Édition du 15 octobre 2019

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Planète

Le retour à la terre avant que la Terre brûle

Rendu public hier, le rapport spécial du Giec sur le secteur des terres plaide pour une transformation en profondeur des pratiques agricoles. Moins émettrice en gaz à effet de serre, moins impactante pour les sols, socialement plus juste, l’agroécologie est portée en tête des solutions.

photo et article tiré de NPA 29
http://npa29.unblog.fr/2019/08/19/climat-chiffon-rouge/

Transformer le système pour ne pas laisser brûler les terres et les ressources alimentaires : rarement rapport du Giec aura été si tranché en matière de tournant à opérer.

Dix mois après sa précédente analyse, qui explorait notre capacité à contenir les températures mondiales à un maximum de réchauffement de 1,5 °C, le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat s’est cette fois penché sur le secteur des terres.

C’est à dire la vaste partie émergée du globe, qui inclut les systèmes agraires et leurs interactions avec la mécanique atmosphérique.

L’avenir climatique de la planète n’est pas le seul enjeu sur lequel il s’est penché. Sécurité alimentaire et lutte contre la pauvreté lui sont directement accolées.

Si l’alarme que les experts sont coutumiers à tirer résonne une fois encore, la synthèse ouvre aussi une fenêtre sur les solutions. Pour les scientifiques, l’avenir n’est pas du côté de la poursuite d’une agriculture intensive et monogamme.

Diversification des productions, lutte contre le gaspillage, agroécologie et droits humains sont envisagés comme les plus sûrs leviers à actionner pour éviter de foncer dans le mur. En creux, s’entend cette petite musique moitié grinçante, moitié réconfortante : rien n’est encore fatal, mais tout est urgent.

Inégalement victime, variablement coupable

Il suffira que la température du globe grimpe de 2 °C pour provoquer une crise alimentaire majeure : réitérée dans le rapport publié hier, l’alerte avait déjà été lancée, quoique à une échelle moindre.

« En 2013, le Giec évoquait la perspective d’une instabilité des productions en cas de réchauffe-ment », rappelle Jean-François Soussana, directeur scientifique environnement à l’Inra (Institut national de la recherche agronomique), qui a participé à l’élaboration de la nouvelle analyse.

« Mais le rapport publié à l’époque envisageait qu’elle n’interviendrait qu’à partir d’une hausse de 4 °C par rapport à l’ère préindustrielle », note-t-il.

La machine est déjà enclenchée.

Le réchauffement à l’œuvre traîne derrière lui une cohorte toujours plus virulente de sécheres-ses, de vagues de chaleur et autres bouleversements des précipitations. « Dans beaucoup de régions de basses latitudes (situées à proximité de l’équateur), les rendements de certaines cultures ont déjà décliné », relève le rapport.

Les zones arides sont singulièrement affectées. Or, « celles-ci abritent 3 milliards de personnes, soit près de 40 % de la population mondiale », insiste Pierre-Marie Aubert, de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddi). Elles comptent également au nombre des régions les plus fragiles du point de vue du développement.

En souffrance face aux bouleversements climatiques, l’agriculture mondiale est, dans le même temps, en partie responsable de son mal. Comprise la déforestation, elle vaut pour près d’un quart des émissions globales de gaz à effets (23 %), rappelle le Giec.

Les approches englobant la pré et la post-production (transport, énergie…) et l’industrie agro-industrielle avancent même le ratio de 37 % d’émissions. Elle est, enfin, facteur d’érosion des sols et des écosystèmes.

« Un quart des terres libres de glace est sujet à une dégradation induite par les activités humaines », relève le groupe d’experts, qui pointe là le méchant engrenage dans lequel est pris le système terre : « Cette dégradation des sols affecte le climat global et régional. » Lequel climat l’exacerbe à son tour.

