Édition du 8 juin 2021

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Amérique du Nord

La guerre de cinq ans de Bernie Sanders : comment il a perdu et où va la gauche après cela (1/2)

Un doux après-midi d’avril 2015, en plein milieu du sommeil idéologique du deuxième gouvernement Obama, Bernie Sanders a fait une pause dans sa journée de travail au Sénat et s’est rendu sur la pelouse devant le Capitole. Dépliant une feuille de notes froissée, le sénateur du Vermont a pris moins de dix minutes pour expliquer aux journalistes pourquoi il se présentait à la présidence : les Américains travaillaient plus longtemps pour des salaires plus bas, tandis que les riches se régalaient de profits et que les milliardaires dirigeaient le système politique ; le pays était confronté à sa plus grande crise depuis la Grande Dépression (1).

Inprecor no 681-682, janvier-février 2021

Par Matt Karp*

Bernie Sanders le 31 mars 2017 (Scott Eisen / Getty Images)

Cinq ans plus tard, un matin d’avril 2020, Sanders était chez lui, à Burlington dans le Vermont, et il annonçait qu’il suspendait sa deuxième campagne présidentielle (2). La compétition, comme quatre ans plus tôt, se soldait par une défaite, et bien que Bernie ait prononcé un discours inspirant de quinze minutes – citant Nelson Mandela et remerciant les supporters pour leur sang, leur sueur, leurs larmes et leurs messages sur les médias sociaux – même un observateur sympathisant pouvait se demander ce que tous ces efforts passionnés ont donné exactement.

L’inégalité des revenus et des richesses a atteint de nouveaux sommets (3) ; un milliardaire siège à la Maison Blanche, tandis que le parti de l’opposition se tourne vers ses propres milliardaires pour le diriger ; et la pandémie Covid-19 a laissé les États-Unis non pas proches de leur plus grande crise depuis la Grande Dépression, mais profondément plongés dans celle-ci (4).

Sanders a perdu. Il a mené une guerre de cinq ans contre la classe des milliardaires et la direction du Parti démocrate – une guerre qui a traversé six mois d’avril – et à la fin, il a été battu sur les deux fronts. Ceux d’entre nous qui ont fait partie de l’armée battue de Bernie doivent bien comprendre la nature et la signification de cette défaite.

Le projet Sanders a été l’un des événements politiques de gauche les plus importants du XXIe siècle, reliant pour la première fois des revendications socialistes minimales mais fondamentales à une base de millions de personnes au centre névralgique du capitalisme mondial. Sa défaite définitive au printemps 2020, dans une atmosphère apocalyptique de maladie, de dépression et de troubles, met la gauche devant une tentation énorme de sombrer dans le désespoir.

Nous avons déjà pu voir toute une série de critiques à l’encontre de Sanders et de l’héritage de ses campagnes, qu’elles soient déclinées par l’extrême gauche, heureuse de mettre fin à un long détour de politique électorale ; par le centre libéral, désireux de faire disparaître toute alternative en dehors de ses perspectives immédiates ; ou par la droite traditionaliste, trop satisfaite de proclamer un recul de la gauche dans la guerre des classes et des cultures.

Pendant ce temps, la grande presse bourgeoise a sauté sur l’occasion pour jeter Bernie – et son insistant appel à une redistribution massive, financée par les bénéfices des entreprises – directement dans la poubelle de l’histoire. Même les protestations de masse concernant le meurtre de George Floyd par la police sont devenues l’occasion pour le New York Times d’annoncer la fin de l’ère Sanders. « Bernie Sanders a prédit une révolution, mais pas celle-ci », titre le journal (5), en s’appuyant sur l’analyse de la théoricienne de l’intersectionnalité Kimberlé Crenshaw selon laquelle « toute société digne de ce nom » a désormais dépassé Sanders dans la lutte contre « le racisme structurel anti-Noir ». Adieu l’assurance maladie pour tous, bonjour Jeff Bezos qui répond vicieusement : « Toutes les vies comptent ».

Tout cela, ce sont des artefacts de la défaite. Sanders a perdu, et tant ses amis des beaux jours que ses ennemis permanents sont maintenant impatients de l’enterrer. Mais ni une défaite aux élections ni un changement de discours ne sont une raison pour abandonner l’essence du combat de Bernie. Les manifestations de masse contre la violence policière et le racisme ne peuvent commencer à atteindre leurs objectifs que si elles s’inscrivent dans un mouvement démocratique plus large, à la manière de Sanders – assez important pour façonner la politique nationale et assez déterminé pour défier le capital – capable d’obtenir les concessions matérielles indispensables pour une société véritablement libre et égalitaire.

Un bilan précis des campagnes de Sanders doit comporter au moins deux colonnes : dans la première, un décompte des réalisations, substantiel en soi et sans précédent au cours de plus de cinquante ans d’histoire politique étatsunienne ; et dans la deuxième, une appréciation de ses limites qui, au lendemain de 2020, semblent à la fois plus importantes et plus insolubles qu’à n’importe quel autre moment depuis 2016.

À cette comptabilité, nous pouvons ajouter une troisième colonne, sur les perspectives de lutte future – freinées présentement, floues dans un avenir proche, mais peut-être plus brillantes dans les décennies à venir.

I. LES ACQUIS DE LA CAMPAGNE SANDERS : DEUX LEÇONS

Lorsque Bernie Sanders a annoncé sa candidature en 2015, sa conférence de presse a été mentionnée en page 21 du New York Times, loin derrière les articles sur la bibliothèque présidentielle d’Obama, le scandale des tests dans les écoles d’Atlanta et le bilan de Martin O’Malley comme maire de Baltimore. Ce n’était pas plus que ce qui était dû à un candidat estimé à 3 % dans un journal qui n’avait pas imprimé les termes « soins de santé pour tous » au cours de l’année civile précédant l’entrée en lice de Sanders.

En 2020, il est difficile de se souvenir de l’étroitesse du corset politique qui enserrait la gauche américaine dans les années précédant la première campagne de Bernie. Des progressistes tels que Keith Ellison, Michael Moore et Susan Sarandon pressaient alors Elizabeth Warren de se présenter à la présidence (6) et la sénatrice du Massachusetts apparaissait au côté de Tom Perez [secrétaire au Travail pour Obama] lors d’un sommet AFL-CIO en janvier 2015. Elizabeth Warren y a fait les gros titres (7) pour son discours « ardent » dans lequel elle a dénoncé « l’économie du ruissellement » et a appelé à de nouvelles réglementations financières, à l’application des lois du travail existantes, à la protection de l’assurance maladie et de la sécurité sociale, ainsi qu’à une augmentation du salaire minimum – qu’elle n’a pas chiffrée.

« Ce qui est frappant dans ce programme des progressistes », notait à l’époque Matthew Yglesias dans Vox, « c’est qu’il n’y a là vraiment rien avec quoi Barack Obama ou Hillary Clinton pourraient être en désaccord ». Aujourd’hui, ce paquet de réformes de 2015 ressemble beaucoup à la plateforme Joe Biden 2020, et personne, en dehors d’une minuscule caste de propagandistes professionnels, ne l’appelle « de gauche ».

La guerre de cinq ans de Bernie, même perdue, a appris à la gauche américaine deux leçons fondamentales.

Premièrement, elle a démontré que des idées social-démocrates audacieuses, bien au-delà des ambitions réglementaires des progressistes de l’ère Obama, peuvent gagner une base de masse dans les États-Unis d’aujourd’hui. Une demande sans compromis pour que le gouvernement fédéral fournisse des biens sociaux essentiels à tous les Américains – depuis les soins de santé et les frais de scolarité jusqu’à la garde d’enfants et aux congés familiaux – était au cœur du projet Sanders du début à la fin. Partant de 3 % dans les sondages et menant deux campagnes présidentielles presque entièrement sur la base de cette plateforme, Sanders a construit le défi de gauche ayant le plus d’influence dans l’histoire moderne.

