Édition du 18 juin 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Éducation

La grève est terminée, mais pas la répression

La grève étudiante et la crise sociale qui s’en est suivi apparaissent désormais reléguées au souvenir d’un certain printemps. Le PQ est élu, les frais de scolarité sont gelés, tout ça est maintenant chose du passé, comme le laisse entendre un certain silence médiatique. Mais est-ce vraiment terminé pour tout le monde ?

Peu de gens connaissent les faits et conséquences liés aux trop nombreuses arrestations de « carrés rouges ». Que ce soit pour s’être trouvé au mauvais endroit au mauvais moment – dans ce qu’il est convenu d’appeler une souricière — ou pour avoir contrevenu à un article particulier de la loi. Ainsi, au moins 3400 personnes furent arrêtées et détenues.

Nos premières pensées vont aux personnes qui ont subi des dommages physiques irréparables (yeux perdus, mâchoires éclatées, hémorragies internes dues à des balles de plastique, bras cassés par des matraques, etc.). Mais pensons aussi à tous ceux, et ils sont nombreux, qui ont subit des traumatismes psychologiques, dus aux bombes assourdissantes, aux charges policières, aux gaz irritants, aux détentions arbitraires — parfois même « préventives » — et autres situations propres à générer des sentiments de panique, des cauchemars, du stress, et de la peur.

Pensons tout autant aux nombreuses personnes qui sont toujours en attente d’un procès et qui se trouvent sous le coup de sévères conditions de remises en liberté. Parmi ces conditions qui varient selon le cas, on retrouve :

Couvre feu de 22h à 7h.
Interdiction de se trouver dans le métro ou à proximité du métro.
Interdiction d’être en contact avec des coaccusés.
Interdiction de consommer ou de posséder de l’alcool.
Interdiction de se trouver en présence de personnes judiciarisées ou ayant des
causes pendantes.
Interdiction de se trouver sur la totalité ou sur une partie de l’île de Montréal (sauf pour le travail ou pour les études, mais depuis peu).
Interdiction de se trouver à moins de 100 (ou 300) mètres d’une maison
d’enseignement ou d’une institution gouvernementale.
Saisi du passeport, etc.

Certaines de ces conditions tomberont peut-être sous peu [1], mais d’autres pourraient être maintenues jusqu’aux procès qui auront lieu, selon toutes vraisemblances, en 2014.

D’autres conséquences, tributaires de ces conditions, sont vécues par les « judiciarisés » du conflit. Certaines personnes n’ont pu s’inscrire à l’Université, du moins jusqu’à ce que les conditions les empêchant d’y accéder tombent… après la date limite d’inscription. D’autres ont dû aviser leur employeur qu’ils ne pourraient plus travailler de nuit… jusqu’à la révision de leurs conditions. Des amis doivent s’ignorer mutuellement lorsqu’ils se croisent dans les corridors dans leur institution scolaire, de peur d’être captés par des caméras de surveillance s’ils entrent en contact. Certaines personnes ont même dû demander une permission au juge pour pouvoir se trouver en présence de leurs propres colocataires. D’autres s’isolent complètement, n’ayant plus le droit d’être en présence de coaccusés, qui sont souvent leurs amis les plus proches. D’autres finissent par plaider coupable à des actes qu’elles ou ils n’ont pas commis, juste pour que ça finisse… juste parce que trop de stress, juste parce que leur rêve est d’être ailleurs dans deux ans, parfois juste parce qu’ils en arrivent à la conclusion qu’on vit dans un monde injuste…

Isolement, angoisse, dépression ne sont pas les moindres des peines. Mais demeure la peur de sortir de chez soi, la peur de revivre le traumatisme d’une arrestation, qu’elle soit ciblée ou de masse, avec menottes, insultes et intimidation policière en sus. La peur d’être à nouveau arrêtés à son domicile, de voir la maison familiale fouillée de fond en comble. Ou tout simplement la peur de n’avoir pas les moyens de payer.

On leur dira qu’il fallait y penser avant de manifester, mais il est parfois impossible pour les manifestants de savoir si une manifestation sera « déclarée illégale » (ce qui, soit dit en passant, n’est pas un concept juridique mais bien un pouvoir que s’est arrogé le SPVM), comme il est difficile pour le simple passant de deviner où seront les souricières policières. À ce sujet, on pourrait solliciter l’avis du comédien Alexis Martin, arrêté lorsqu’il rentrait chez lui après une soirée chez un ami. Qu’a-t-il fait de si grave pour être fouillé, insulté, frappé avant d’être détenu et de recevoir une amende ? (Le Devoir, 28 avril 2012)

Plusieurs se sont simplement vus remettre un constat d’infraction à un règlement municipale, mais ce, après avoir été détenus et menottés. Depuis quand détient-on et menotte-t-on des individus pour une simple infraction au Code de la route ? Cette façon toute policière de faire payer plus que l’amende prévue ne constitue-t-elle pas une forme d’intimidation ?

D’autres personnes n’ont pas été arrêtées, mais furent fouillées dans le métro simplement parce qu’elles portaient un carré rouge. Depuis quand tolère-t-on en démocratie, des fouilles ou des arrestations pour délit d’opinion politique ? Plusieurs personnes — dont deux journalistes du Devoir — furent d’ailleurs détenues préventivement, certaines pendant plusieurs heures sans que finalement aucune accusation ne soit portée contre elles. Depuis quand et en vertu de quelle loi la police peut-elle détenir quelqu’un qui n’a rien fait d’illégal et qui n’est accusé de rien ?

Les téméraires qui portent toujours leur carré rouge sont traités de crottés, sont invectivés sur les ondes de certaines radios, de certaines télés ou par les commentaires et chroniques de certains journaux, sont harcelés par différents corps policiers [2], sont privés de leurs libertés de penser ou de passer. Parce qu’ils affichent leurs idées à l’aide d’un carré.

Qu’arrivera-t-il lorsque la répression s’étendra à d’autres formes de prise de position politique ? Qu’arrivera-t-il lorsqu’on fouillera, stigmatisera ou arrêtera préventivement ceux qui s’affichent avec un macaron du PQ, du PLQ, de Choi radio X ou du Journal de Montréal ?

Dans un souci de préserver certains idéaux démocratiques, il nous apparaît grand temps que cessent toutes formes d’appel à la haine et à la stigmatisation de quiconque pour ses idées ainsi que d’exiger le retrait des charges et procédures contre les 3400 accusés du conflit étudiant.

Ariane Turmel-Chénard (étudiante)
Richard Turmel (professeur)


[1Au moment de rédiger ce texte, en date du 1ier décembre 2012, l’ensemble des conditions énoncés ci haut était toujours en vigueur et ce, depuis le printemps précédent. Rappelons que les personnes sous conditions n’ont pas encore été jugées.

[2« Ça sent le BS » : entendu par des policiers du métro à la vue de nos carrés rouges à Berri-UQAM le vendredi 16 novembre 2012.

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