Édition du 30 novembre 2021

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Asie/Proche-Orient

Israël. Il n’y a pas de droite ou de gauche en Israël, juste du sionisme et du non-sionisme

La semaine dernière (10 octobre), Angela Merkel a exprimé son admiration pour la viabilité de la nouvelle coalition israélienne. La chroniqueuse de Haaretz Carolina Landsmann se demande, sur ce site (de Haaretz), si nous avons un gouvernement trompeur ou un gouvernement qui a découvert la plus grande ruse de tous les temps. Le journaliste Ron Cahlili affirme que la droite idéologique et la gauche sioniste sont une seule et même chose. Tous parmi eux ont abordé la « grande histoire » : celle du chat qui est sorti du sac. Il n’y a ni gauche ni droite en Israël. La seule division idéologique est entre les sionistes, qui comprennent presque tout le monde, et les non-sionistes, beaucoup moins nombreux.

Tiré de À l’encontre.

La chancelière Angela Merkel peut donc avoir l’esprit tranquille. Aucun miracle ne s’est produit lors de la formation du gouvernement actuel en Israël et l’Allemagne n’a aucune leçon à en tirer. Il n’y a pas eu d’« accident politique », comme le dit le premier ministre Naftali Bennett. Il est facile de maintenir la coalition actuelle car il s’agit d’une coalition de consensus, sans grands écarts entre ses composantes. Le Likoud (moins Netanyahou) et les ultraorthodoxes pourraient rejoindre une « coalition mur-à-mur », représentant une « société mur-à-mur » (à mur touchant).

On se souviendra de ce gouvernement comme de celui qui a révélé la grande supercherie, même si c’est par inadvertance. Il a surgi dans la foulée des vagues de la haine ressentie envers Netanyahou. Il existe (et continuera à exister) sur la base de l’unité sous-jacente de ses partenaires. Si Merav Michaeli [depuis janvier 2021 à la tête du Parti travailliste israélien] remplaçait Naftali Bennett demain matin, il n’y aurait pas de tremblement de terre. Mis à part quelques changements de style, Israël resterait tel qu’il est.

Le mandat prétendument capital du premier Premier ministre national-religieux n’est pas un signe avant-coureur de changement. Non pas parce que Naftali Bennett a trahi son idéologie, mais parce que cette situation coïncide étonnamment bien avec les positions des composantes de gauche de ce gouvernement.

Ce n’est pas que la gauche sioniste soit de droite, ou que la droite idéologique ait des tendances de gauche. Et ils ne sont pas tous des opportunistes, signifiant la mort de l’idéologie. Au contraire, Israël possède une idéologie, et comment ! Cette idéologie est plus forte que tout le reste et éclipse le reste. Elle s’appelle le sionisme et c’est la religion dominante qui unifie la nation. (Presque) tout le monde est sioniste et tout le monde croit en la suprématie juive dans ce pays, y compris dans les territoires qu’il occupe.

La gauche et la droite sont égales dans leur adoration des Forces de défense israéliennes (FDI) et du Shin Bet [organisme responsable de la sécurité intérieure de l’Etat d’Israël, de même que dans la Cisjordanie occupée et, de facto, dans la bande de Gaza], dont le rôle est de maintenir le régime de suprématie juive en supprimant toute opposition à celui-ci. Lorsque le nouveau chef du Shin Bet, Ronen Bar [1], a déclaré que le service de sécurité était le bastion de la démocratie, il avait raison. Tout comme la Stasi, le rôle de Bar est de maintenir le régime qui, dans le langage du Shin Bet et du peuple, est appelé une démocratie, plutôt qu’une tyrannie juive.

Il n’y a pas un seul membre de cette coalition qui envisage de mettre fin à l’occupation, qui pense différemment à propos de l’Iran – même le siège de Gaza est consensuel. Cela vaut également pour les FDI et l’entreprise de colonisation en cours. Il n’y a donc rien d’étonnant au « silence des agneaux » : au fond de leur cœur, tous veulent l’occupation.

Les différences se situent au plan de l’emballage. La gauche veut être plus présentable, c’est pourquoi ses représentants se rendent de temps en temps au quartier général palestinien de la Muqata à Ramallah. Ils présentent éventuellement une proposition à la Knesset concernant les « pogroms » [c’est-à-dire les attaques de colons, en présence de l’armée, de villages palestiniens : voir sur ce site l’article publié le 1er octobre 2021] en Cisjordanie. Rien de plus.

Le gouvernement actuel a rebattu les cartes de la représentation politique. Dorénavant, il faut dire la vérité : il n’y a pas de réels écarts entre les sionistes. Les non-sionistes sont peu nombreux, presque tous non-juifs, tous n’ayant aucune légitimité. Il existe des différences entre les juifs haredi [« craignant-Dieu », dits ultra-orthodoxes] et les juifs laïques. Il existe des écarts entre les juifs ashkénazes [d’Europe occidentale, centrale, orientale] et les juifs mizrahi [d’ascendance moyen-orientale], mais les clichés présentant une polarisation dans cette nation sont vides et dénués de sens. Le seul abîme se situe entre les partisans de la suprématie juive et leurs opposants. C’est pourquoi la plupart des citoyens arabes du pays ne font pas partie de ce tableau. C’est pourquoi Israël est proche de son moment de vérité. Il s’agit de son fondement en tant qu’Etat juif sur une terre à deux peuples, révélant sa véritable image dans toute sa nudité.

Qui aurait cru qu’un gouvernement manifestement non idéologique, qui tente de fuir une telle réalité comme devant un incendie, serait le premier gouvernement à exposer la vérité ? Et la vérité, c’est qu’il n’y a pas beaucoup de pays dans lesquels l’idéologie est encore aussi déterminante. Il n’y a pas de démocraties avec une seule idéologie dominante et tyrannique. Israël est un Etat sioniste, tout comme l’Union soviétique était un Etat communiste. Là non plus, il n’y a eu aucune difficulté à mettre en place un gouvernement composé de communistes modérés et extrémistes. (Tribune publiée dans le quotidien Haaretz le 17 octobre 2021 ; traduction par la rédaction A l’Encontre]


[1] Lors de l’annonce de la nomination de Ronen Bar, le 10 octobre, Naftali Bennett – qui avait servi dans l’armée à ses côtés avant que Bar rejoigne les rangs du Shin Bet – le qualifia de « guerrier courageux et commandant audacieux, qui, tout au long de sa vie, s’est engagé dans la mission la plus noble qui soit : protéger la sécurité d’Israël ». (Times of Israël, 11 octobre 2021). Réd.

Gideon Levy

Journal Haaretz, Israël

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