Il est vrai que d’autres candidats, de Jesse Jackson à Dennis Kucinich, ont également soutenu l’assurance maladie unifiée (8), mais leur campagne ne s’est pas terminée par des sondages montrant une nouvelle majorité d’Américains soutenant les soins de santé pour tous (9), sans parler des majorités écrasantes parmi les Démocrates et les électeurs de moins de 65 ans. Oui, les militants de la gauche radicale, de Michael Harrington à Ralph Nader, ont longtemps clamé que l’Amérique était dirigée par une classe bourgeoise bipartite, mais ils n’ont pas transformé cette idée en un mouvement politique capable de remporter les primaires dans le New Hampshire, le Michigan ou la Californie.

Le succès partiel des campagnes de Sanders n’est pas simplement une « victoire du discours ». Car il a apporté des preuves concrètes : la proposition du « socialisme démocratique » fondée sur l’opposition au pouvoir de la classe des millionnaires et sur les biens publics universels peut remporter le soutien de millions de gens, pas de quelques milliers. Les observateurs politiques traditionnels dénigraient cette proposition il y a cinq ans, et si la gauche américaine elle-même l’a annoncée, elle n’a pas été capable de la prouver. Au cours du dernier demi-siècle, n’importe quel militant pouvait bien le proclamer dans un mégaphone. Bernie Sanders l’a réalisé !

Bien sûr, comme le montre clairement la défaite de Bernie, il y a un vaste fossé entre la victoire dans les sondages de sortie des urnes et la prise du pouvoir. Si les campagnes de Sanders ont mis en lumière les ressources politiques inconnues de la démocratie socialiste américaine, elles ont également révélé, de façon spectaculaire, la détermination de leurs opposants. C’est la deuxième leçon pratique de la guerre de cinq ans de Bernie : l’unanimité et la férocité de la résistance de l’élite du Parti démocrate, non seulement contre Sanders lui-même, mais surtout contre l’essence de son programme.

Dans les grandes lignes, cela était clair depuis le début de la campagne 2016, lorsque des responsables Démocrates, des experts de la télévision et des écrivains prestigieux de la presse écrite – à travers un spectre idéologique allant des centristes comme Claire McCaskill et Chris Matthews aux libéraux comme Barney Frank et Paul Krugman – ont unanimement méprisé (10) la campagne Sanders et son programme.

Pourtant, sous d’autres aspects, la profondeur de l’opposition des Démocrates à Sanders n’était pas évidente jusqu’à cette année, ni pour les amis de Bernie ni pour ses ennemis. Tout au long du mois de février, alors que Sanders remportait le New Hampshire et faisait campagne dans le Nevada, des commentateurs centristes paniqués ont appelé les Démocrates restant dans la course à s’unir derrière un seul candidat anti-Bernie. Mais leur angoisse palpable a trahi une croyance quasi universelle que cela n’arriverait pas. Se retirer à la dernière minute « semble être le choix le moins probable » pour une « masse critique » de rivaux de Bernie, rapportait le New York Times le 27 février 2020.

Nous savons tous ce qui s’est passé ensuite. Trois jours plus tard, la veille du Super Tuesday, Pete Buttigieg et Amy Klobuchar se sont soudainement retirés et ont soutenu Joe Biden, rejoint par Beto O’Rourke, Harry Reid et des dizaines d’autres Démocrates de premier plan ou anciens responsables sous Obama.

Ce grand regroupement autour de Biden, à la suite de sa victoire en Caroline du Sud, a produit une campagne de couverture médiatique élogieuse « gratuite » (mais équivalente à un don de plus de 100 millions de dollars – plus que ce que Sanders a dépensé en publicité tout au long de la campagne), comprimée en un seul week-end avant l’élection la plus critique des primaires. Il en est résulté une ruée vers le Super Tuesday pour Biden, même dans les États où Sanders était en tête une semaine auparavant, du Maine au Texas. Cela a donné à Biden une avance confortable qui ne l’a plus abandonné.

Rétrospectivement, de la part de Sanders et de ses alliés il peut sembler désespérément naïf d’avoir compté sur une division indéfinie du champ démocrate. Il y a pourtant une raison pour laquelle même les ennemis les plus acharnés de Bernie partageaient ce calcul, des dizaines d’agents du parti ayant déclaré au Times fin février qu’il faudrait peut-être une convention négociée pour l’arrêter.

Buttigieg avait été proclamé vainqueur dans l’Iowa et avait terminé deuxième dans le New Hampshire ; jamais depuis la naissance du système moderne des primaires, un candidat ayant ce profil n’a abandonné aussi tôt. Même en tant que manœuvre idéologique pour étrangler la gauche, le rassemblement autour de Biden n’a pas de précédent dans sa rapidité et sa coordination quasi parfaite. Lorsque Jesse Jackson a brièvement été en mesure de prendre d’assaut le Parti démocrate en 1988 (11), ses rivaux Michael Dukakis, Al Gore, Dick Gephardt et Paul Simon sont restés en lice jusqu’à la fin du mois de mars, au cours de plus de 35 primaires.

Cette fois, les forces centrales de l’establishment ont réussi à dégager le terrain après seulement quatre primaires, ne laissant qu’une seule alternative centriste à Biden, le vaniteux milliardaire Michael Bloomberg. (La persistance d’Elizabeth Warren dans les primaires n’a fait qu’aider l’effort anti-Sanders, puisqu’elle était un peu plus susceptible de siphonner les votes de la gauche que du centre). Et après le Super Tuesday, bien sûr, Bloomberg s’est rapidement retiré et a soutenu Biden. Warren, lorsqu’elle s’est finalement retirée, n’a pas voulu faire une telle faveur à Sanders.

Bien que, à bien des égards, le Parti démocrate de 2020 soit beaucoup plus faible qu’il y a trente ans – il contrôle par exemple onze assemblées législatives d’État de moins – la direction actuelle du Parti démocrate, dans son influence sur les hommes politiques du parti, est plus forte que jamais. Buttigieg, qui avait mené une campagne acharnée dans les États du Super Tuesday – le 29 février, il a organisé le plus grand rassemblement des primaires dans le Tennessee (12) – n’a pas abandonné en raison d’une performance médiocre prévisible en Caroline du Sud (même là, il a quand même terminé devant Warren pour la quatrième fois consécutive).

Buttigieg a brusquement abandonné des millions de dollars de publicité et environ trente mille bénévoles du Super Tuesday parce que Barack Obama lui a dit de le faire (13) et parce qu’il savait que ses propres perspectives de carrière, au sein du Parti démocrate actuel, dépendent moins de l’obtention d’un appui populaire en son nom propre que de sa participation à l’effort collectif pour arrêter Sanders et « sauver le parti ».

La rapidité et la rigueur de cette consolidation de l’élite – qui a également fait de Biden un favori instantané de la classe des donateurs – tournent en dérision l’idée invraisemblable, émise par certains journalistes et experts, selon laquelle Sanders aurait eu une occasion en or de gagner l’establishment démocrate en étant plus poli.

Obama, Hillary Clinton et leurs alliés du monde des affaires – sans parler des consultants, des gestionnaires de fonds spéculatifs et des PDG de sociétés technologiques qui ont construit « Mayor Pete » [Buttigieg] – n’ont pas décidé de façon capricieuse de resserrer les rangs contre Bernie parce qu’il n’a pas passé assez de coups de fil polis à la recherche de soutiens après le Nevada. Leur profonde opposition idéologique au projet Sanders est manifeste depuis longtemps ; ce que nous ignorions, c’est avec quelle rapidité et quelle efficacité cette opposition personnelle pouvait se traduire en réalité publique.

Cette dure leçon est non seulement suffisante pour empêcher quiconque dans le camp Sanders de chercher à obtenir des concessions significatives de la part de la campagne Biden, mais elle souligne les limites tranchantes de toute politique institutionnelle au sein du Parti démocrate existant. Quoi que pensent les électeurs Démocrates – et la plupart d’entre eux aiment Bernie Sanders et sa plateforme – la majorité des fonctionnaires du parti s’opposent à eux avec une vigueur organisée qu’ils apportent rarement au combat contre les Républicains.

