Édition du 9 avril 2024

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Économie

L’énergie se rappelle au souvenir des responsables occidentaux

Au printemps, les responsables occidentaux pensaient avoir tourné la page de la crise de l’énergie. Erreur. Alors que la consommation mondiale de pétrole n’a jamais été aussi élevée, les prix recommencent à s’emballer. Tous les scénarios d’endiguement de l’inflation, d’atterrissage en douceur des économies occidentales s’en trouvent menacés.

13 août 2023 | tiré de mediapart.fr | Photo : Champ de production de la compagnie pétrolière russe Tatneft. © lexander Manzyuk / Anadolu Agency via AFP
https://www.mediapart.fr/journal/international/130823/l-energie-se-rappelle-au-souvenir-des-responsables-occidentaux

Cela n’a pas tardé. Dès le lendemain de l’annonce du ralentissement de l’économie chinoise et des risques montants de déflation, l’Arabie saoudite a fait savoir qu’elle ne s’interdisait pas de poursuivre ses réductions de production pétrolière autant que nécessaire pour équilibrer le marché. Autant la décision de Riyad de diminuer sa production de 900 000 barils par jour avait été accueillie avec indifférence en mai, autant son rappel du 3 août a été écouté avec la plus grande attention.

Car entre-temps, l’environnement a profondément changé.

Au printemps, les responsables occidentaux pensaient avoir tourné la page de la crise de l’énergie. Après avoir franchi sans rupture majeure l’hiver 2022-2023, la situation semblait se normaliser. Même si les stigmates de cette crise restaient visibles dans de nombreux secteurs, la flambée des prix était derrière. Les cours du pétrole, du gaz, de l’électricité baissaient, participant à l’essentiel de la réduction de l’inflation.

Il Illustration 1 : cours du Brent sur trois mois ( en dollars par baril) © boursorama

Mais ces dernières semaines, tout est en train à nouveau de s’inverser. Le prix du baril ne cesse de remonter. Cette semaine, le brent – pétrole de référence pour l’Europe – a atteint son plus haut niveau en six mois à plus de 88 dollars le baril. Aux États-Unis, lecours du diesel, massivement utilisé dans les transports, pour livraison en septembre, est passé cette semaine de 95 à 135 dollars le baril.

Les cours du gaz eux aussi repartent à la hausse. Même s’ils sont très loin des périodes de folie de la fin de l’été et de l’automne 2022, ils commencent à montrer des signes de nervosité. Après avoir retrouvé un cours autour de 20 euros au printemps, le mégawattheure a quasiment doublé ces dernières semaines, pour atteindre les 40 euros. Des hausses qui se sont répercutées immédiatement sur les prix spot du marché de l’électricité en Europe : les 100 euros le mégawattheure sont désormais un prix plancher, deux fois plus élevé qu’il ya deux ans.

Ces nouvelles tensions dans le monde de l’énergie sont en train de se transmettre instantanément à l’économie. Leur ombre est en train d’obscurcir tous les scénarios de normalisation en douceur de l’économie, de retour à une inflation contenue, défendus par les banquiers centraux et soutenus par les responsables politiques. La hausse des taux d’intérêt, censée juguler l’inflation, apparaît comme une arme émoussée en ce qui concerne l’énergie.

Une consommation de pétrole la plus élevée de tous les temps

Les promesses de décarbonation de l’économie, de sobriété énergétique, ne manquent pas. La succession d’accidents climatiques sans précédent – vagues de chaleur intense sur tout le pourtour méditerranéen, incendies de forêts notamment au Canada, tornades et inondations massives par exemple en Chine – a ravivé tous les discours sur le nécessaire changement, les engagements à mener au plus vite la transition écologique et la lutte contre le réchauffement climatique.

Mais, en face de ces discours, il y a les chiffres. Implacables. L’économie mondiale est plus que jamais dépendante des énergies fossiles. Celles-ci représentent toujours 82 % de la consommation énergétique primaire dans le monde, relève le dernier rapport de l’Institut de l’énergie. À peine moins qu’en 2010, où elle atteignait 87 %. Et parmi ces énergies fossiles, le pétrole tient toujours la première place avec plus de 32 % de la consommation.

Le dernier rapport de l’Agence internationale de l’énergie(AIE), publié le 11 août, donne un relevé de la situation des plus inquiétants : jamais la consommation de pétrole n’a atteint de tels sommets. En juin, elle a représenté 103 millions de barils par jour, relève l’AIE. Et elle pourrait être encore plus élevée en août.