L’agroécologie, levier pour le climat et l’alimentation

La bonne nouvelle, c’est que le secteur des terres porte en lui son salut. « Il est simultanément sources et capteur de carbone », relève le rapport. Alors que la population mondiale est suscep-tible d’augmenter de 2 milliards d’individus d’ici à 2050, et que l’insécurité alimentaire en frappe déjà 821 millions, « l’équilibre entre ces processus est la clé », poursuit la synthèse, qui s’attelle à résoudre l’équation : nourrir sans réchauffer.

« C’est la première fois qu’un rapport scientifique opère une telle synergie entre enjeux climatiques et objectifs de développement durable », souligne expressément Cheik Mbow, expert sénégalais en agroforesterie et management des terres, lui aussi coauteur du texte.

Son autre grand intérêt, selon l’agronome, est d’offrir un panorama mondial des responsabilités, sans tomber dans le piège de les globaliser. « Si l’agriculture des pays occidentaux émet beau-coup de protoxyte d’azote, celle des pays d’Afrique n’en génère pour ainsi dire pas », poursuit-il.

De même les données récoltées par le Giec reflètent-elles que tous les systèmes agricoles ne se valent pas. Le chapitre consacré aux solutions est en ce sens éclairant, qui met amplement en avant l’agroécologie plutôt que les systèmes industriels.

« Les solutions qui aident à l’adaptation et à l’atténuation du réchauffement climatique sont spécifiques à chaque région », relèvent ainsi les experts mondiaux. Elles passent, pêle-mêle, par la micro-irrigation, l’agroforesterie, la restauration de terre, le pastoralisme, ou encore la diversi-fication des cultures et des productions, via l’usage de végétaux adaptés aux conditions locales.

« Ces pratiques répondent tout autant à des exigences nutritionnelles que climatiques », reprend Cheik Mbow. Elles sont, en outre, celles, séculaires, du paysan africain. « L’approche moderne de l’agriculture a été développée par le Nord, épingle-t-il.

L’Afrique, pour sa part, n’a pas besoin de réinventer les pratiques agroécologiques. » La remarque vaut autant pour le gaspillage alimentaire, que le rapport pointe comme faisant partie du problème « dans les pays du Sud, il relève avant tout d’un manque d’infrastructure », note Cheik Mbow.

Le plaidoyer qu’opèrent les experts en faveur d’une diminution drastique de la consommation globale de viande au profit de celle de protéines végétales, légumineuses ou graines, s’entend de la même oreille. « Il faut bien rappeler qu’en Afrique, la viande ne se consomme qu’à raison de 10 kg par an et par habitant, rappelle Jean-François Soussana. Soit bien en deçà des recommandations de l’organisation mondiale de la santé. »

Les droits humains, outils incontournables du développement

Éradiquer la pauvreté et assurer la sécurité alimentaire peuvent bénéficier à la lutte contre le réchauffement : voilà l’autre grand enseignement du rapport, qui plaide pour mener frontalement l’ensemble des batailles.

À l’inverse, relève-t-il, les inégalités son un frein à l’adaptation. « Les barrières socio-économi-ques, financières et culturelles peuvent limiter le développement de solutions » agronomiques, interpellent les experts.

Développement des dispositifs éducatifs et de santé vont de pair avec la lutte contre le réchauf-fement. de même que la régulation démocratique de l’accès aux terres. « Beaucoup de pratiques ne sont pas fermement adoptées pour cause d’insécurité foncière, de défaut d’accès aux ressources ou à des services technique », insiste le Giec. Les solutions ne pourront pas se passer non plus d’un renforcement de la démocratie et plus globalement des droits humains.

La question des inégalités de genre ou encore ethniques est particulièrement abordée par le rapport.

Les experts défendent ainsi le principe de donner plus de pouvoirs aux femmes et aux peuples autochtones, encore très souvent écartés de prises de décision qui les concernent pourtant au premier chef.

Question de justice et d’efficacité, insistent-ils : « Les pratiques agricoles qui intègrent les populations indigènes et leurs connaissances locales contribuent à surmonter les défis cumulés de la sécurité alimentaire, du changement climatique et de la préservation de la biodiversité. »

Marie-Noëlle Bertrand L’Humanité Vendredi 9 Août 2019

http://www.le-chiffon-rouge-morlaix.fr/

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