En 2016, Sanders a remporté plus de 40 % des votes populaires lors des élections primaires, mais n’a obtenu l’appui que de 3,7 % des Démocrates du Congrès (7 des 187 représentants). En 2020, sur un terrain beaucoup plus encombré, Sanders a remporté les trois premières primaires et environ 35 % des voix, mais n’a obtenu le soutien que de 3,8 % des Démocrates du Congrès (9 sur 232). Ce n’est pas un signe de progrès institutionnel.

Même le Caucus progressiste du Congrès (CPC), dont les coprésidents ont apporté à Sanders un soutien éclatant, a fourni plus de soutien à Biden (douze membres) qu’à Sanders (huit) avant le Super Tuesday. Lors de la brève confrontation entre le 3 et le 17 mars, Biden a obtenu vingt autres signatures du CPC, contre une seule pour Sanders.

Sur ce point essentiel, le Parti démocrate institutionnel n’a vraiment pas du tout « glissé à gauche » entre 2015 et 2020. Oui, divers éléments du programme de Sanders ont migré vers les programmes du parti et les sites web de campagne, et certaines politiques de gauche, comme le salaire minimum de 15 dollars, ont même été introduites au niveau des États. Mais en politique nationale, la frontière qui protège le parti de la gauche – une barricade en acier qui sépare la politique d’Obama des demandes, portées par Sanders, d’accès universel aux soins de santé publics, à l’éducation et aux allocations familiales – est maintenant plus fortement surveillée que jamais.

Ce savoir durement acquis est en soi une arme contre les élites libérales qui préfèrent généralement masquer les différences plutôt que de se battre pour les surmonter. « Les idées de Bernie Sanders sont si populaires qu’Hillary Clinton les utilise », écrivait Vox en avril 2015 (14). Bien sûr, les Démocrates colportent à nouveau ce message en 2020, mais c’est beaucoup plus difficile à vendre aux millions d’électeurs de Sanders qui viennent de voir l’establishment du parti passer cinq ans à étouffer une plateforme de soins de santé pour tous et de collèges publics gratuits.

Le principal acquis de la guerre de cinq ans de Bernie est donc un mouvement revigoré et précisé en faveur du socialisme démocratique américain, nouvellement optimiste quant à l’attrait de sa plateforme, mais intimement conscient de la puissance de ses ennemis. Sanders a laissé la gauche dans une position plus forte qu’il ne l’a trouvée, à la fois plus grande et plus consciente d’elle-même, beaucoup moins tentée par l’aigre futilité des campagnes d’un « troisième parti » ou par la pommade des « progressistes » approuvés par le parti.

Pourtant, c’est là que les vrais problèmes commencent. La gauche, après Bernie, est enfin devenue juste assez forte pour savoir à quel point elle est vraiment faible.

Le problème principal, après tout, n’est pas que l’establishment bourgeois dirige les Démocrates politiciens, c’est qu’il dirige encore la plupart des électeurs des primaires démocrates. Face à un choix clair entre la demande de Bernie pour un autre New Deal et l’appel de Biden pour un « retour à la normale », environ 60 % des Démocrates qui se sont rendus aux urnes ont apparemment choisi Warren G. Harding plutôt que Franklin D. Roosevelt.

La dure vérité, prouvée durement à travers ces six mois d’avril, est qu’une majorité social-démocrate n’existe pas encore au sein de l’électorat démocrate, sans parler des États-Unis dans leur ensemble. Sanders a donné à la gauche une nouvelle pertinence dans la politique nationale, mais pour passer de la pertinence au pouvoir, nous devons construire cette majorité – et ce n’est pas l’œuvre d’un ou deux cycles électoraux, mais d’au moins une autre décennie, et peut-être plus.

II. UN REGARD PLUS ATTENTIF SUR LA DÉFAITE

En 2016, Bernie Sanders a mené la plus grande campagne primaire de gauche de l’histoire du Parti démocrate, remportant bien plus de voix et de délégués que Jesse Jackson, Ted Kennedy ou même le victorieux George McGovern. Il est entré dans la campagne de 2020 comme un concurrent sérieux, et non pas comme un outsider de longue date. Mais finalement, Joe Biden a battu Sanders avec une coalition électorale qui à la fois ressemblait et différait subtilement de celle qui a propulsé Hillary Clinton à l’investiture en 2016.

Un coup d’œil aux résultats locaux des deux élections suggère que Sanders a été battu par trois facteurs clés en 2020. Premièrement, malgré un effort substantiel, la campagne de Bernie a eu du mal à percer auprès des électeurs noirs, ce qui s’est avéré être un problème bien plus insoluble qu’il n’y paraissait il y a quatre ans. Deuxièmement, et de façon connexe, malgré un succès considérable dans l’obtention du soutien de la classe ouvrière par rapport à 2016 – principalement avec les électeurs latinos – la campagne n’a pas réussi à générer une plus grande participation des électeurs de la classe ouvrière de toutes les races. Enfin et surtout, Bernie a été submergé par une forte participation de la population la plus dynamique du Parti démocrate : les anciens électeurs républicains des quartiers de banlieue, majoritairement blancs, riches et très diplômés.

Examinons maintenant ces trois facteurs.

La lutte pour gagner des électeurs noirs

Après la campagne de 2016, où les luttes de Sanders avec les électeurs noirs lui ont coûté cher, la campagne de 2020 a fait une série d’efforts bien documentés pour courtiser les Afro-Américains, tant sur le fond que sur le plan du style. L’objectif, comme Adolph Reed Jr et Willie Legette l’ont soutenu (15), n’a jamais été de remporter un « vote noir » singulier, homogène et mythique, mais de convaincre beaucoup plus d’électeurs noirs pour pouvoir participer sérieusement à une primaire démocrate.

En 2019, la campagne a sorti un plan ambitieux pour financer les universités et collèges historiquement noirs. Avec le soutien d’universitaires (comme Darrick Hamilton) et de leaders (comme à Jackson, Mississippi, le maire Chokwe Antar Lumumba), Sanders a dénoncé le fossé racial en matière de richesse et a présenté des plans substantiels pour le combler. Sa campagne a consacré des ressources à la Caroline du Sud, que Sanders a visité plus de fois que Joe Biden ou Elizabeth Warren ; Bernie a participé lui-même a à l’émission matinale de hip-hop à New York, « The Breakfast Club », et a dit que sa campagne de 2016 avait été « trop blanche » (16).

Rien de tout cela ne semble avoir permis de réaliser une différence appréciable. En Caroline du Sud, où Sanders a gagné 14 % des électeurs noirs en 2016, les sondages de sortie des urnes ont montré qu’il en avait gagné 17 % en 2020 (17). Dans les cinq comtés de l’État dont la population noire dépasse 60 %, Sanders a augmenté sa part de vote de 11 à 12 %.

Le Super Tuesday et au-delà n’ont pas été meilleurs pour Sanders. Dans le Sud rural, de l’est de la Caroline du Nord à l’ouest du Mississippi, Sanders a lutté pour franchir le seuil des 15 % dans les comtés à majorité noire. Dans certains quartiers urbains noirs, comme Northside Richmond et le Third Ward de Houston, il a fait de petits progrès par rapport à son niveau de référence de 2016, remportant parfois jusqu’à un tiers des voix ; mais dans d’autres, comme le sud-est de Durham et le nord de Saint-Louis, Sanders a fait encore pire. Dans l’ensemble, Biden l’a très largement dépassé comme Clinton l’avait fait quatre ans plus tôt.

Après la campagne de 2016, il était encore possible d’affirmer, avec optimisme, que les préférences des électeurs noirs reflétaient l’avantage de Clinton en matière de connaissance du nom et de ressources, ainsi que la nécessité pour Sanders de se concentrer sur les primaires en Iowa et au New Hampshire. Les meilleures enquêtes ont toutes montré un soutien fiable et enthousiaste des Noirs pour les points essentiels du programme social-démocrate de Bernie. Avec un meilleur message et un investissement plus sérieux dans la sensibilisation des électeurs, un candidat de la gauche de combat pourrait sûrement franchir le « pare-feu » de l’establishment démocrate et gagner une grande partie des électeurs noirs.

Bernie Sanders ne fut pas ce candidat, ni en 2016 ni en 2020. Mais après des années de lutte, il est temps de revoir l’hypothèse selon laquelle une meilleure politique, de meilleurs messages et des tactiques meilleures suffisent pour qu’un socialiste surmonte le soutien des électeurs noirs à l’establishment Démocrate. Après tout, Sanders est loin d’être le seul candidat de gauche qui ait lutté sur ce front.