Alors que des experts pensaient que le moment de la pandémie mondiale liée au Covid allait marquer un point de rupture dans la consommation pétrolière, les statistiques tendent à montrer que tout est redevenu comme avant, plus qu’avant même. Même si l’économie chinoise ralentit, elle continue de consommer massivement du pétrole, contrairement à toutes les attentes : 70 % de la consommation supplémentaire provient de la Chine, selon les estimations de l’AIE.

Dans le même temps, certaines activités ont repris à un rythme accéléré. Les transports aériens, un moment cloués au sol, tournent à plein régime. Les canicules à répétition ont amené un recours massif à la climatisation et une relance de toutes les centrales thermiques pour produire l’électricité nécessaire à ces usages. Sur l’année, l’AIE table sur une consommation moyenne de 102,2 millions de barils par jour, en hausse de plus de 2,2 millions de barils par jour par rapport à 2022. Une hausse de la demande à laquelle il va être de plus en plus difficile de répondre.

Les cartes maîtresses de l’Arabie saoudite

La mise en garde du ministre saoudien de l’énergie, Abdulaziz ben Salmane – demi-frère du prince héritier Mohammed ben Salmane – avait fait sourire les traders en mai dernier. Alors que les cours du pétrole étaient redescendus à près de 60 dollars le baril, celui-ci les avait avertis qu’il y avait grand danger pour eux à continuer à spéculer à la baisse, et que l’Arabie saoudite était toujours maîtresse du jeu dans le monde pétrolier.

Joignant les actes aux paroles, Riyad avait annoncé lors de la réunion de l’Opep à Vienne qu’elle allait assumer seule la réduction de la production pétrolière des pays producteurs, membres du cartel pétrolier. Afin de rééquilibrer un marché dans un environnement économique mondial au ralenti, elle annonçait une diminution de sa production de 900 000 barils par jour, afin de faire remonter les cours. L’Arabie saoudite estime qu’elle a besoin d’un baril autour de 90 dollars pour financer la modernisation rapide du pays qu’elle projette, et l’engager dans l’ère de l’après-pétrole.

La décision a été mise à exécution. En juillet, la production de l’Opep+ – qui inclut la Russie dans l’alliance – a diminué de 1,2 million de barils par jour pour atteindre péniblement les 50 millions de barils par jour. C’est le plus bas niveau de production du cartel depuis deux ans. Car aux restrictions volontaires de Riyad sont venues s’ajouter les difficultés techniques rencontrées par nombre de pays comme le Nigéria (– 11,2 % en juillet), l’Irak ou la Libye.

Enfin, la Russie a décidé de rejoindre l’Arabie saoudite, en réduisant de 200 000 barils par jour sa production. Alors qu’au début de la guerre en Ukraine, sa production dépassait les 10 millions de barils par jour, elle est tombée à 7,8 millions en juillet. Est-ce pour des raisons techniques, en raison des sanctions, ou par objectif politique ? Sans doute, un peu des trois à la fois.

Le départ des grandes majors pétrolières occidentales et les sanctions sur les composants technologiques privent Moscou des technologies et des savoir-faire dont les pétroliers russes ont besoin pour poursuivre leur exploration-production, notamment dans les régions très difficiles de l’Arctique. Les sanctions occidentales contre les achats de pétrole russe et le plafonnement des prix sur les ventes de pétrole ont amené à une rupture de toutes les livraisons vers l’Europe et les États-Unis. Mais cette rupture a été vite compensée : de nouvelles voies d’exportation ont été ouvertes avec la Chine, avec l’Inde, avec le reste de l’Asie et même en Afrique. Les sanctions sont de plus en plus ouvertement contournées, les livraisons passant par des circuits de plus en plus opaques et les décotes qu’ont voulu imposer les Occidentaux sur les exportations pétrolières sont de moins en moins appliquées. La Russie vend désormais l’essentiel de sa production au prix de marché. Dans ce contexte, Moscou a tout intérêt à se rallier à la politique de Riyad qui lui a tant profité pendant l’année 2022 : produire moins pour vendre plus cher afin de tirer le maximum de ressources pour financer sa guerre en Ukraine.

Face au retour d’une Opep+ déterminée, les pays producteurs non membres du cartel tentent de prendre le relais. Grâce aux États-Unis, au Brésil, et à la Guyane, leur production pétrolière a augmenté de 1,6 million de barils par jour en juillet pour être portée à 50,2 millions. Le contexte donne les justifications aux majors pétrolières pour accélérer leur production, développer de nouveaux gisements, y compris dans les zones jusqu’alors protégées. Avec l’assentiment des gouvernements de tous les pays.

