Édition du 24 mai 2022

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Le Monde

La guerre en Ukraine provoque un choc alimentaire mondial

Après la crise de l’énergie, l’invasion de l’Ukraine par la Russie menace aujourd’hui le monde de pénurie alimentaire. Car les deux belligérants sont des producteurs essentiels de céréales et d’engrais. Les prix des denrées de base flambent.

Tiré de Courrier international.

La guerre en Ukraine a plongé le marché mondial de l’énergie dans la tourmente. Une crise plus profonde encore menace aujourd’hui la planète tout entière : la pénurie alimentaire.

Une grosse partie du blé, du maïs et de l’orge produits dans le monde est bloquée en Russie et en Ukraine à cause de la guerre, et une partie plus importante encore d’engrais ne sort plus de Russie ni de Biélorussie. Résultat : les prix des aliments et des fertilisants s’envolent dans le monde entier. Depuis l’invasion de l’Ukraine, les cours du blé ont augmenté de 21 %, ceux de l’orge de 33 % et certains engrais de 40 %.

Le choc est aggravé par d’autres problèmes majeurs qui avaient déjà entraîné la hausse des prix et la baisse des approvisionnements, dont la pandémie de Covid-19, les contraintes logistiques, les coûts énergétiques élevés et les sécheresses, inondations et incendies qui ont sévi dernièrement.

Aujourd’hui, des économistes, des organisations humanitaires et des responsables gouvernementaux mettent en garde contre les retombées de cette situation : l’augmentation de la faim dans le monde.

Le désastre qui s’annonce expose au grand jour les conséquences d’un conflit majeur à l’ère de la mondialisation. “La guerre en Ukraine est une catastrophe qui s’ajoute à une autre catastrophe”, dit David M. Beasley, directeur exécutif du Programme alimentaire mondial (PAM), l’agence des Nations unies qui nourrit 125 millions de personnes par jour.

  • “Il n’y a aucun précédent, même proche de celui-ci, depuis la Seconde Guerre mondiale.”

Les agriculteurs ukrainiens risquent de ne pas pouvoir assurer les saisons cruciales des semis et des récoltes. Les usines d’engrais européennes réduisent considérablement leur production en raison des prix élevés de l’énergie. Du Brésil au Texas, les agriculteurs diminuent leur consommation d’engrais, ce qui menace le volume des prochaines récoltes.

La Chine, qui, à la suite de graves inondations, fait face à sa pire récolte de blé depuis des décennies, prévoit d’acheter une part beaucoup plus importante d’une production mondiale en baisse. Et l’Inde, qui n’exporte habituellement qu’une petite quantité de blé, a déjà vu sa demande étrangère plus que tripler par rapport à l’année dernière.

Partout dans le monde, le résultat sera une nouvelle hausse des prix des denrées alimentaires. En février aux États-Unis, ils avaient déjà augmenté de 8,6 % par rapport à l’année précédente, la plus forte hausse en quarante ans, selon les statistiques officielles.

La famine gagne du terrain

La nouvelle flambée des prix risque de faire basculer des millions de personnes dans l’insécurité alimentaire. Après être restée pratiquement stable pendant cinq ans, la faim a progressé d’environ 18 % durant la pandémie et touche aujourd’hui 720 à 811 millions de personnes. À la mi-mars, l’ONU a averti que l’impact de la guerre sur le marché alimentaire mondial menaçait de sous-alimentation 7,6 à 13,1 millions de personnes supplémentaires.

Les dépenses du PAM ont déjà augmenté de 71 millions de dollars par mois [64 millions d’euros], de quoi réduire les rations quotidiennes de 3,8 millions de personnes. “Nous allons prendre la nourriture de ceux qui ont faim pour nourrir les affamés”, a déclaré David Beasley.

L’augmentation des prix et les menaces de famine pourraient ajouter une nouvelle dimension à la façon dont le monde voit cette guerre. Alimenteront-elles la colère contre la Russie et les appels à l’intervention ? Ou cette colère se tournera-t-elle vers les sanctions occidentales qui contribuent à bloquer l’accès à la nourriture et aux engrais ?

L’Arménie, la Mongolie, le Kazakhstan et l’Érythrée, qui importent la quasi-totalité de leur blé de Russie et d’Ukraine, doivent trouver de nouvelles sources d’approvisionnement. Mais ces pays sont en concurrence avec de bien plus gros acheteurs, comme la Turquie, l’Égypte, le Bangladesh et l’Iran, qui achètent plus de 60 % de leur blé aux deux pays en guerre.