Lors de l’élection du maire de Chicago en 2015, Rahm Emanuel a battu Chuy García avec d’énormes marges parmi les électeurs noirs ; le même schéma a été visible dans les élections pour le poste de gouverneur en Virginie, dans le New Jersey, dans le Michigan et à New York, où les électeurs noirs ont massivement soutenu Ralph Northam, Phil Murphy, Gretchen Whitmer et Andrew Cuomo contre des outsiders progressistes. Dans la campagne pour le poste de procureur du Queens l’année dernière, Melinda Katz a à peine dépassé Tiffany Cabán avec pourtant le fort soutien des électeurs noirs du Southeast Queens.

De même, les candidats noirs anti-establishment n’ont pas forcément obtenu de meilleurs résultats chez les électeurs noirs des primaires. La récente victoire de Jamaal Bowman sur Eliot Engel est une victoire significative et inspirante pour la gauche, mais peu de candidats de gauche ont eu l’avantage d’affronter un adversaire blanc parachuté dans une circonscription majoritairement noire. Bien plus souvent, dans des circonstances différentes, le résultat a été contraire. Dans l’élection à la mairie d’Atlanta en 2017, l’affairiste Keisha Lance Bottoms favori du parti a écrasé Vincent Fort, qui avait été soutenu par Bernie Sanders et Killer Mike [un rappeur]. Et dans les élections au Congrès – depuis St. Louis et Chicago jusqu’à Columbus, Ohio et le comté de Prince George, au Maryland, les campagnes de militants noirs de gauche n’ont pas réussi à percer, les électeurs noirs ayant finalement aidé les candidats sortants soutenus par l’establishment à remporter les élections.

Le soutien des électeurs noirs aux Démocrates officiels est une tendance plus large dans la politique américaine — une tendance dont le statut se rapproche de celui d’un fait essentiel — et elle ne peut être expliquée en se référant au seul Bernie Sanders.

Après 2016, certains ont expliqué que mettre plus clairement l’accent sur la justice raciale et faire plus d’efforts pour séduire les activistes pourraient stimuler une campagne de gauche auprès des électeurs noirs. Mais la campagne de 2020 n’a pas apporté beaucoup de preuves de cette affirmation, que ce soit dans la performance de Sanders ou dans les frustrations de la campagne d’Elizabeth Warren, dont le programme mettait l’accent sur la mortalité périnatale des Noires, sur des subventions pour les entreprises appartenant à des Noirs et sur des réformes ciblées pour aider les « agriculteurs de couleur » (18).

Cette rhétorique a gagné en masse les organisateurs noirs mais pratiquement aucun vote noir : parmi les Afro-Américains, les sondages à la sortie des urnes ont montré que Warren était à la traîne non seulement de Biden et Sanders mais aussi de Bloomberg, dans tous les États, y compris le sien. Dans les comtés ruraux à majorité noire de Caroline du Nord, les agriculteurs de couleur n’ont pas voté pour Warren – ceux qui ont fait le choix de voter « aucune préférence » étaient plus nombreux que ceux votant pour elle (19).

Une autre opinion populaire est que les électeurs noirs ont le plus à craindre de Donald Trump et des Républicains, et ont donc tendance à favoriser les candidats modérés, conventionnellement « éligibles ». Mais alors que les inquiétudes concernant ses possibilités d’être élu ont certainement joué un rôle clé dans la défaite de Bernie en 2020, il y a peu d’éléments qui suggèrent que cela a plus d’importance pour les Démocrates noirs que pour les Démocrates blancs (du moins les sondages suggèrent le contraire). La crainte d’une défaite aux élections générales ne peut pas non plus expliquer pourquoi les électeurs noirs ont préféré Joe Crowley à Alexandria Ocasio-Cortez, Andrew Cuomo à Cynthia Nixon, ou les dirigeants de l’establishment dans d’autres circonscriptions dominées par les Démocrates où les Républicains sont totalement bannis de la vie politique.

Le phénomène ne peut pas non plus s’expliquer par un réel conservatisme idéologique, ni par une réelle hésitation à apparaître favorables à une politique de redistribution matérielle. En fait, le pourcentage des électeurs noirs qui soutiennent l’assurance maladie pour tous est plus élevé que dans presque tous les autres groupes démographiques du pays.

En revanche, le conservatisme institutionnel de la plupart des élus noirs continue de peser contre la politique de gauche. De puissants hommes politiques noirs comme Jim Clyburn et Hakeem Jeffries, comme l’a souligné Perry Bacon Jr., soutiennent l’establishment parce qu’ils « font partie de l’establishment » (20). Le Caucus noir du Congrès n’a pas essayé de dissimuler son hostilité féroce aux défis primaires de la gauche, même lorsque les candidats progressistes étaient noirs, comme Bowman et Mckayla Wilkes, et que les centristes sortants étaient blancs, comme Engel et Steny Hoyer.

Il est déjà difficile de surmonter l’opposition quasi unanime des dirigeants noirs élus, mais le problème des militants de gauche est encore plus grand : il est difficile de gagner des électeurs noirs en se présentant contre un establishment du parti dont la figure prééminente est toujours, après tout, le premier président noir des États-Unis. À l’ère Obama, comme l’a montré la campagne de Joe Biden pour les primaires, les électeurs noirs peuvent être bien davantage motivés par des appels à la continuité institutionnelle que par l’identité du candidat (comme l’a vécu Kamala Harris) ou son idéologie politique.

Après cinquante ans à vivre dans un système où le changement matériel profond semble presque impossible – et la politique noire, comme beaucoup d’autres zones de la politique, est devenue en conséquence largement affective et transactionnelle – ce sentiment est compréhensible. Les électeurs noirs, bien sûr, doivent être un élément essentiel de toute majorité de la classe ouvrière. Mais tant que chaque figure politique noire ayant un statut institutionnel important reste liée à la direction du parti d’Obama et s’investit dans l’utilisation de ce lien pour repousser la gauche, les candidates et candidats anti-establishment seront confrontés à des difficultés.

S’il y a de l’espoir pour la gauche ici, c’est que le soutien noir aux Démocrates de l’establishment reste tenace plutôt qu’enthousiaste – un soutien fort d’un groupe relativement petit parmi les électeurs des primaires. Mis à part les vantardises de sa campagne reprises par la presse, il n’y a pas eu de poussée de la participation noire pour Joe Biden. Au cours des primaires de mars, même si la participation globale des Démocrates a augmenté par rapport à 2016, elle a chuté dans les quartiers noirs du pays. Dans le Michigan, la participation des Démocrates s’est accrue de plus de 350 000 voix, mais s’est effritée dans les première et deuxième circonscriptions de Flint, où le taux de participation est passé de plus de 25 % des électeurs inscrits à moins de 21 %. Des baisses semblables par rapport à 2016 ont été enregistrées à Ferguson (Missouri), dans le quartier nord de St. Louis (Missouri), dans ceux de Kashmere Gardens, Sunnyside et Crestmont Park de Houston, et dans celui de Southeast de Durham, même si le taux de participation des Démocrates à l’échelle de l’État a grimpé en flèche dans le Missouri, au Texas et en Caroline du Nord.

Cela suit une tendance déjà évidente lors des élections générales de 2016, dans lesquelles les électeurs noirs pauvres et ouvriers – comme les électeurs de la classe ouvrière en général – semblent constituer une part de plus en plus petite de la coalition électorale Démocrate active.

Ce n’est pas une consolation pour Bernie Sanders, dont la campagne était fondée sur sa capacité à contribuer à la participation de la classe ouvrière à la politique. Mais cela suggère que, d’une certaine manière, les luttes de la gauche pour les électeurs noirs sont le symptôme spécifique d’une maladie plus générale. La campagne Sanders, tant par ses forces remarquables que par ses faiblesses finalement fatales, a mis en lumière le problème plus large qui a frappé la politique de gauche dans une grande partie du monde développé : l’incapacité à mobiliser, et encore moins à organiser, la majorité des travailleurs.