En attendant, la hausse de la production des pays non membres de l’Opep risque de ne pas suffire à compenser la réduction de celle du cartel et de satisfaire la demande. Les stocks mondiaux, qui font tampon en cas de déséquilibres sur les marchés, « diminuent très rapidement », s’alarme l’AEI. En juillet, ils étaient inférieurs de 100 millions de barils à la moyenne des cinq dernières années.

Et cette année, il n’y aura pas l’aide des stocks stratégiques américains comme en 2022. Afin de contenir la hausse des prix de l’essence et du diesel et de réduire les tensions sur les marchés pétroliers liées à la guerre en Ukraine, l’administration Biden avait pris la décision l’été dernier de mettre sur le marché les millions de tonnes de pétrole que le gouvernement fédéral garde toujours en réserve. La mesure avait eu l’effet escompté : les prix à la pompe avaient rapidement diminué. Mais les stocks stratégiques, tombés au plus bas depuis, n’ont pas été reconstitués, l’administration américaine jugeant que les dangers d’une crise énergétique avaient été écartés et que les prix du baril restaient encore trop élevés. Ces dernières semaines, le gouvernement américain a pris dans l’urgence la décision de refaire ses stocks. Mais la mesure, prise trop tardivement, ne lui permet pas de disposer d’une arme aussi efficace que l’an dernier.

Dans ce contexte, l’annonce de Riyad d’envisager de nouvelles réductions de production met les intervenants sur les marchés pétroliers sur les nerfs. D’autant qu’elle s’est empressée d’assurer que toutes les livraisons vers la Chine en septembre seraient assurées prioritairement. Si Washington avait encore besoin d’une confirmation du basculement géopolitique du monde, cette seule annonce en donne une parfaite illustration.

La cécité européenne sur le gaz

Il a suffi de l’annonce d’une possible grève sur des sites de production gazière en Australie pour que les marchés du gaz fassent une crise de nerfs. Dans la journée du 8 août, les cours sur le marché européen se sont emballés et ont passé le seuil des 40 euros le mégawattheure, un niveau qu’ils n’avaient pas dépassé depuis près six mois.

Les prix sont redescendus dès le lendemain. Mais cette volatilité témoigne de la nervosité qui règne dans le monde gazier. Même si les déséquilibres n’ont rien de comparable à ceux constatés sur le pétrole, les tendances à moyen terme témoignent de tensions sous-jacentes.

Depuis la fin de l’hiver, les responsables européens ne cessent de se féliciter de leur victoire : en quelques mois, ils ont réussi à couper l’Europe des approvisionnements gaziers russes. Le gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance du Moyen-Orient et des États-Unis a remplacé les livraisons par gazoducs russes. Les stocks ont été remplis à plus de 90 % et ont permis de passer la période hivernale sans encombre, d’autant que celle-ci a été particulièrement douce. Au sortir de l’hiver, les réserves étaient encore à moitié, voire aux trois quarts pleins, et le cours du gaz a retrouvé un prix décent, autour de 20 euros le mégawattheure.

Mais ce répit pourrait là aussi être de courte durée. La consommation gazière est repartie à la hausse partout, notamment en raison des surconsommations électriques liées au recours massif à la climatisation pour faire face aux canicules. Les centrales à gaz fonctionnent en permanence, à l’inverse des autres étés. Et les stocks diminuent plus vite que prévu.

En prévision de l’hiver, tous les acheteurs gaziers commencent à se représenter sur le marché. Ils se retrouvent en compétition avec les pays asiatiques et notamment la Chine. Pour les pays européens, même si beaucoup ont passé des contrats d’approvisionnement long terme avec la Norvège, le Qatar et les États-Unis pour remplacer le gaz russe, les conditions deviennent de plus en plus tendues. D’autant que les producteurs américains de gaz de schiste, estimant que les conditions n’étaient plus suffisamment rentables après la chute des cours gaziers du début de l’année, ont diminué leur production.

« Il faudra attendre au moins jusqu’en 2027 avant de retrouver une situation normale », a prévenu le gestionnaire allemand des réseaux gaziers. En attendant, il faut passer l’hiver 2023-2024. Tout à leur succès de l’hiver précédent, les responsables européens paraissent l’avoir oublié. Cet oubli pourrait très vite se rappeler à eux : il fait peser une menace sur toutes leurs projections macroéconomiques d’endiguement de l’inflation et de sortie de crise.

Martine Orange

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