Et tous ces acheteurs vont enchérir sur une offre encore plus réduite puisque la Chine, première productrice et consommatrice de blé au monde, prévoit d’en acheter beaucoup plus cette année. Pékin a fait savoir le 5 mars que les graves inondations de 2021 avaient retardé les semis de blé sur environ un tiers des superficies habituelles, et que la prochaine récolte s’annonçait mauvaise. “La situation des semis cette année pourrait être la pire de l’histoire”, a prévenu le ministre de l’Agriculture, Tang Renjian.

Des révolutions du pain ?

La hausse des prix de l’alimentation est depuis longtemps un déclencheur de troubles sociaux et politiques dans les pays pauvres d’Afrique et du monde arabe, et nombre d’entre eux subventionnent des produits de base comme le pain afin d’éviter les remous. Mais, selon les économistes, le budget et l’économie de ces pays, déjà mis à rude épreuve par la pandémie de Covid-19 et les coûts élevés de l’énergie, risquent de céder sous la pression du prix des aliments.

La Tunisie, qui avait du mal à payer certaines importations alimentaires avant la guerre, essaie aujourd’hui d’éviter un effondrement économique. L’inflation a déjà déclenché des manifestations au Maroc et concourt à la reprise de troubles et de répressions violentes au Soudan.

“Beaucoup de gens croient que ça veut simplement dire que leurs bagels vont être plus chers, commente Ben Isaacson, analyste à la Banque Scotia. Mais cela va beaucoup plus loin.” Depuis les années 1970, les soulèvements se sont succédé en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.

  • “Qu’est-ce qui a réellement poussé les gens à descendre dans la rue ? Tout commence par des pénuries alimentaires et l’augmentation du prix de la nourriture.”

Les pays ravagés par des conflits prolongés, comme le Yémen, la Syrie, le Soudan du Sud et l’Éthiopie, font déjà face à une urgence alimentaire dont les experts craignent qu’elle ne s’aggrave rapidement.

En Afghanistan, les ONG ont fait savoir que la crise humanitaire était déjà exacerbée par la guerre en Ukraine, et qu’il était de plus en plus difficile de nourrir les 23 millions d’Afghans – soit plus de la moitié de la population –, qui n’ont pas assez à manger.

Nooruddin Zaker Ahmadi, directeur de l’entreprise d’import-export afghane Bashir Navid Complex, explique :

  • “Les États-Unis pensent qu’ils ont sanctionné seulement la Russie et ses banques. Mais c’est le monde entier qu’ils ont sanctionné.”

Pour le marché alimentaire mondial, il existe peu de conflits potentiellement pires qu’entre la Russie et l’Ukraine. Au cours des cinq dernières années, les deux pays ont produit à eux seuls près de 30 % du blé exporté dans le monde, 17 % du maïs, 32 % de l’orge, une source essentielle d’alimentation animale, et 75 % de l’huile de tournesol.

Champs de blé et champs de bataille

Ce qui suscite davantage d’inquiétude aujourd’hui, c’est la prochaine récolte, surtout en Ukraine. Selon les estimations de l’ONU, jusqu’à 30 % des terres agricoles ukrainiennes pourraient devenir des zones de guerre. Et comme des millions d’Ukrainiens fuient le pays ou rejoignent le front, il y a beaucoup moins de bras pour travailler dans les champs.

Le blé russe et ukrainien ne se remplace pas facilement. Selon l’ONU, les stocks sont déjà bas aux États-Unis et au Canada, l’Argentine limite ses livraisons et l’Australie a déjà atteint son volume maximal d’exportation. En un an, le prix du blé a augmenté de 69 %. Parmi les autres grosses exportations russes et ukrainiennes figurent le maïs et l’orge, dont les prix ont augmenté respectivement de 36 % et 82 %.

Pénurie d’engrais

La guerre menace également de provoquer une pénurie d’engrais qui aura un impact à plus long terme sur les marchés alimentaires. L’envolée des prix a déjà contraint Matt Huie, agriculteur près de Corpus Christi, au Texas, à cesser l’épandage de fertilisants sur les pâturages de ses vaches, qui seront par conséquent plus maigres au moment de l’abattage. Il craint maintenant de devoir également réduire l’apport d’engrais dans ses champs de maïs, ce qui réduira sa récolte. “Nous sommes entrés dans un territoire inconnu”, dit-il.