Complexités de la classe ouvrière

C’est peut-être le fait central de la politique transatlantique de ces cinquante dernières années. Dans son récent ouvrage, Capital et Idéologie (21), Thomas Piketty propose un résumé efficace du problème de fond : depuis les années 1960, les partis de centre-gauche en Europe et en Amérique du Nord ont perdu le soutien de la classe ouvrière traditionnelle, se transformant en une « gauche brahmane », qui dépend essentiellement du vote des diplômés. (Les partis conservateurs, bien qu’ils gagnent davantage de votes de la classe ouvrière, restent largement sous l’emprise d’une « droite marchande » dominée par la bourgeoisie.)

Les causes de ce glissement à gauche sont en débat : Piketty, avec Jacobin et d’autres critiques socialistes, blâme le capitalisme mondialisé, le déclin du travail organisé et le virage politique centriste des principales directions de parti ; cependant, de nombreux libéraux – ironiquement rejoints par la droite « populiste » – ont tendance à souligner le conservatisme culturel croissant des majorités ethniques au sein de la classe ouvrière.

Dans la mesure où Bernie Sanders visait à inverser cette tendance mondiale au cours de deux primaires présidentielles, il a échoué. Pourtant, la dynamique de cet échec est plus complexe que ce que la plupart des analyses ont admis jusqu’à présent.

Par rapport à 2016, la campagne de Sanders en 2020 a été confrontée à ce que les experts appellent « la classe ouvrière blanche » : des électeurs blancs sans diplôme universitaire. Contre Hillary Clinton, la force de Bernie avec cette part de l’électorat primaire l’a propulsé vers la victoire dans des États comme l’Indiana et la Virginie occidentale. Mais au printemps 2020, comme l’ont souligné de nombreux analystes (22), Joe Biden a renversé la situation de Sanders et l’a carrément battu dans les comtés à prédominance de classe ouvrière blanche des grandes régions du Sud et du Midwest.

Rétrospectivement, il semble évident que la force de Sanders dans ces régions était due en partie à la conjoncture particulière de la campagne de 2016. Les caucus à faible participation ont fait surestimer le soutien réel de Bernie dans les régions rurales des États comme le Maine, le Minnesota et Washington ; une profonde hostilité envers Clinton, comme certains le soupçonnaient à l’époque, semble avoir fait grimper son total de votes partout, et en particulier dans les régions conservatrices comme les Appalaches, les Ozarks et les Grandes Plaines.

Le principal adversaire de Bernie en 2020 était beaucoup plus fort sur ce terrain. Bien que le bilan réel de Biden au Sénat soit celui d’un bourgeois néolibéral exemplaire – indifférent, sinon hostile aux intérêts de la classe ouvrière – une combinaison d’âge, de ruse et d’imbécillité bon enfant lui a permis, même et peut-être surtout au cours de ses années de déclin, de produire l’impression qu’il faisait partie d’une espèce disparue, qu’il était un Démocrate New Deal, suffisamment expérimenté pour connaître son chemin à Washington mais toujours prêt à donner un coup de main aux « petits ». À cet égard, la campagne Sanders savait dès le départ que Biden serait un rival redoutable pour les votes de la classe ouvrière, qu’elle soit blanche ou noire.

Mais la différence de loin la plus significative entre 2016 et 2020 est la présidence sortante de Donald J. Trump. Depuis la création du système moderne des primaires, la présence à la Maison Blanche d’un rival a presque toujours conduit les partis d’opposition à choisir des candidats perçus comme modérés et sûrs d’être élus : Mitt Romney en 2012, John Kerry en 2004, Bob Dole en 1996, Bill Clinton en 1992 et Walter Mondale en 1984, tous s’inscrivent dans ce moule. (La seule exception partielle est Ronald Reagan en 1980, mais le président sortant qu’il a affronté, Jimmy Carter, était si faible qu’il n’a même pas pu éviter une sérieuse contestation primaire de sa part). Des candidats apparemment plus risqués comme Trump et Barack Obama, avec des relations plus ambivalentes avec l’establishment de leur parti, n’ont prospéré que lors d’élections en « années ouvertes ».

La présence du président sortant a entravé les challengers aux primaires pendant quarante ans, mais jamais autant qu’en 2020, lorsqu’une majorité dominante de Démocrates a estimé que battre Donald Trump était plus important que toutes les autres questions réunies (23). Même en 2004, bien moins de la moitié de cet électorat démocrate mémorablement nerveux a déclaré que battre George W. Bush était le plus important.

Toute tentative d’expliquer la défaite de Bernie principalement par la désertion des travailleurs blancs doit prendre en compte le fait plus général que Sanders a perdu du terrain face à Biden dans chaque groupe d’électeurs blancs. (Plus le groupe était riche, plus il perdait du terrain – je reviendrais plus loin sur cette question.) Un effet général du Président sortant, comme Dustin Guastella l’a fait valoir dans Jacobin (24), était bien plus important que toute question spécifique de tactique de campagne ou de signalétique culturelle.

En fait, il est facile de surestimer l’ampleur de la défaite de Bernie parmi la dite « classe ouvrière blanche ». Dans pratiquement tous les États, Sanders a mieux réussi chez les électeurs blancs sans diplôme universitaire que chez leurs homologues plus instruits. Dans l’Iowa, le New Hampshire, le Nevada, la Caroline du Sud, la Californie, le Texas, le Colorado et le Vermont, Sanders a en fait dépassé ou égalisé Biden parmi les électeurs blancs sans diplôme (25). Partout aussi, Sanders a fait encore mieux avec les hommes blancs de la classe ouvrière, en les remportant haut la main dans tous les États précités, plus la Caroline du Nord, le Tennessee, le Maine et Washington. Dans le Michigan et le Missouri, Sanders a perdu moins de 5 points par rapport à Biden chez les hommes blancs sans diplôme – mais Biden a gagné les femmes de ce groupe, respectivement de 17 et 30 points (26).

Les difficultés particulières de Bernie en ce qui concerne les femmes – selon les sondages, beaucoup plus soucieuses que les hommes de battre Trump – suggèrent en outre que le déclin de son soutien dans la classe ouvrière blanche avait moins à voir avec la culture ou l’idéologie qu’avec une perception d’éligibilité.

Une analyse sérieuse de l’évolution de la coalition Sanders doit également prendre en compte l’énorme groupe que Bernie a conquis cette année – les électeurs latinos, la partie de l’électorat ouvrier américain qui connaît la croissance la plus rapide. Dans tout le Sud-Ouest, du Rio Grande au Texas à la Central Valley en Californie, Sanders a dominé les quartiers latinos (27) qu’il avait pour la plupart perdus contre Hillary Clinton en 2016. Dans les quartiers très latinos, de East Los Angeles à Northside Houston, « Tío Bernie » (oncle Bernie) a souvent remporté plus de voix que Biden, Bloomberg et Warren réunis.

Ce n’était pas un phénomène régional, ni limité aux zones mexicano-américaines. Sanders a également remporté une grande victoire auprès des électeurs d’origine portoricaine et dominicaine de la classe ouvrière à Holyoke et Lawrence, Massachusetts, ainsi que dans les quartiers d’immigrants d’Amérique centrale du centre de Los Angeles et du sud-ouest de Houston.

Dans presque tous ces endroits, Sanders a dû surmonter l’opposition de la classe politique latino, qui ne lui était guère plus favorable que l’establishment politique noir. Début mars, Sanders n’avait reçu que deux soutiens du Caucus hispanique du Congrès ; Biden en avait quatorze. Pourtant, il n’existe pas de « Obama latino », et les liens institutionnels qui lient les électeurs latinos à l’establishment Démocrate pourraient être relativement faibles, comme cette année nous l’indique.

En fin de compte, peu de dirigeants latinos élus ont fourni leurs électeurs à Biden. Dans les quatre districts du Congrès de Californie du Sud représentés par Lucille Roybal-Allard, Lou Correa, Tony Cárdenas et Juan Vargas – tous partisans de Biden – Sanders a battu ses multiples rivaux avec une majorité absolue des voix.

