entre-washington-londres-et-canberra?onglet=full© Mediapart

Et la France, présente dans la zone – avec 1,6 million de citoyens et plus de 8 000 soldats –, n’est pas en reste. Elle en a fait une priorité diplomatique, exposée dans un document publié en juillet dernier. Raison de plus pour s’indigner des mauvaises manières de l’« Anglosphère ».

Grâce à AUKUS, les Australiens vont acquérir des sous-marins à propulsion nucléaire, une technologie que les États-Unis et le Royaume-Uni partagent dans le cadre d’un accord datant de 1958, souligne la chercheuse australienne Patricia A. O’Brien sur le site The Conversation.

« Il est clair qu’il y a eu un changement radical ces derniers mois dans la volonté américaine et britannique de partager avec l’Australie des systèmes de propulsion nucléaire hautement sensibles. L’ambition du nouvel alignement AUKUS est que les trois partenaires partagent un très large éventail de technologies critiques – cybernétique, quantique, intelligence artificielle, propulsion nucléaire », dit à Mediapart Rory Medcalf, responsable du Collège de la sécurité nationale à l’université nationale australienne.

Le président Joe Biden, désireux de nouer des alliances avec les pays démocratiques pour contrer la Chine, a écarté toute prolifération nucléaire permettant aux Australiens de se doter de l’arme atomique. « Armés de manière conventionnelle - je veux être extrêmement clair à ce sujet - nous ne parlons pas de sous-marins équipés de missiles balistiques à charge nucléaire. Ce sont des sous-marins à missiles balistiques conventionnels qui sont propulsés par des réacteurs nucléaires. Cette technologie est éprouvée. Elle est sûre. Et les États Unis et le Royaume Uni ont des sous-marins à réacteurs nucléaires en opération depuis des décennies. »

Tempête française

Depuis la Maison Blanche, Joe Biden a aussi tenu malgré tout à souligner que la France « a déjà une présence indo-pacifique substantielle et est un partenaire et un allié clé pour renforcer la sécurité et la prospérité de la région ». « Les États-Unis se réjouissent de travailler en étroite collaboration avec la France et d’autres pays clés alors que nous allons de l’avant  », a-t-il ajouté.

Mais ces paroles apaisantes n’ont pas réussi à éteindre la tempête prévisible en provenance de Paris, déjà échaudé par le retrait américain d’Afghanistan décidé sans aucune concertation avec ses alliés et qui voit aujourd’hui lui échapper un contrat lucratif, un dossier sur lequel le président Emmanuel Macron s’était personnellement impliqué.

Dans la nuit, le ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, et son homologue des armées, Florence Parly, ont publié un communiqué commun. «  Le choix américain qui conduit à écarter un allié et un partenaire européen comme la France d’un partenariat structurant avec l’Australie, au moment où nous faisons face à des défis sans précédent dans la région indo-pacifique, que ce soit sur nos valeurs ou sur le respect d’un multilatéralisme fondé sur la règle de droit, marque une absence de cohérence que la France ne peut que constater et regretter  », ont-ils écrit.

« C’est une très mauvaise nouvelle parce que c’est une remise en cause de la parole donnée [...], il s’agissait d’un contrat qui avait été passé il y a cinq ans et il impliquait aussi l’Australie en tant qu’État, puisqu’il y avait un accord d’État à État qui avait été passé entre l’Australie et la France », a déclaré quelques heures plus tard à la presse la ministre des armées, Florence Parly.

La décision regrettable qui vient d’être annoncée [...] ne fait que renforcer la nécessité de porter haut et fort la question de l’autonomie stratégique européenne
Florence Parly, ministre des armées, et Jean-Yves Le Drian, ministre des affaires étrangères

Peu avant sur France Info, son homologue des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, s’était dit « en colère ». « Ça ne se fait pas entre alliés », a-t-il expliqué, qualifiant la décision de « coup dans le dos ». Le chef de la diplomatie a aussi dénoncé une « décision unilatérale, brutale, imprévisible, [qui] ressemble beaucoup à ce que faisait M. Trump ».

Pour le complexe militaro-industriel français, le choc, en effet, est rude. Le constructeur français Naval Group, qui devait fournir les sous-marins, a fait part de sa « grande déception  » dans un communiqué et expliqué que « l’analyse des conséquences de cette décision souveraine australienne sera menée avec le Commonwealth d’Australie dans les jours à venir ». Selon le secrétaire général du syndicat CGT de Naval Group, Vincent Hurel, interrogé par l’AFP, 500 emplois sont actuellement occupés dans des activités liées à ce contrat, ainsi qu’une «  grosse centaine d’Australiens  ».

Début juin, en raison des dépassements de budget et de retards invoqués par la partie australienne, le ministre de la défense Greg Moriarty avait évoqué un plan B, ouvrant la voie à une remise en cause du contrat.

La naissance d’AUKUS et les conditions dans lesquelles elle se produit vont pousser la France à inciter ses partenaires européens à mettre en œuvre une autonomie stratégique. «  Il n’y a pas d’autre voie crédible pour défendre nos intérêts et nos valeurs dans le monde, y compris dans l’Indo-Pacifique  », ont souligné Florence Parly et Jean-Yves Le Drian.

Mais, pour Rory Medcalf, auteur en 2020 d’Indo-Pacific Empire. China, America and the Contest for the World’s Pivotal Region (« Empire Indo-Pacifique. La Chine, l’Amérique et la compétition pour la région pivot du monde », Manchester University Press, non traduit), « il serait tragique qu’en renforçant leur propre coopération pour faire contrepoids à la pression chinoise, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie découragent la France et d’autres partenaires européens de faire preuve de la solidarité émergente dont le monde démocratique tout entier a besoin en ce moment  ».

Il est évident que cela nuit à l’industrie française, donc en un sens c’est une décision industrielle, mais c’est avant tout une décision stratégique pour rapprocher l’Australie des États-Unis
Manisha Reuter, responsable du programme Asie à l’ECFR

L’analyste australien attend « un geste majeur de Washington, Canberra et Londres pour construire d’autres formes de coopération pratique avec la France, y compris avec des dimensions sécuritaires et commerciales  ». La même mésaventure avait touché en 2016 le Japon, rival malheureux de la France à l’époque. « Il a fallu du temps pour que la coopération entre le Japon et l’Australie se relève », souligne-t-il.

Selon Manisha Reuter, responsable du programme Asie à l’ECFR (Conseil européen sur les relations étrangères), il s’agit avant tout d’une décision politique. « Il est évident que cela nuit à l’industrie française, donc en un sens c’est une décision industrielle, mais c’est avant tout une décision stratégique pour rapprocher l’Australie des États-Unis. C’est une réponse des États-Unis à la menace croissante de la Chine dans la région et à la détérioration des relations sino-australiennes ces dernières années », explique-t-elle à Mediapart.

Pour l’autrice d’un récent rapport sur « La vision européenne de l’Indo-Pacifique », l’annonce de mercredi doit permettre une «  prise de conscience » des Européens, partagés entre engagement, indifférence ou hostilité sur la question, sur la nécessité de n’être pas marginalisés dans l’une des régions les plus importantes au XXIe siècle.

Pékin, lui, a dénoncé la vente « extrêmement irresponsable » de sous-marins américains à propulsion nucléaire à l’Australie. « La coopération entre les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Australie en matière de sous-marins nucléaires sape gravement la paix et la stabilité régionales, intensifie la course aux armements et compromet les efforts internationaux de non-prolifération nucléaire », a déclaré le porte-parole de la diplomatie chinoise, Zhao Lijian.

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