La Russie fournit environ 15 % des fertilisants utilisés sur la planète, ce qui la place au rang de premier exportateur mondial. [En mars], alors que les agriculteurs du monde entier se préparaient à semer, la Russie a demandé à ses producteurs d’engrais de suspendre leurs exportations. Les sanctions rendaient déjà les échanges difficiles. Elles ont également frappé son allié le plus proche, la Biélorussie, l’un des principaux producteurs de fertilisants à base de potasse, essentiels pour plusieurs cultures importantes, comme le soja et le maïs.

[Au début mars], les fabricants d’engrais européens ont annoncé qu’ils allaient ralentir ou stopper leur production à cause de la flambée des prix de l’énergie. Beaucoup de fertilisants sont produits à partir de gaz naturel. Les principaux engrais utilisés dans le monde sont passés du simple au double, voire au triple de leur prix de l’an dernier.

Le Brésil, premier producteur mondial de soja, achète près de la moitié de ses engrais phosphatés à la Russie et à la Biélorussie. Il ne lui reste plus que trois mois de stock. L’association brésilienne des producteurs de soja (Aprosoja) a demandé à ses membres d’utiliser moins de fertilisants cette année, voire aucun. La récolte de soja du Brésil, déjà diminuée par une sévère sécheresse, risque par conséquent d’être encore plus maigre.

Les sanctions internationales “empêchent les engrais d’arriver dans les pays producteurs”, se plaint le président de l’Aprosoja, Antonio Galvan.

  • “Combien de millions de personnes vont mourir de faim à cause du manque de ces engrais ?”

Le Brésil vend son soja principalement à la Chine, qui en utilise une grande partie pour l’alimentation animale. Un soja moins abondant et plus cher pourrait obliger les éleveurs chinois à réduire les rations qu’ils donnent à leurs animaux. Résultat : des vaches, des porcs et des poulets plus petits – et une viande plus chère.

Jon Bakehouse, producteur de maïs et de soja à Hastings, dans l’Iowa, a prépayé ses engrais à la fin de l’année dernière parce qu’il craignait une pénurie. Il n’a toujours pas été livré, et il lui reste moins d’un mois pour les appliquer dans ses champs de maïs. Sans eux, dit-il, sa récolte sera réduite de moitié.

“Vous voyez ces scènes dans les films, où les voitures sautent au ralenti et les passagers sont comme suspendus en l’air ? C’est ce qu’on ressent, dit-il. On est tous un peu suspendus en l’air, à attendre que la voiture retombe. Et on ne sait pas si ce sera un atterrissage en douceur ou si on se plantera tête la première dans le fossé.”

Infographie. Exportations de blé : quels sont les pays qui alimentent le monde ?
Tiré de Courrier international.

Pour la Russie et l’Ukraine, qui figurent parmi les plus grands exportateurs de blé, le premier pays acheteur est, de loin, l’Égypte. La Chine, elle, se fournit surtout auprès du Canada, des États-Unis et de la France.

Cette infographie, conçue et réalisée par notre infographiste, Catherine Doutey, s’appuie sur les données de l’Observatoire de la complexité économique. Elle permet de voir quels étaient les principaux pays exportateurs de blé en 2020, mais aussi où va cette céréale. Le blé de Russie et d’Ukraine – respectivement premier et cinquième plus importants pays exportateurs – nourrit essentiellement l’Afrique et le Moyen-Orient. Ce sont donc les pays de ces régions qui sont les plus menacés par la guerre actuelle. Mais ce ne sont pas les seuls.

Plusieurs pays d’Europe s’approvisionnent eux aussi en blé russe, comme la Lettonie, la Lituanie, l’Albanie, la Grèce ou l’Italie. Et certains s’alimentent aussi auprès du grenier ukrainien : 9,14 % du blé acheté par l’Espagne en 2020 provient d’Ukraine, et quelque 2,14 % des importations de blé de l’Italie aussi.

L’Asie, et en particulier l’Asie centrale, se fournit elle aussi en blé russe et ukrainien. Mais pour la Chine, la situation n’est pas immédiatement dramatique : Pékin n’est absolument pas dépendant de ces deux pays, et les tensions sur les marchés ne risquent de l’affecter que par ricochet. En effet, c’est surtout auprès du Canada, des États-Unis, de la France, mais aussi de l’Australie que la Chine achète cette céréale.

Courrier international

Jack Nicas

Journaliste au New York Times.

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