En termes numériques, les énormes gains de Bernie chez les Latinos pourraient bien avoir compensé le déclin de son soutien dans la classe ouvrière blanche. Et étant donné que Sanders a gagné ces électeurs en grande partie en insistant sur les questions de redistribution – « du pain et du beurre » – que les électeurs latinos apprécient le plus, il se pourrait bien que la coalition Sanders 2020, bien que plus petite que la version 2016, était en réalité encore plus pleinement ancrée dans la classe ouvrière américaine. Certes, compte tenu de ce changement significatif, il est trop tôt pour écrire des épitaphes sur la possibilité d’une politique de classe au sein du Parti démocrate.

Pourtant, même ce côté positif comporte une inévitable touche de gris. Sanders a remporté une victoire écrasante dans les zones à majorité latino, mais généralement sans que la participation électorale y augmente. Dans le quartier ouvrier où est élue Roybal-Allard au sud de Los Angeles, que Bernie a remporté avec près de 57 % des voix (28) – sa meilleure circonscription électorale du pays –, près de dix mille électeurs de moins qu’en 2016 se sont rendus aux urnes. Le même schéma s’est produit dans plusieurs des régions les plus fortes de Bernie en Californie du Sud. Et dans la Rio Grande Valley du Texas et dans les quartiers à majorité latine de Houston, Sanders a remporté une victoire décisive, mais la participation globale aux primaires démocrates (en pourcentage des électeurs inscrits) est restée stable ou a diminué par rapport à 2016.

Cela suggère que les efforts de sa campagne pour sensibiliser les Latinos ont réussi à convaincre de sauter dans le bus de Bernie une grande part des électeurs Clinton de 2016 – un exploit en soi impressionnant – mais ont moins bien réussi à faire entrer en politique de nouveaux électeurs latinos de la classe ouvrière. L’autre possibilité, qui n’est pas plus inspirante, c’est que les nouveaux électeurs latinos que Sanders a gagnés ont été compensés par un nombre tout aussi important d’électeurs qui ont abandonné le vote aux primaires en 2020.

Ce n’est qu’un élément de plus du problème fondamental auquel est confronté tout effort pour présenter des candidats de gauche au sein du Parti démocrate : le déclin relatif de la participation politique de la classe ouvrière – qu’elle soit noire, brune ou blanche.

De la Patagonie à Halliburton

Dans la presse grand public, la défaite de Sanders dans le Michigan, le Waterloo de sa campagne 2020, a été largement attribuée à la désertion des électeurs de la classe ouvrière qui l’avaient propulsé vers la victoire il y a quatre ans. Pourtant, parmi les électeurs du Michigan gagnant moins de 50 000 dollars par an, il a battu Joe Biden de 7 points – une marge plus importante qu’en 2016, lorsqu’il avait battu Hillary Clinton de seulement 3 points dans ce même groupe (29).

Sanders n’a pas du tout été battu par les électeurs à faibles revenus, qui lui ont apporté un solide soutien dans le Michigan et ailleurs. Le véritable coup de marteau n’est pas venu non plus des électeurs de la classe ouvrière ou de la classe moyenne inférieure, quels qu’ils soient. Il est venu, avec une force dévastatrice, des banlieues riches.

Dans le comté de Wayne à Detroit, Sanders a perdu avec presque la même marge que celle qu’il avait en 2016 (30). Dans le comté de Macomb, habité par la classe moyenne Démocrate qui avait voté pour Reagan et Obama-Trump, Sanders a pris un sérieux coup, perdant par vingt mille voix de plus qu’en 2016. Mais dans les banlieues riches et instruites du comté d’Oakland – le comté le plus riche du Michigan – le déficit de Bernie s’est creusé de cinquante mille voix.

Un examen plus approfondi des résultats de la circonscription de trois petites communautés du Michigan met cela encore plus en évidence. Les deux quartiers ouvriers du nord-ouest de Flint, y compris certains des quartiers où les enfants étaient notoirement exposés au plomb dans l’eau potable, sont noirs à environ 90 %. Les sept quartiers du nord de Bay City, près de Saginaw, sont blancs à 85 %, mais comme Flint, la ville a été punie par la désindustrialisation, et en particulier par le déclin de General Motors (GM). Pendant ce temps, la ville prospère de Birmingham, dans le comté d’Oakland – ville d’origine de l’acteur et spéculateur immobilier Tim Allen – se targue d’avoir des valeurs médianes de propriétés (488 000 dollars) et des niveaux de revenus (117 000 dollars) trois à cinq fois supérieurs à ceux de Bay City ou de Flint.

Les trois quartiers sont largement acquis aux Démocrates, qui y comptent entre 16 900 et 18 100 électeurs inscrits. Dans les quartiers nord-ouest de Flint, où le taux de participation a baissé, Biden a en fait obtenu 600 voix de moins que Clinton en 2016. Dans la partie nord de Bay City – y compris le quartier ouvrier où Madonna Louise Ciccone est née, fille d’un employé de la GM – Biden a recueilli 300 voix de plus que Clinton, juste assez pour battre Sanders dans toute la ville. Mais à Birmingham, où dominent les grands jardins clôturés et les méga-garages, Biden a récolté près de 2 300 votes – plus qu’assez pour enterrer Bernie Sanders sous un tas de biens de luxe.

Le même schéma s’est produit dans chaque État et zone métropolitaine où un vote primaire a eu lieu. Des communautés de retraités en bord de mer sur la côte de Caroline du Sud, aux domaines avec manoirs colonnades de Contra Costa, en Californie, partout où la participation Démocrate a grimpé à partir de 2016, elle a été la plus forte dans les banlieues les plus riches et les plus blanches, qui ont jeté leur poids collectif contre Bernie Sanders.

En Caroline du Nord, où le total des votes démocrates a chuté depuis les marais à l’est jusqu’aux montagnes de l’ouest, les riches banlieues de Raleigh et Charlotte ont connu des hausses de 40 % à 50 % en comparaison avec 2016. Dans le Missouri, où le vote a diminué à Ferguson et dans les Ozarks, il a augmenté de 50 % dans les quartiers des country clubs du comté de St. Louis. Et dans le riche comté de Fairfax, en Virginie, l’archétype de la stratégie suburbaine des Démocrates au XXIe siècle, le vote primaire a grimpé de 70 %, avec près de cent mille nouveaux électeurs qui ont rejoint Biden.

Dans de nombreuses régions, la puissance de la poussée suburbaine était telle que même les très petites communautés riches ont eu un impact plus important sur l’élection que des zones ouvrières beaucoup plus importantes. Dans le Massachusetts, par rapport à 2016, Sanders a perdu plus de voix face à Biden et Bloomberg dans trois villes de luxe de la rive sud – Hingham, Duxbury et Norwell (population totale : 51 753) – que dans tout le comté de Hampden, où se trouve la ville de Springfield et ses banlieues ouvrières (population : 466 372).

L’automne dernier, alors qu’Elizabeth Warren était en tête des sondages des Démocrates, le débat a tourné autour du rôle des « Démocrates de Patagonie », c’est-à-dire des libéraux aisés vivant dans des quartiers défavorisés et qui avaient adhéré au programme politique planifié par Warren. Comme de nombreux partisans de Sanders, j’étais sceptique quant à l’affirmation selon laquelle de tels électeurs de la classe moyenne supérieure – quoi qu’ils disent aux enquêteurs – pourraient vraiment servir de base électorale pour un programme de redistribution.

Mais rétrospectivement, ni Jacobin ni Vox n’ont anticipé la véritable histoire des primaires de 2020, qui n’ont pas impliqué des libéraux à la Warren, mais une tribu beaucoup plus conservatrice de riches banlieusards – des Républicains mécontents qui, depuis l’élection de 2016, se sont jetés à corps perdu dans la politique du Parti démocrate. Partout dans la Sun Belt [ceinture du Soleil : les États prospères du sud et de l’ouest des États-Unis] – depuis les entrepreneurs de la défense de Virginie du Nord jusqu’aux géants pétroliers du Texas et de Californie – Joe Biden a été promulgué non seulement par les « Démocrates de Patagonie », mais aussi par les nouveaux Démocrates / tendance Chevron, Raytheon et Halliburton [les plus grandes entreprises étatsuniennes].

Après 2016, « Never Trump Republican » (le Républicain jamais pour Trump) est devenu une punchline de gauche – dans un parti où Trump jouissait d’une approbation de 90 % (31), des éditorialistes comme Jennifer Rubin et David Frum semblaient régner sur un staff qui était plus nombreux que leur lectorat. Mais en 2020, ce sont ces néoconservateurs « jamais trumpistes » qui ont eu le dernier mot. Habilement rebaptisés « experts modérés », pardonnés pour leurs encouragements à la guerre en Irak, et placés sur des plateformes surdimensionnées dans les médias bourgeois libéraux, leur auditoire véritable s’est avéré n’être pas du tout Républicain, mais celui des banlieusards aisés des États charnières, qui partageaient à la fois un dégoût culturel pour Trump et une opposition matérielle à Sanders.

Bien que la participation électorale aux primaires des Démocrates ait augmenté partout dans les banlieues riches, depuis la Silicon Valley jusqu’à l’agglomération de Boston, un schéma clair s’est dégagé : plus la banlieue était riche et conservatrice, plus ces augmentations étaient spectaculaires. En Virginie, l’étonnante augmentation de 70 % dans le comté de Fairfax a été dépassée par le comté voisin de Loudon – le comté le plus riche des États-Unis – où la participation a presque doublé par rapport à 2016.

Une fois de plus, l’image est plus vivante au niveau du quartier. Dans la métropole de Houston, Biden a réalisé certains de ses gains les plus impressionnants dans des banlieues riches et traditionnellement républicaines comme Bellaire et West University Place, qui a basculé de Mitt Romney (Républicain) à Hillary Clinton en 2016 et a contribué à l’élection de la démocrate Lizzie Pannill Fletcher au Congrès en 2018. La participation aux élections primaires dans ces quartiers a doublé par rapport à il y a quatre ans, ce qui témoigne du succès de l’effort concerté des Démocrates pour conserver l’électorat de Romney-Clinton.

Et en termes relatifs, les gains les plus stupéfiants en matière de participation ne se sont pas produits dans les circonscriptions de Houston que les Démocrates ont gagnées en 2016 ou 2018, mais dans celles qu’ils ont perdues. Dans les districts pétroliers extrêmement riches et conservateurs de River Oaks, Afton Oaks et Tanglewood – le quartier où Jeb et George W. Bush ont grandi – la participation à la primaire démocrate a souvent triplé, la quasi-totalité des voix allant à Biden ou Bloomberg.

Certains de ces électeurs ont certainement voté lors d’une primaire démocrate ouverte seulement parce qu’il n’y avait pas de compétition républicaine attirante (en ce sens, l’effet du président sortant a eu un autre impact massif sur la campagne Sanders de 2020). Et si Trump est répudié de manière convaincante en novembre, une fraction de ces riches banlieusards pourrait tenter de revenir vers un Parti républicain assagi.

Cependant, un plus grand nombre d’entre eux semblent susceptibles de rester en tant que Démocrates/Halliburton. La poussée électorale des banlieues de 2020 s’inscrit dans un schéma plus large : dans le quartier historique de la famille Bush – Tanglewood – les Démocrates ont remporté moins de 18 % des voix aux élections générales de 2012, mais près de 30 % en 2016 et plus de 34 % en 2018. En 2020 leur part devrait être plus importante encore (32).

Ces dernières semaines, alors même que les Démocrates ont cherché à se présenter comme le parti de George Floyd, il est intéressant de savoir que le quartier River Oaks à Houston – où vivent le pasteur télévangéliste Joel Osteen et l’ancien PDG d’Enron Jeffrey Skilling – se vante maintenant d’une participation plus élevée aux primaires démocrates que le quartier Third Ward, où Floyd est né et a grandi.

Aux États-Unis, du moins, la marge entre la « gauche brahmane » de Piketty et la « droite marchande » est plutôt floue au sommet de la pyramide des richesses et elle s’estompe de plus en plus. Non seulement de nombreux princes marchands de la classe des milliardaires – peut-être une majorité, en dehors d’une poignée d’industries extractives – sont déjà Démocrates, mais leurs vassaux, dans les entreprises des zones métropolitaines prospères de Houston à Charlotte et à Grand Rapids, sont maintenant eux aussi Démocrates.

Cette année, les Démocrates/Halliburton pourraient bien avoir fait basculer l’élection contre Bernie Sanders. Avec leurs voix amplifiées par les médias de prestige et leurs votes courtisés par les principaux candidats, ils ont contribué à faire en sorte que les Démocrates sortent des primaires plus proches du parti de Bill Kristol que du parti de Krystal Ball (33). Il est peu probable qu’ils s’en aillent de sitôt.

III. EMBRYON D’UNE MAJORITÉ

Il ne fait aucun doute qu’il y a des leçons tactiques à tirer de la campagne Bernie 2020, tant en ce qui concerne ses acquis que ses possibles faux pas. Cependant, les principales forces électorales qui ont battu Sanders aux élections – la préférence des électeurs noirs pour l’establishment aux élections primaires, la participation en baisse des Démocrates de la classe ouvrière et l’arrivée massive de riches banlieusards au sein du parti – sont toutes antérieures à Sanders et continueront probablement à vivre au-delà de lui.

Ce que nous avons appris au cours des cinq années de lutte de Bernie, c’est qu’une campagne présidentielle nationale, aussi réussie soit-elle, ne peut à elle seule inverser ou même arrêter ces tendances.

Le socialisme démocratique à la Sanders n’a pas encore obtenu de majorité aux États-Unis, que ce soit au sein du Parti démocrate ou en dehors de celui-ci. Mais le fait de ne pas avoir de majorité n’est pas une excuse pour ne pas en construire une. Et si la coalition Sanders n’était pas prête pour une victoire en 2020, il y a des raisons de croire que sa guerre de cinq ans a mis la réforme social-démocrate sur la voie d’une majorité nationale dans la prochaine décennie.

Dans ses deux campagnes, Sanders a attiré un pourcentage historique des plus jeunes électrices et électeurs, et il les a gagnés non pas grâce à son style ou son charisme mais avec la plateforme idéologique peut-être la plus radicale de l’histoire des primaires démocrates. Son combat de cinq ans a simultanément reflété, galvanisé et façonné la vision du monde de toute une génération d’électeurs – forgeant un lien nouveau et sérieux entre les conditions matérielles des Américains de moins de 45 ans et la marque Sanders de « social-démocratie de lutte de classe ».

Comme l’a fait valoir Connor Kilpatrick de Jacobin, la position dominante de Bernie parmi les jeunes électeurs est significative pour au moins deux raisons qui devraient façonner la stratégie de la gauche dans la décennie 2020.

Premièrement, malgré le scepticisme compréhensible sur la « politique générationnelle », il n’y a tout simplement pas de précédent dans l’histoire des États-Unis d’un candidat idéologique gagnant de jeunes électeurs au même niveau que Sanders – pas George McGovern et certainement pas Barack Obama, pour qui le soutien des jeunes était beaucoup plus mince et moins bien réparti. Dans la primaire de 2008 contre Hillary Clinton, Obama a remporté les électeurs de moins de trente ans en Californie par 5 points, et au Texas par 20 points. Cette année, face à un plus grand nombre de primaires, Bernie a remporté ce groupe dans ces deux États par au moins 50 points.

Dans ses deux campagnes, Sanders a gagné de jeunes électeurs blancs, il a gagné de jeunes électeurs noirs et il a gagné de jeunes électeurs latinos – ce dernier groupe par des marges extravagantes (84 % !) dans des États comme la Californie. Il est très probable qu’il ait gagné de jeunes électeurs asiatiques, musulmans ou amérindiens avec des niveaux d’enthousiasme similaires.

Deuxièmement, Sanders n’a pas seulement gagné gros avec des enfants fraîchement sortis de l’école : tout au long de ses cinq années de campagne, il a fait preuve d’une force persistante auprès d’électeurs d’âge moyen, autour de la quarantaine. Sur les vingt États qui ont mené des sondages de sortie des urnes, dans seize d’entre eux les électeurs de moins de 45 ans ayant fait le choix de Sanders étaient deux fois plus nombreux que ceux votant pour tous les Démocrates « modérés » réunis (Biden, Bloomberg, Buttigieg et Klobuchar).

Dans le Missouri et le Michigan (34), il a gagné chez les électeurs entre 40 et 45 ans. Et dans des États clés comme le Texas, le Massachusetts et le Minnesota, où Bernie a perdu au total, il a quand même réussi à l’emporter chez les électeurs de moins de 50 ans avec des taux à deux chiffres.

Il est notoire que ces jeunes électeurs ne se sont pas allés voter en nombre suffisant pour aider Sanders lors du Super Tuesday et au-delà. Mais la conclusion désinvolte des médias sur ce sujet – selon laquelle le vote des jeunes a en fait diminué en 2020 – était basée sur des sondages de sortie des urnes défectueux en 2016, dont la méthodologie a considérablement changé cette année, rendant les comparaisons grossières sur l’aspect de l’électorat pratiquement sans valeur.

Dans le contexte d’une participation globale en hausse, il est presque certain que le nombre absolu de jeunes électeurs primaires a en fait augmenté en 2020. (En Caroline du Sud, où les chiffres officiels de l’État ont été publiés, plus de quarante mille nouveaux électeurs de moins de 45 ans ont voté pour les Démocrates, et leur taux de participation a également augmenté). Bien qu’ils aient été surpassés par la vague de Démocrates/Halliburton, plus âgés et plus riches, ces nouveaux électeurs plus jeunes se sont montrés à la hauteur des attentes de Bernie, ce qui a contribué à modifier la géographie de sa coalition.

Bien que Sanders ait lutté pour gagner de nombreuses zones rurales qui l’avaient fait battre il y a quatre ans, sa force a en fait augmenté de 2016 à 2020 dans les villes – et en particulier dans les quartiers urbains jeunes, racialement divers et à faibles revenus. Avec des électeurs latinos plus jeunes qui sont maintenant fermement engagés dans sa coalition, Bernie n’a pas seulement balayé les barrios de l’est de Los Angeles, il a remporté des victoires écrasantes dans les quartiers mixtes et à forte densité d’immigrants de San Diego, Denver, Seattle et Las Vegas.

Sanders a montré une force similaire dans les zones urbaines plus jeunes et à faibles revenus partout dans le pays. Dans le neuvième quartier de Minneapolis, majoritairement non-blanc, où George Floyd a été tué, Bernie a obtenu la majorité absolue. Dans les petites villes du Nord-Est et du Midwest, son soutien n’a pas diminué, il s’est renforcé depuis 2016 – les jeunes électeurs urbains aidant Sanders dans les États des premières primaires, et au-delà, de Portland, dans le Maine, à Duluth, dans le Minnesota.

Bien qu’ils aient été facilement décriés par les critiques comme étant un phénomène de « gentrification de la gauche », ce ne sont pas les étudiants de troisième cycle, les amateurs de latte, qui ont fait gagner Sanders dans des villes ouvrières comme Manchester, New Hampshire, ou Brownsville, Texas. C’est un groupe beaucoup plus large d’électeurs plus jeunes et surtout urbains, qui gagnent beaucoup moins d’argent et possèdent beaucoup moins de biens que l’électorat du Parti démocrate dans son ensemble, qui a formé le cœur de la coalition Sanders.

* Matt Karp est professeur d’histoire à l’Université de Princeton et collaborateur de la revue Jacobin.
Cet article a d’abord paru le 28 août 2020 sur site web de la revue Jacobin : https://www.jacobinmag.com/2020/08/bernie-sanders-five-year-war
(Traduit de l’anglais par JM).

NOTES

1. La vidéo est disponible ici : https://www.c-span.org/video/?325700-1/senator-bernie-sanders-i-vt-news-conference

2. La vidéo est disponible ici : https://www.youtube.com/watch?v=yHVx8K3kOtY

3. Cf. « Income inequality in America is the highest it’s been since Census Bureau started tracking it, data shows », The Washington Post du 26 septembre 2019.

4. Cf. « Coronavirus Slimp Is Worst Since Great Depression. Will It Be as Painful ? », The Wall Street Journal du 10 mai 2020. ?

5. The New York Times du 19 juin 2020.

6. Cf. MSNBC du 19 décembre 2014 : https://www.msnbc.com/msnbc/keith-ellison-i-would-love-see-elizabeth-warren-run-msna489726

7. Cf. Politico du 1er juillet 2015 : https://www.politico.com/story/2015/01/elizabeth-warren-criticism-trickle-down-economics-114032

8. Vicente Navarro, « The Birth and Death of Single-payer in the Democratic Party », Jacobin, 5 mai 2020

9. Cf. « Poll : 69 percent of voters support Medicare for All » (69 % des votants soutiennent les soins de santé pour tous), The Hill : https://thehill.com/hilltv/what-americas-thinking/494602-poll-69-percent-of-voters-support-medicare-for-all

10. Cf. The New York Times du 24 février 2020.

11. Steve Kornacki, « 1988 : Jackson mounts a serious challenge, but a loss in one state ends the quest », NBC News du 29 juillet 2019.

12. Cf. https://eu.tennessean.com/story/news/politics/2020/03/01/pete-buttigieg-says-hell-unite-democrats-future-former-republicans/4902301002/

13. The New York Times du 1er mars 2020.

14. Vox du 30 avril 2015.

15. Common Dreams du 4 mars 2020.

16. https://www.cleveland.com/news/2019/03/bernie-sanders-admits-2016-presidential-campaign-was-too-white.html

17. Vox du 3 mars 2020.

18. Cf. https://elizabethwarren.com/plans/equity-farmers-of-color

19. The New York Times du 3 mars 2020.

20. Perry Bacon Jr., « Cherles Booker, Jamaal Bowman And The 7 Competing Camps In Black Politics », FiveThirtyEight du 1er juillet 2020 : https://fivethirtyeight.com/features/charles-booker-jamaal-bowman-and-the-7-competing-camps-in-black-politics/

21. Thomas Piketty, Capital et Idéologie, Seuil, Paris 2019.

22. Ella Nilsen, « Biden turned out a new, key group on Tuesday : Working-class white voters », Vox du 11 mars 2020.

23. https://thehill.com/hilltv/what-americas-thinking/444295-poll-democratic-voters-prioritize-defeating-trump-over-their

24. Dustin Giastella, « Wher Do We Go After Last Night’s Defeat ? », Jacobin, 11 mars 2020.

25. https://www.theatlantic.com/politics/archive/2020/03/joe-bidens-super-tuesday-wins-against-bernie-sanders/607429/

26. https://www.independent.co.uk/news/world/americas/us-politics/michigan-primary-result-joe-biden-bernie-sanders-hillary-clinton-democratic-nomination-a9393261.html

27. Nicole Narea, « Latino voters might saved Bernie Sanders’s campaign », Vox, 4 mars 2020.

28. Katelyn Burns, « The Bernie Sanders coalition turned out in California », Vox, 4 mars 2020.

29. https://www.nytimes.com/interactive/2020/03/10/us/elections/exit-polls-michigan-primary.html

30. https://www.mlive.com/public-interest/2020/03/how-bernie-sanders-lost-michigan-to-joe-biden.html

31. https://thehill.com/hilltv/rising/476978-trump-support-among-republicans-reaches-all-time-high-in-poll

32. Le 3 novembre 2020, dans ce quartier Biden a obtenu presque 38 % des suffrages.

33. William (Bill) Kristol (né en 1952) est un éditorialiste néo-conservateur, qui après avoir plaidé en faveur de l’invasion de l’Irak, rédigé le discours d’investiture de George W. Bush, a approuvé en 2017 les déclarations du représentant démocrate au Congrès qui dénonçait le décret de Trump restreignant l’entrée sur le territoire américain des ressortissants de certains pays à majorité musulmane. Krystal Marie Ball (née en 1981) est une journaliste démocrate progressiste qui, après avoir été candidate à la députation en Virginie en 2010 autour d’un programme de réformes sociales, puis avoir critiquée Hillary Clinton en 2014, a soutenue Bernie Sanders.

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